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Textes de travail - Actes de Jean par Prochore

Actes de Jean par Prochore


CHAPITRE PREMIER


Il arriva qu’après l’assomption dans le ciel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant les disciples s’étant rassemblés à Gethsémané, Pierre leur dit : “ Vous savez, mes frères, comment Notre-Seigneur nous a laissé l’ordre d’aller dans le monde entier prêcher l’Evangile à toutes les créatures et les baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et comme nous ne désirons rien de plus que d’accomplir promptement ce qui nous a été recommandé par le Seigneur, il convient, mes très chers frères, que, par la grâce de la Trinité, nous nous appliquions à l’œuvre que le Seigneur nous a prescrite, car il a dit : “ Je vous enverrai tous comme des brebis au milieu des loups ; soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes ”. (Matth. X). Vous n’ignorez pas, mes frères, que le serpent, lorsque quelqu’un veut le tuer, abandonne tout son corps, mais cache sa tête ; de même, mes frères, exposons-nous à la mort et ne renonçons pas à Jésus-Christ qui est notre chef ; de même les colombes ne s’affligent pas lorsqu’on les prive de leurs petits et ne savent pas renoncer à leur maître. Vous savez que Notre-Seigneur et Maître nous a dit : “ Puisqu’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront. C’est pourquoi, mes frères, il vous reste à traverser beaucoup de tribulations, mais des biens sont réservés à ceux qui souffrent des tribulations à cause du saint nom du Seigneur ”. Jacques, le frère du Seigneur, répondit à Pierre et dit : “ Tu as bien parlé, Pierre, car le temps est venu où l’ordre du Seigneur doit s’accomplir ; vous savez cependant, mes frères, que le Seigneur m’a enjoint de rester à Jérusalem ”. Et Pierre répondit et dit : “ Nous savons tous que c’est le lieu confié à tes soins et que tu ne dois pas t’éloigner de Jérusalem ”.
Les apôtres tirèrent donc au sort (2), et il attribua l’Asie à Jean qui gémit beaucoup et qui se jeta aux pieds des frères en versant des larmes. Et Pierre, le prenant de la main droite, le releva et lui dit : “ Nous avons tous pour toi la plus grande vénération ; nous regardons ta patience comme un exemple et un encouragement pour nous tous ; que fais-tu donc, mon frère, et pourquoi troubles-tu nos cœurs ? ” Et Jean répondant à Pierre dit : “ Pardonne-moi, mon père, de ce que j’ai été extrêmement troublé au moment où j’ai vu que l’Asie m’était assignée par le sort ; j’ai été effrayé des périls qui pouvaient m’attendre sur mer, et je ne me suis pas souvenu de la parole du Seigneur qui m’aimait et qui a dit : “ Il ne tombera aucun des cheveux de votre tête ”. Excusez-moi, mes frères et priez pour moi, afin que le Seigneur me pardonne aussi. Je suis prêt à aller partout où m’appellera sa volonté et son bon plaisir ”.
Et tous les apôtres se levant se tournèrent vers l’orient, priant Jacques, le frère du Seigneur, de prononcer la prière à laquelle ils se joignirent tous. Les apôtres se dirigèrent ensuite chacun vers le pays qui lui était désigné, et chacun fut accompagné de l’un des soixante-douze disciples. Moi, Prochore, je fus signalé par le sort comme devant exercer le ministère avec l’apôtre Jean. Et nous descendîmes de Jérusalem à Joppé où nous restâmes trois jours dans la maison d’une veuve du pays de Tabite. Et un navire étant venu d’Egypte et devant continuer son voyage vers l’Asie, nous nous y embarquâmes. Lorsque nous fûmes dans le fond du navire, Jean fut saisi d’une grande tristesse, et il dit : “ Mon fils Prochore, nous serons en butte à beaucoup de tribulations et à beaucoup de périls sur mer, et il ne m’a rien été révélé par le Seigneur au sujet de ma vie ou de ma mort, mais vous serez délivrés des périls de la mort, et nul d’entre vous ne périra. Lorsque tu seras échappé, mon fils, aux dangers de la navigation, va en Asie, entre à Ephèse et attends-y pendant trois mois mon arrivée ; si Dieu permet que j’arrive pendant ce temps, nous aurons à nous acquitter des fonctions du ministère qui nous a été confié ; si les trois mois s’écoulent sans que je revienne, retourne, mon fils, à Jérusalem, auprès de Jacques, et fais ce qu’il commandera ”.
Après que Jean, mon maître, m’eut ainsi parlé, vers la onzième heure, il s’éleva une tempête qui brisa le navire, et nous restâmes dans le plus grand péril jusqu’à la troisième heure de la nuit ; alors chacun saisit une rame ou un fragment quelconque pour essayer de s’échapper à la nage, et, grâce à la miséricorde de Dieu, nous fûmes, vers la sixième heure du jour, poussés à la côte aux environs de Séleucie et à cinq stades de cette ville. Nous étions au nombre de quarante-deux personnes ; mais Jean ne s’y trouvait pas. Nous restâmes longtemps étendus sur la rive, accablés de froid, de fatigue et de crainte et comme sans vie, et nous entrâmes ensuite à Séleucie, ayant perdu tout ce que nous possédions à n’ayant rien à manger. Nous demandâmes du pain que l’on nous donna, et mes compagnons d’infortune se soulevèrent contre moi, disant : “ Quel est cet homme qui était avec toi ? C’est un magicien qui, par ses maléfices, a fait périr le navire afin de s’enfuir après s’être emparé de notre avoir, et tu es son complice. Remets-nous ce magicien, ou nous ne te laisserons pas sortir, car tu mérites la mort ; dis-nous d’où vient cet enchanteur ; nous qui étions dans le navire, nous nous trouvons tous ici, et lui seul a disparu ”.
Ils excitèrent ainsi contre moi les habitants de Séleucie et ils me jetèrent en prison, et, le lendemain, ils me conduisirent devant le gouverneur de la ville, qui, me parlant avec sévérité, me dit : “ D’où es-tu et quelle est ta religion ? Quels sont tes moyens de subsistance et quel est ton nom ? Dis-nous toutes ces choses avant que nous te livrions aux tortures ”. Je répondis : “ Je suis du pays des Hébreux, je suis Chrétien de religion ; mon nom est Prochore ; j’ai été jeté ici par un naufrage ainsi que ceux qui m’accusent ”. Le gouverneur dit : “ Comment se fait-il que vous vous soyez tous sauvés et que ton compagnon seul ne paraisse pas ; il est certain que vous êtes accusés d’être des magiciens et d’avoir fait périr le navire par vos maléfices, et, afin qu’on ne vous soupçonne pas de sortilèges, toi seul tu es resté avec l’équipage, mais ton compagnon s’est enfui en emportant les biens qu’il y avait à bord ; peut-être aussi que, comme vous étiez des magiciens coupables d’avoir fait verser beaucoup de sang, la sentence divine a condamné ton compagnon à périr, et toi seul tu as échappé à la mort afin de trouver ton châtiment dans cette ville ; dis-nous donc de suite si ton compagnon a péri ou s’il est soustrait au danger ”.
Je répondis en versant des larmes : “ Je te répondrai, au sujet des questions que tu m’adresses, avec une franchise entière et selon ce que je sais. Et d’abord, s’il faut parler de moi, je ne suis pas un magicien, je suis Chrétien et disciple de Jésus-Christ ; le Seigneur Jésus-Christ, avant de monter au ciel, a donné cet ordre à ses apôtres : “ Allez dans le monde entier et prêchez l’Evangile à toutes créatures, et baptisez toutes les nations qui voudront croire ”. Après son ascension, ses apôtres, réunis en un même lieu, ont tiré au sort dans quelle contrée chacun d’eux devait aller prêcher. Et le sort ayant attribué l’Asie à Jean, mon maître, qui était avec nous dans le navire, il en fut vivement peiné, et comme il se refusa d’abord à ce qui avait plu à l’Esprit-Saint, il lui fut révélé qu’en punition de son péché il éprouverait une tempête sur mer ; lorsque nous fûmes embarqués, il me révéla à l’avance ce que nous devions souffrir et me prescrivit de l’attendre à Ephèse pendant trois moi et qu’il viendrait dans cet intervalle, s’il était encore vivant, afin d’accomplir la tâche que Dieu lui avait confiée ; il ajouta que s’il ne se montrait pas avant l’expiration du délai qu’il fixait, je devais retourner dans mon pays. Mon maître n’est donc pas un magicien ; c’est un homme choisi et inspiré par le Seigneur, prédicateur intrépide de la vérité et très ferme dans la foi de Jésus-Christ.
Lorsque j’eus ainsi parlé, un nommé Sélemnis, qui était venu d’Antioche, fut frappé des paroles que j’énonçais avec fermeté et il demanda qu’on me laissât me retirer, et j’en eus la permission. En quittant Séleucie, j’arrivai quarante jours après dans un village qui était au bord de la mer, et, y trouvant une fosse, j’y entrai pour me reposer après les grandes fatigues que j’avais éprouvées ; et, à peine y étais-je, que je vis une grande tempête qui jeta un homme sur le rivage de la mer ; j’eus grande compassion pour lui, car j’avais éprouvé de mon côté les horreurs du naufrage. Je courus vers lui, sans savoir que c’était Jean, et, m’approchant, je pris sa main et je le relevais, et il me reconnut ; je le reconnus également et nous nous embrassâmes mutuellement en versant beaucoup de larmes et en rendant grâces à Dieu qui étend sa miséricorde sur tous les hommes et qui seul, dans sa puissance infinie, les délivre des périls ; nous restâmes quelque temps privés de la parole par suite de l’excès de notre joie ; quand Jean fut revenu à lui, il se mit à me raconter ce qui lui était arrivé et comment il était resté quarante jours, selon la volonté de Dieu, ballotté par les flots le long du rivage, et je lui fis de mon côté le récit de ce que j’avais souffert.

CHAPITRE II

Nous nous levâmes ensuite, et, nous éloignant de cet endroit, nous entrâmes dans un village, où, ayant demandé du pain et de l’eau, nous mangeâmes et nous bûmes, et nous nous mîmes ensuite à cheminer vers Ephèse. Et quand nous fûmes entrés dans la ville, nous nous arrêtâmes sur la place de Diane où étaient les bains publics, et nous nous rendîmes chez un homme qui s’appelait Dioscoride. Et Jean m’instruisait en disant : “ Mon fils Prochore, que personne en cette ville n’apprenne de toi qui nous sommes, ni pourquoi nous sommes venus, jusqu’à ce que Dieu nous ait révélé sa volonté et ce que nous devons suivre ; mettons seulement confiance en Jésus-Christ Notre-Seigneur ”. Et lorsqu’il me parlait ainsi, voici qu’une femme romaine, nommée Roméca, qui était robuste de corps et stérile, avait été chargée de la direction du bain, et se fiant sur sa force, elle frappait rudement et maltraitait les esclaves qui étaient chargés du service du bain ; de sorte qu’aucun mercenaire ne voulait souffrir. Et quand elle nous vit assis solitairement et la tête penchée, elle pensa que nous étions des hommes dépourvus de ressource et tombés dans l’indigence, et elle crut que nous pouvions lui être utiles et lui fournir nos services à ton compte, et elle dit à Jean : “ D’où es-tu ? ” Il répondit : “ Je suis un étranger ”. Et il dit : “ De la Judée ”. Alors elle dit : “ Quelle religion suis-tu ? ” Et il répliqua : “ Je suis Chrétien ”. Elle demanda ensuite : “ Comment es-tu venu ici ? ” Il répondit : “ J’ai fait naufrage, car tel était le bon plaisir de Dieu, mais j’en suis échappé et je suis venu en cette ville ”. Et elle dit : “ Veux-tu me servir et travailler à chauffer les bains ? je te fournirai ce qui est nécessaire pour le besoin de ton corps ”. Il répondit qu’il le voulait bien, et elle me dit : “ Et toi, d’où es-tu ? ” Jean répondit : “ Il est notre frère ”. Alors Roméca dit : “ Il sera nécessaire pour verser l’eau ”, et elle nous conduisit dans les bains, et elle chargea Jean de chauffer la chaudière et moi de verser l’eau, et elle nous donnait chaque jour trois onces de pain, et elle nous promettait dans l’année ce qui était nécessaire à notre corps.
Le quatrième jour après que nous fûmes entrés en fonction, Jean, mon maître, était occupé à entretenir le feu, et comme il s’acquittait assez mal de cet emploi, Roméca entra et, après lui avoir dit des injures et l’avoir frappé, elle lui adressa des menaces dans le cas où il ne ferait pas mieux son ouvrage. Moi, Prochore, de l’endroit où je répandais l’eau, j’entendis tout ce que Roméca avait dit, et comme elle avait traité mon maître avec inhumanité, je fus grandement troublé ; je me tus cependant, et je ne proférais pas un seul mot ; mais mon maître sachant, par révélation, que j’étais triste à cause de lui, me dit : “ Mon fils Prochore, lorsque le sort m’assigna l’Asie, mon âme hésita, et j’éprouvai une grande peine : j’ai éprouvé un naufrage, et toi, ainsi que ceux qui étaient avec nous, vous avez eu le même sort à cause de moi ; je suis resté pendant quarante jours le jouet des vagues irritées, jusqu’à ce que Dieu, mon Seigneur et mon Maître, contre lequel j’avais péché, eut bien voulu me ramener à terre, et tu te laisserais troubler par les paroles insultantes d’une femme, te laissant agiter par de vaines tentations ! Marche dans l’accomplissement du devoir qui t’est imposé, et exécute-le fidèlement ; car Notre-Seigneur Jésus-Christ, créateur de toute choses, a été souffleté et flagellé par sa créature, et notre pieux Maître nous a donné un exemple de patience, afin que nous soyons résignés dans toutes nos souffrances, selon la recommandation qu’il nous a faite, lorsqu’il a dit : “ Vous posséderez vos âmes dans la patience (3) ”.
Jean ayant dit ces choses, je m’occupai de l’ouvrage que Roméca m’avait commandé. Et étant venue de nouveau, elle demanda ce qui était nécessaire à nos corps. Et Jean dit : “ Nous avons en quantité suffisante ce qui est nécessaire à nos corps, et nous nous appliquons avec zèle à l’ouvrage dont nous sommes chargés ”. – “ Et comment se fait-il ”, dit-elle, “ que chacun ici vous signale comme des maladroits ”. Jean répondit : “ C’est que nous n’avons jamais eu à nous livrer à une occupation de ce genre, et qu’il est difficile de bien faire ce qu’on commence à faire pour la première fois ; mais si nous persistons, nous deviendrons habiles ; en tout métier on ne saurait, dès le début, agir habilement et sans commettre d’erreur ”.
Lorsqu’il eut ainsi parlé, la femme se retira. Mais le diable qui, dès le commencement, cherche à nuire aux bons, se transforma sous les traits de cette femme, et il vint frapper rudement Jean, en lui adressant de violentes injures et lui disant : “ Je t’avais confié une tâche que tu n’as pas su remplir ; je ne veux plus te garder ; fais de plus en plus chauffer la chaudière pour que je te jette au milieu ”. Et arrachant le manteau qui couvrait Jean, il dit en multipliant ses menaces : “ Si tu ne veux pas que je t’ôte la vie, sors ; je n’entends pas que tu me serves davantage ”. Mais Jean, instruit par l’esprit de Dieu qui c’était le démon qui habitait dans ces bains, invoqua le nom de Jésus-Christ, et le mit aussitôt en fuite.
Et, un matin, Roméca vint et dit à Jean : “ On dit que tu t’acquittes mal de ta besogne, mais je sais qu’on parle ainsi afin que je te rende la liberté, et, je n’entends pas que tu me quittes ainsi ; si tu veux t’en aller, je te priverai violemment d’un de ces membres qui te sont le plus nécessaires ”. Jean ne lui répondit rien. Et alors la femme voyant combien il était patient et résigné, se mit à le presser durement et à se fâcher, et elle dit : “ Tu n’agis pas comme mon esclave, mais comme un homme libre ; que réponds-tu ? est-ce que tu ne reconnais pas que tu es mon esclave ? réponds-moi donc ”. Jean dit : “ Il est vrai que nous sommes tes esclaves ; j’entretiens le feu, et Prochore verse l’eau ”. Et Roméca était alors liée avec un homme de loi, et elle alla vers lui et lui dit : “ Mes parents m’ont autrefois laissé des esclaves qui, s’étant enfuis, ont été retrouvés après bien des années ; mais j’ai perdu les titres de leur achat ; ils sont venus vers moi, puis-je renouveler ces titres d’achats ? ” Et il répondit : “ S’ils ne refusent pas de convenir qu’ils sont des esclaves que tes parents t’ont laissés, tu peux renouveler les titres, eux étant présents et disant : Nous sommes tes esclaves ”.
Et Jean sachant, par la révélation de l’esprit de Dieu, ce qui se passait, me dit : “ Mon fils Prochore, la femme que nous servons veut nous faire avouer que nous sommes ses esclaves, et si nous en convenons, elle s’est déjà assurée de témoins dignes de foi, pour recevoir notre déclaration, et elle aura un acte authentique qui nous mettra en sa servitude. Ne t’afflige pas de cela, mon fils, mais réjouis-toi de ce que nous avons été jugés dignes de souffrir l’outrage pour le nom de Jésus-Christ ”. Et tandis que Jean me parlait ainsi, voici que Roméca vint, et elle prit Jean par la main, et elle se mit à le battre, et elle dit : “ Esclave fugitif, pourquoi, lorsque ta maîtresse vient, n’accours-tu pas au-devant d’elle et ne la reçois-tu pas avec le respect que tu lui dois ? Tu crois pouvoir retrouver ta liberté, mais tu resteras soumis à ta maîtresse ” ; et elle le frappait au visage pour l’effrayer et pour qu’il fît sa volonté, et elle disait : “ Est-ce que tu ne me répondras pas ? est-ce que tu n’es pas mon esclave ? ”
Jean lui répondit : “ Je t’ai déjà dit que nous étions tes esclaves ; j’allume le feu, et Prochore verse l’eau ”. Roméca répondit : “ De qui es-tu l’esclave, esclave fugitif ? ” Et Jean dit : “ Pourquoi veux-tu que nous disions de qui nous sommes esclaves ? ” Et elle dit : “ Dites, nous sommes tes esclaves ”. Et Jean dit : “ Nous t’avons déjà dit, et nous reconnaîtrons par écrit, que nous sommes tes esclaves ”. – “ Je veux ”, dit-elle, “ que ce soit attesté par votre aveu devant trois témoins ”. Et Jean répondit : “ Ne diffère pas, aujourd’hui même nous ferons ce que tu demandes ”. Et Roméca, sortant du quartier du temple de Diane, nous conduisit devant des témoins, et fit mettre nos déclarations par écrit, et nous chargea chacun d’une besogne particulière. Et maintenant parlons de ces bains.

CHAPITRE III

Lorsqu’on les construisit, on dit que les démons déployèrent en cette occasion tous leurs artifices, car, au moment où l’on en creusait les fondements, ils persuadèrent à quelques enchanteurs d’y faire ensevelir vivante une jeune fille, et ils dirent que cela porterait bonheur à l’édifice, mais il en advint tout autrement ; car le diable séjournait en ce lieu et il se jouait des hommes, et trois fois dans l’année, il étouffait dans ces bains un jeune homme ou une jeune fille. Un habitant d’Ephèse, nommé Dioscoride, avait observé à quelle époque ce malheur se renouvelait habituellement. Il avait un fils âgé de vingt ans et d’une grande beauté ; le démon lui tendait des embûches, cherchant à l’étrangler. Il vint un jour aux bains accompagné de ses serviteurs, et j’étais là, tenant le vase nécessaire pour remplir mes fonctions. Mais le démon immonde s’élançant subitement, l’étrangla et l’étendit mort, et ses serviteurs se retirèrent pleins d’effroi et de désolation, disant : “ Hélas ! malheureux que nous sommes, que ferons-nous, car notre maître est mort ? ” Et lorsque Roméca apprit cela, elle dénoua les rubans qui ornaient sa tête, et elle s’arracha les cheveux, et elle poussait de grands cris, disant : “ Malheur à moi, misérable ! que dirai-je à mon seigneur Dioscoride lorsqu’il apprendra que son fils unique est mort ? O grande Diane des Ephésiens, vient à notre aide ; montre ta puissance à l’égard de ce jeune homme ; nous tous, habitants d’Ephèse, hommes ou femmes, nous reconnaissons que tu gouvernes toutes choses, et de grands prodiges s’accomplissent par ton entremise ; écoute ta servante, et rends le fils de mon maître, afin que tous ceux qui espèrent en toi sachent combien ton pouvoir est étendu ; rends-nous ce jeune homme et répare ce malheur, parce que tu es la déesse véritable, et qu’il n’y a pas de dieu plus puissant que toi ”.
Et après qu’elle eut arraché ses cheveux, et fut restée dans cette désolation depuis la troisième heure jusqu’à la neuvième, une grande foule s’était rassemblée ; les uns pleuraient le jeune homme, et les autres s’affligeaient à cause de Roméca.
Et tandis que cela se passait, Jean ayant accompli sa tâche, vint à moi et me dit : “ Mon fils Prochore, que dit-on de cet événement ? ” Et quand Roméca vit que nous parlions ensemble, avant que je n’eusse eu le temps de répondre, elle vint et saisit Jean, et elle lui dit : “ Esclave fugitif, les maléfices dont tu as usé depuis le jour que tu es venu auprès de nous sont enfin découverts ; c’est à cause de toi que la grande Diane m’a abandonnée. Ou tu me rendras le fils de mon maître Dioscoride, ou je t’ôterai la vie à cette heure ”. Jean répondit : “ Qui est-ce qui t’est arrivé, maîtresse ? raconte-le moi ”. Elle pleura de fureur, se mit à le frapper et à dire : “ Méchant serviteur, prompt à manger et paresseux quand il faut travailler, est-ce que tous les habitants d’Ephèse ne savant pas ce qui est arrivé, et que tu es venu vers moi, et tu te réjouis en m’insultant et en feignant d’ignorer que le fils de Dioscoride, mon maître, est mort dans les bains ? ” Alors Jean s’éloigna d’elle, n’ayant aucun ressentiment ni aucune peine pour ce qu’il avait éprouvé, et, un moment après, il entra dans les bains, et il en chassa l’esprit immonde, et par la puissance de Jésus-Christ Notre-Seigneur, il rappela l’âme dans le corps du jeune homme, et il sortit des bains, tenant ce jeune homme par la main, et il le conduisit à Roméca, et il lui dit : “ Reçois le fils de ton maître ”. Quand elle le vit, elle fut frappée de terreur, et elle tomba à terre comme morte et privée de sentiment. Jean la prenant par la main, la releva doucement, et elle était tellement troublée par l’aspect d’un aussi grand miracle, qu’elle resta immobile comme une pierre, et que ce ne fut qu’après un espace de deux heures qu’elle reprit tout à fait ses sens. Et elle n’osait regarder le visage de l’apôtre ; mais remplie d’une confusion extrême, elle pensait en elle-même : “ Comment oserai-je lever les yeux sur celui dont j’ai fait mou esclave lorsqu’il ne l’était pas, et contre lequel j’ai avancé des mensonges ? il ne méritait aucun mauvais traitement, et je le frappais sans cesse. O malheureuse ! qu’ai-je fait ? ô mort ! je t’invoque, viens et absorbe une misérable telle que moi ”. Et derechef, tombant en pâmoison, elle se jeta par terre ; et Jean, la voyant ainsi changée, la prit par la main, la releva et la munit du signe de la croix sainte. Et revenue à elle, elle tomba aux pieds de l’apôtre en pleurant, et en disant : “ Je te demande avec instance, dis-nous qui tu es, car je suis sûre que tu es dieu ou fils de dieu, puisque tu opères de tels prodiges ”.
Jean lui répondit : “ Je ne suis ni dieu, ni fils de dieu, mais je suis le disciple du Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, et j’ai reposé sur sa poitrine, et j’ai entendu de lui les mystères que je t’annonce ; si tu crois en lui, tu seras sa servante, comme je suis son esclave ”. Alors Roméca, couverte de rougeur et de honte, dit à l’apôtre Jean : “ Homme de Dieu, je te prie d’oublier tous les torts que j’ai eus à ton égard ; pardonne-moi de t’avoir frappé, maltraité et injurié, et surtout de ce que, usant de faux témoignages à ton égard et à celui de ton compagnon, j’ai menti, car j’ai dit que vous étiez mes esclaves ”. Jean lui dit : “ Crois au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et tes fautes te seront remises ”.
Roméca répondit à l’apôtre : “ Homme de Dieu, je crois tout ce que j’entendrai de ta bouche ”. Et tandis que cela se passait, une foule très nombreuse s’était réunie, et un des serviteurs de Dioscoride courut lui annoncer ce que Jean, l’homme de Dieu, avait accompli, et comment son fils était mort dans le bain, et comment Jean l’avait ressuscité, et comment une grande multitude de peuple l’embrassait revenu à la vie. Lorsque Dioscoride apprit la mort de son fils, saisi aussitôt de douleur et d’effroi, il expira. Et celui qui lui avait apporté cette nouvelle revint aux bains où Jean enseignait, et où était également le fils de Dioscoride, et il s’écriait : “ Hélas ! Dioscoride, mon maître, est mort ”.
Lorsque Théon, fils de Dioscoride, eut appris le trépas de son père, il se leva aussitôt, et, quittant Jean, il courut vers son père, et il le trouva sans vie, et étendu par terre. Et il retourna vers Jean, livré à une amère douleur, et se jetant aux pieds de l’apôtre, il dit : “ O homme de Dieu, toi qui m’as rappelé à la vie après ma mort, je te conjure de venir à mon secours, car mon père a expiré aussitôt qu’il a appris ma mort ; ne force pas celui que tu as arraché au trépas d’éprouver de nouveau la mort en succombant à sa douleur ”. Et Jean, qui était plein de bonté, lui dit : “ Ne te troubles pas, ô Théon, car la mort de ton père sera la vie pour lui et pour toi ”. Et prenant Théon par la main, il lui dit : “ Allons vers ton père Dioscoride ”. Roméca le suivait, ainsi qu’une grande foule de gens livrés à la douleur et versant des larmes. Et Théon introduisit Jean auprès de son père, et Jean, lui prenant la main, lui dit : “ Dioscoride, lève-toi, je te le dis au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant ” ; et aussitôt Dioscoride se releva plein de vie ; et la foule des assistants, ayant vu ce miracle, louait la grandeur de Dieu ; mais il y en avait parmi eux qui disaient que Jean était magicien ; d’autres, d’un jugement plus sain, affirmaient que les magiciens n’avaient pas le pouvoir de ressusciter des morts.
Lorsque Dioscoride fut revenu à lui, il dit à Jean : “ N’est-ce pas toi, homme de Dieu, qui as ressuscité mon fils d’entre les morts ? ” Jean répondit : “ Ce n’est pas moi qui l’ai ressuscité, c’est Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui prêche par ma bouche, qui l’a ressuscité ”. Et aussitôt Dioscoride, tombant à ses pieds, dit : “ Que faut-il que je fasse pour que je sois sauvé et que je devienne le serviteur de Jésus-Christ, Fils de Dieu ? ” Jean lui répondit : “ Crois au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et reçois le baptême ”. Et Dioscoride dit à Jean : “ Mon fils et moi, nous remettons en tes mains tout ce que nous possédons ”.
Jean répondit : “ Ces biens terrestres ne sont nécessaires ni à mon Dieu, ni à moi ”. Et depuis cette heure Dioscoride et Théon suivirent Jean ; il les enseignait, disant : “ Dieu qui étend sa miséricorde sur tous, a envoyé sur la terre son Fils qui est né de la Vierge Marie, qui a souffert, qui est mort et qui a été enseveli, qui est descendu aux enfers, et qui, en arrachant les fidèles et triomphant de la mort (4), est ressuscité le troisième jour ; après sa résurrection, il a apparu pendant quarante jours à nous, ses douze apôtres ; il a mangé et bu avec nous, et il nous a commandé d’aller prêcher l’Evangile dans le monde entier ; il nous a donné puissance sur toutes choses, nous mettant à même de guérir toutes les maladies, de ressusciter les morts, de chasser le démon, et de baptiser les hommes pour la rémission des péchés. Et non seulement il nous a accordé cette puissance, mais il l’a aussi donnée à ceux qui croient en lui par notre prédication, et surtout à ceux qui, distingués par la ferveur de leur zèle, seront aptes à nous seconder dans le saint ministère. Ceux qui ne croient pas seront condamnés ”.
Et Jean ayant terminé son discours, Dioscoride et son fils s’approchèrent de lui, le priant de les baptiser. Et Jean leur dit : “ Que Dieu te reçoive ainsi que ton fils ”. Et tandis qu’il parlait encore, voici que Roméca apporta les actes qu’elle avait fait dresser pour constater notre servitude, et elle les remit à mon maître Jean, et il les déchira aussitôt. Et ensuite il baptisa Dioscoride dans sa maison, ainsi que son fils Théon, et Roméca. Et lorsque nous sortions de chez Dioscoride, nous vînmes aux bains où nous avions été employés comme esclaves, et Jean chassa de tout le territoire l’affreux démon qui avait étranglé Théon, et Dioscoride nous ramena ensuite en sa maison, et nous nous mîmes à table, rendant grâces à Dieu ; nous mangeâmes et nous bûmes, et nous restâmes avec lui jusqu’au soir.

CHAPITRE IV

Le lendemain matin toute la ville d’Ephèse célébrait la fête de Diane, et la foule se rendait au temple où l’idole de Diane s’élevait à une grande hauteur. Jean vint et monta au temple, et il se plaça à la droite de l’idole, et les habitants venant pour sacrifier étaient revêtus de robes blanches ; Jean qui avait gardé les vêtements salis avec lesquels il travaillait dans les bains, se faisait remarquer, et les Ephésiens, remplis d’indignation et de colère, prirent des pierres pour les lui jeter, mais, par la puissance divine, les pierres qu’ils lançaient contre l’apôtre, se dirigeaient contre la statue de Diane, de sorte qu’elle fut toute brisée ; et eux, envoyant qu’aucune des pierres qu’ils lançaient, ne pouvait toucher Jean, grinçaient des dents, et plusieurs de ceux qui voyaient ce spectacle riaient.

CHAPITRE V

Lorsque l’idole se fut brisée en tombant, Jean dit au Ephésiens : “ Hommes d’Ephèse, pourquoi vous livrez-vous à de pareilles folies en rendant un culte aux démons et en abandonnant le vrai Dieu, auteur du monde entier et votre créateur ? ” Dieu protégeait alors son apôtre Jean contre la colère des Ephésiens, et aucun d’entre eux ne pouvait mettre les mains sur lui ; et Jean leur disait : “ Voici que votre déesse est détruite, et qu’elle a été brisée par les pierres que vous vouliez lancer contre moi ; relevez-la et rétablissez-la, comme elle était et, si elle a quelque pouvoir, priez-la d’exercer sa vengeance contre moi qui ai été la cause de sa ruine ; qu’elle donne quelque témoignage de sa puissance qui m’amène à croire qu’elle est une déesse ; autrement il sera évident que votre déesse n’a aucun pouvoir ”.
Les Ephésiens, entendant ces paroles, furent remplis de fureur, et ils voulaient derechef jeter les pierres à l’apôtre, mais les pierres retombaient sur eux, et ils se blessaient mutuellement. Et Jean, les voyant animés d’une rage comme celle des démons, et se frappant les uns les autres, leur dit : “ O hommes d’Ephèse, pourquoi exercez-vous votre fureur les uns contre les autres ? arrêtez-vous et voyez la terrible puissance du vrai Dieu que vous provoquez contre vous par vos excès car vous regardez comme de la folie la parole que je vous ai apportée pour votre salut ; arrêtez-vous donc, et regardez avec attention ”.
Alors l’apôtre étendit sa main vers l’Orient en gémissant, et il dit : “ Seigneur Jésus-Christ qui agis selon ta miséricorde et ta compassion, montre à ces hommes que tu es le vrai Dieu et qu’il n’y a pas d’autre Dieu que toi ”. Et quand il eut parlé ainsi, il se fit un grand tremblement de terre, et quatre-vingts hommes périrent, et les autres, voyant ce qui s’était passé, tombèrent aux pieds de Jean, disant : “ Seigneur, nous te prions de faire revenir ces morts à la vie, et nous croirons en ton Dieu que tu nous prêches ”. Jean leur répondit : “ Hommes d’Ephèse, vous avez le cœur dur et lent à croire au vrai Dieu ; je sais que, si ces morts ressuscitent, votre cœur restera endurci, ainsi que l’a été celui de Pharaon après qu’il eut vu des miracles et des prodiges ”. Toutefois les Ephésiens persévéraient à le prier en faveur de ceux qui avaient péri et ils se prosternaient devant l’apôtre. Alors Jean, se rendant à leur demande, leva les yeux au ciel, et resta longtemps dans le silence, en gémissant et en versant des larmes, et il dit : “ Seigneur Jésus-Christ, toi qui es descendu sur la terre, pour sauver le genre humain, écoute les prières de ton serviteur qui t’implore, et remets les péchés de ton peuple ; fais que ceux qui sont morts en ce lieu reviennent à la vie, afin qu’ils apprennent que tu es le Dieu véritable, et qu’ils croient en toi qui m’as envoyé, et accorde-moi, à ton serviteur, le don de leur prêcher fidèlement ta parole ”. Et quand Jean, le serviteur de Dieu, eut parlé ainsi, le tremblement de terre cessa, et les morts qui gisaient par terre se relevèrent, et tombant aux pieds de Jean, ils voulaient l’adorer ; mais Jean se mit à leur annoncer la divinité unique du Père, du Fils et du Saint-Esprit qu’ils devaient adorer, et que les trois personnes n’ont qu’une seule substance, et il leur enseigna beaucoup d’autres choses que nous omettons d’écrire dans ce livre.

CHAPITRE VI

Dioscoride nous conduisit ensuite chez lui et, après y être restés quelque temps, nous nous rendîmes en un endroit qui est appelé le rempart de la ville, et nous y trouvâmes un homme qui était boiteux et paralytique depuis douze ans et que son infirmité mettait hors d’état de se mouvoir ; lorsqu’il vit Jean, il se mit à crier à haute voix : “ Aie pitié de moi, Jean, apôtre du Dieu vivant ”. Et Jean reconnaissant qu’il avait la foi, lui dit : “ Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, lève-toi ”, et aussitôt le malade se leva, parfaitement guéri.

CHAPITRE VII

Mais le démon qui habitant dans le temple de Diane, voyant ce qu’avait fait Jean et que l’idole était brisée et qu’il avait été expulsé de la ville, prit la forme d’un soldat ayant en sa main des papiers, et il s’assit en un lieu éleva, et il criait avec force et il pleurait. Deux soldats passèrent par là et voyant un homme revêtu du costume militaire qui criait et qui pleurait, ils s’approchèrent en disant : “ Ami, qu’as-tu, et quelle est la cause de ta douleur ? ” Lui ne répondait rien, mais il continuait ses exclamations, et répandant toujours des pleurs, il tenait des papiers falsifiés. Et ils lui dirent derechef : “ Apprends-nous le motif de ton trouble, et si nous le pouvons, nous y porterons remède ”.
Continuant de gémir et de manifester la plus vive affliction, il répondit : “ Je suis accablé de désespoir et je songe à me donner la mort. Si vous voulez venir à mon aide, je vous raconterai tout ce qui m’est arrivé ; si vous ne le voulez pas, pourquoi vous révélerai-je le secret de ma mort ? ” Les soldats lui répondirent : “ Ton aspect et on costume montrent que tu es un homme honorable ; tu peux savoir si nous sommes en mesure de te secourir ou non ”. Le démon leur répondit : “ Vous le pouvez ”. Et les soldats lui dirent alors : “ En quoi pouvons-nous t’assister ? ” Le démon leur dit : “ Jurez-moi par la grande Diane que vous ne me refuserez pas votre secours, et je vous raconterai tout ce qui m’est arrivé, et montrez-vous bienveillants à mon égard, car je suis un étranger ; je vous en aurai une reconnaissance infinie, et vous m’aurez sauvé la vie ”. Les soldats jurèrent de l’assister dans son infortune et de lui prêter tout leur appui. Alors le démon leur montra des anneaux d’or et leur dit : “ O mes amis fidèles, voici ce qui vous est réservé pour vous dédommager de vos peines ”. Les soldats redoublèrent d’instances auprès de lui et lui disaient : “ Raconte-nous, ami, la suite de tes malheurs ”. Alors le démon, en pleurant et en hurlant, leur fit le récit suivant :
“ Je suis arrivé de Césarée ; le gouverneur de Jérusalem avait confié à ma garde deux magiciens, l’un s’appelait Jean et l’autre Prochore. Je les gardai trois jours en prison ; le quatrième jour, ils furent conduits devant le juge et ils furent convaincus d’avoir commis des crimes nombreux. Le juge voyant quelle était leur scélératesse, ne voulut pas décider lui-même de ce qu’il fallait faire à d’aussi grands coupables et il ordonna qu’ils fussent ramenés en prison. Je les y conduisis, mais ils trouvèrent moyen de s’évader, et le juge l’ayant appris, m’ordonna de me mettre à leur poursuite, m’annonçant qu’il me pardonnerait, si je les retrouvais, mais que si je ne les ramenais pas, il faudrait que je subisse la mort ou que je ne revinsse jamais en Judée. Je sais quelle est la colère qui anime le juge contre ces malfaiteurs, et je n’oserai jamais reparaître devant lui si je ne les ramène pas ”. Et le démon leur montra derechef des anneaux d’or disant : “ Voici ce que j’ai emporté de mon pays avec moi afin de ne pas être sans ressources ”, et il montra des actes supposés qu’il disait contenir leurs aveux ; il ajouta qu’il avait entendu dire à beaucoup de gens que les fugitifs étaient à Ephèse ; “ c’est pourquoi, dit-il, j’y suis venu comme un exilé, abandonnant mon pays, ma femme et mes enfants. Je vous prie donc, vous qui voulez bien m’accorder votre amitié, de ne pas refuser votre appui à un malheureux et de ne pas me priver de votre assistance ”.
Les soldats lui répondirent : “ Ne te laisse pas accabler par la douleur et ne te fais aucun mal à toi-même. Ces magiciens sont ici, et nous te prêterons notre secours pour que tu te saisisses d’eux ”. Le démon répondit : “ Je n’ose pas me montrer à eux car je crains qu’ils ne m’échappent encore par les ressources de leurs sortilèges, mais vous, ô mes amis, attirez-les plutôt dans quelque lieu écarté, et tuez-les sans que personne le sache ”. Mais ils lui répondirent : “ Il vaut mieux que nous les remettions entre tes mains ; car si nous les tuons, comment pourras-tu retourner en ton pays ? ” Le démon dit : “ Tuez-les, ô mes amis ; je n’ai plus aucune envie de revenir ”, et il en fit tant par ses paroles que les soldats lui promirent de les tuer à condition de recevoir, pour leur récompense, les anneaux d’or qu’il avait avec lui.
Mais Jean connut toutes ces choses par la révélation de l’Esprit de Dieu, et il sut tout ce que le démon immonde machinait contre nous, et il me dit : “ Mon fils Prochore, sache que le démon qui habite dans le temple de Diane a suscité deux soldats contre nous et qu’il leur a dit beaucoup de mensonges. Dieu m’a fait savoir tout ce qu’il a dit. Maintenant sois ferme et prépare ton âme à la tentation, parce que le démon dirige contre nous beaucoup de machinations et qu’il nous fatiguera par des tribulations multipliées ”. Et lorsque l’apôtre eut dit ces paroles, les soldats vinrent et se saisirent de nous, et Dioscoride était alors absent. Et Jean leur dit : “ De quoi nous accusez-vous, et pourquoi voulez-vous vous emparer de nos personnes ? ” Ils répondirent : “ A cause de vos nombreux maléfices ” ; et Jean dit : “ Qui est-ce qui est notre accusateur ? ” Et ils dirent : “ Laissez-vous conduire à la prison, et vous verrez ensuite quel est votre accusateur ”. Alors Jean dit : “ Vous ne pouvez, ni ne devez exercer aucune violence contre nous ”, mais ils commencèrent à nous frapper et nous conduisirent dans la maison d’un habitant de la ville, ayant le dessein de nous tuer, selon la promesse qu’ils avaient faite au démon. Roméca, sachant qu’ils s’étaient emparés de nous, accourut auprès de Dioscoride, lui racontant ce qui se passait. Et Dioscoride vint aussitôt, et il nous délivra de leurs mains, disant : “ Il ne vous est pas permis de mener en prison des hommes contre lesquels il n’y a aucune accusation ; ils sont avec moi dans ma maison ; si quelqu’un veut les accuser, qu’il vienne, afin qu’ils soient jugés selon les lois ”. Alors les soldats dirent entre eux : “ Allons et amenons leur accusateur qui exposera devant le juge ses justes sujets de plainte. Nous ne serions guère écoutés, Dioscoride s’opposant à nous, et nous aurions de la peine à l’emporter sur lui ”. Ils revinrent donc à l’endroit où ils avaient d’abord rencontré le démon ; et ne le trouvant pas, ils furent tout troublés et saisis d’inquiétude, et ils disaient : “ Comment ferons-nous, puisque nous ne le retrouvons plus ? Si Dioscoride trouve que nous n’avons pas dit la vérité et si nous sommes hors d’état de prouver ce que nous avons avancé, il pourra, comme il possède une grande autorité, nous faire châtier très sévèrement ”. Et tandis qu’ils parlaient ainsi, le démon vint à eux, revêtu comme précédemment d’un costume militaire, et il leur dit en les réprimandant : “ Vous manquez de courage pour me servir ”. Mais ils lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait, et comment Dioscoride nous avait délivrés d’entre leurs mains, et ils dirent : “ Si tu viens avec nous, il faudra bien qu’on nous les rende ”. – “ Allons ”, dit-il, et il allait derrière eux, criant et hurlant ; la foule s’attroupa autour d’eux, et le démon racontait tout ce qu’il avait déjà dit aux soldats, et les soldats confirmaient son témoignage, et les auditeurs furent tous remplis de colère, et il y avait parmi eux beaucoup de Juifs. Et ils se rendirent à la demeure de Dioscoride, frappant fortement aux portes et criant : “ Livre-nous ces magiciens, ou nous mettons le feu à ta maison, et nous te ferons périr, toi et ton fils ”. Et la ville entière était soulevée et criait : “ Remets-nous ces malfaiteurs ; lors même que tu serais le gouverneur, tu n’aurais pas le droit de les protéger ”.
Jean, voyant tout ce tumulte, dit à Dioscoride : “ Nous méprisons les biens de ce monde, et nous n’avons aucun attachement pour nos corps ; Jésus-Christ est notre vie, et la mort est pour nous un profit ; notre Maître nous a enseigné à porter chaque jour notre croix et à le suivre ; livre-nous donc au peuple ”. Dioscoride, entendant ces paroles, répondit à Jean : “ Que plutôt ma maison soit détruite par le feu, et que mon fils et moi, nous vous suivions afin de gagner Jésus-Christ ”. Jean répondit : “ Ni toi, ni ton fils, ne devez à cette heure souffrir le moindre mal, et pas un des cheveux de votre tête ne doit périr : livre-nous à cette foule ”. Dioscoride répondit : “ Si je vous livre, je livrerai aussi mon fils ”. Jean dit : “ Il est heureux que cette foule se soit rassemblée, car ce rassemblement produira de grands biens ; laisse-nous sortir en sûreté ; reste dans ta maison avec ton fils, et vous verrez la gloire de Dieu ”. Et aussitôt que nous fûmes sortis, la foule se saisit de nous et nous conduisit au temple de Diane. Et lorsque nous fûmes arrivés au temple, Jean dit à ceux qui nous tenaient : “ Habitants d’Ephèse, quel est ce temple ? ” Et ils répondirent : “ C’est le temple consacré à Diane, notre grande déesse ”. Alors il dit : “ Restons-y un peu ; je me réjouie beaucoup d’y avoir été conduit ”. Et quelques-uns des assistants disaient : “ Il est avantageux pour nous d’être ici, puisque Jean lui-même en convient ”. Ils s’arrêtèrent donc, et Jean pria et dit : “ Seigneur Jésus, que ce temple s’écroule et tombe entièrement, et que personne ne périsse ou ne soit blessé dans sa chute ”.
Et aussitôt le temple s’écroula, et personne n’eut le moindre mal. Alors Jean se retourna vers le démon qui habitait en ce lieu, et lui dit : “ Pendant combien de temps, esprit impur, es-tu resté dans ce temple ? ” Et le démon répondit : “ J’y ai fait mon domicile pendant deux cent quarante ans ”. Et Jean lui dit : “ N’est-ce pas toi qui as excité contre nous des soldats et qui as fait soulever le peuple ? ” Et le démon en convient. Alors Jean lui dit : “ Je te commande au nom de Jésus-Christ le Nazaréen de ne plus habiter dans ce temple ”. Et aussitôt le démon sortit de la ville d’Ephèse. Et tous les habitants furent frappés de surprise, et ils se disaient entre eux : “ Nous ne savons par quel artifice cet homme a fait ces choses, mais il faut que nous le conduisions au juge de la ville, et qu’il soit puni selon la loi ”. Et un d’eux, nommé Marnon, de race juive, dit : “ Je sais qu’il est un magicien ainsi que son compagnon, et qu’ils ont commis beaucoup de méfaits ; il convient donc qu’ils périssent comme des malfaiteurs ”. Et Marnon exhortait les assistants, non à nous faire juger, mais à nous mettre immédiatement à mort, avant que nous eussions été menés devant le juge ; la foule s’y refusa cependant et nous amena devant le juge, qui dit : “ De quel crime sont accusés les hommes que vous m’amenez ? ” Et les assistants répondirent : “ Ce sont des magiciens et des malfaiteurs ”.
Le juge dit alors : “ Qu’est-ce qu’ils ont effectué par leur art magique ? ” Et Marnon dit qu’ils avaient par leurs sortilèges renversé le temple de Diane, et qu’un soldat qui était venu de Jérusalem, les accusait et les connaissait comme étant des magiciens et qu’il avait leurs aveux à cet égard. Et le juge répondit : “ Que ce soldat vienne et qu’il nous fasse connaître la vérité ”. Et il nous fit charger de chaînes et renfermer dans la prison. Les soldats parcoururent toute la ville pour retrouver celui qui leur avait parlé, mais après trois jours, n’ayant pu le découvrir, ils revinrent vers le juge, disant : “ Nous ne pouvons rencontrer cet homme qui a une connaissance certaine de leurs maléfices ”. Le juge dit : “ Nous ne pouvons punir des étrangers contre lesquels il ne se présente ni accusateurs ni documents, et nous ne saurions les retenir en prison ”. Il ordonna donc que l’on nous tirât du cachot où nous étions, et nous fit des menaces, nous ordonnant de sortir de la ville. Et les habitants nous poursuivirent, et nous nous retirâmes sur le rivage de la mer, à l’endroit où Jean avait été jeté par la tempête, et nous y restâmes trois jours, et il nous fut ensuite permis de rentrer à Ephèse.

CHAPITRE VIII

Sur ces entrefaites, Domitien suscita sa seconde persécution, et tandis que Jean était à Ephèse, l’empereur adressa au proconsul de cette ville une lettre, disant : “ Nous avons appris qu’il y avait chez vous un nommé Jean, fils de Zébédée, qui passe pour Chrétien et pour le disciple de ce Nazaréen que les Juifs ont crucifié à cause de ses crimes ; qu’il renonce à son erreur et qu’il vive, ou qu’il périsse s’il y persiste ”. Le proconsul envoya des soldats pour faire arrêter Jean, et, suivant l’arrêt de l’empereur, il l’avertit de renier Jésus-Christ et, de cesser de prêcher l’Evangile. Mais Jean lui répondit : “ Loin de moi de jamais renier le nom si doux de mon Seigneur, nom auquel tout genou se fléchit et que toute langue confesse ; il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes à cause de la grande gloire de sa Majesté, et de la gloire qu’il a promise à ceux qui l’aiment. Je ne renierai pas Jésus-Christ qui est mon Maître et qui m’a aimé, et je ne cesserai pas de prêcher l’Evangile de son nom, jusqu’à ce que le cours du ministère qu’il m’a confié soit accompli ”. Lorsque le proconsul entendit les paroles de l’apôtre, son visage changea par l’excès de sa colère, et il dit à Jean : “ Comment es-tu parvenu à une démence telle que tu excites contre toi la colère de l’empereur ? ” et il ordonna aussitôt qu’on l’enfermât dans la prison, en disant : “ Il ne faut pas laisser en liberté ceux qui se révoltent contre le prince et qui méprisent les lois ”.

CHAPITRE IX

Le proconsul écrivit à Domitien, au sujet de Jean, une lettre ainsi conçue : “ A Domitien César, toujours auguste, le proconsul d’Ephèse. Que ta majesté sacrée sache au sujet de Jean, fils de Zébédée, concernant lequel tu nous as écrit qu’il est venu en Asie, et qu’il a prêché le Christ crucifié, qu’il affirme être le vrai Dieu et le Fils de Dieu ; il déprécie le culte de nos dieux invincibles, et il renverse les temples vénérables qui ont été érigés par nos ancêtres. Comme il se livrait à la magie, violant ainsi les édits impériaux, et comme par ses artifices et ses prédications, il attirait tout le peuple d’Ephèse au culte d’un homme mort et crucifié, nous, enflammés de zèle pour l’honneur des dieux immortels, nous avons ordonné qu’il fût amené devant notre tribunal, pour qu’il cessât de prêcher et qu’il offrît aux dieux des libations qui leur fussent agréables. Comme il nous a été impossible de l’y déterminer, nous transmettons ces nouvelles à ta majesté impériale, afin qu’elle nous fasse savoir ce qu’elle détermine dans sa sagesse suprême au sujet de ce rebelle, et nous l’exécuterons fidèlement ”.

CHAPITRE X

Domitien disputait alors à Rome avec Marcel et avec Lin au sujet de l’avènement de Jésus-Christ, et comme il vit qu’il ne pouvait les convaincre, il fut rempli de colère, et ce fut en ce moment qu’on lui présenta les lettres du proconsul au sujet de Jean ; il se mit à les lire et, de plus en plus irrité, il ordonna au proconsul de faire partir Jean d’Ephèse et de l’envoyer à Rome enchaîné. Le proconsul, recevant l’ordre de l’empereur, fit enchaîner Jean et le conduisit avec lui à Rome sous une escorte de soldats. Quand Domitien apprit son arrivée, cet empereur impie ne voulut pas voir le visage de l’apôtre, et il commanda au proconsul de faire conduire Jean devant la porte Latine et de le faire jeter tout vivant dans une cuve d’huile bouillante, après l’avoir fait flageller et lui avoir fait couper les cheveux, afin de le montrer ignominieusement au peuple. Le proconsul commanda de dépouiller l’apôtre et de le fouetter cruellement après lui avoir rasé la tête ; et les licteurs firent ce qui leur était prescrit.

CHAPITRE XI

Le sénat romain se réunit ensuite avec le proconsul et avec le peuple devant la porte Latine, et l’ordre fut donné d’apporter un tonneau rempli d’huile bouillante dans lequel le bienheureux apôtre Jean fut jeté la veille des Nones de mai, nu, flagellé et traité avec ignominie, mais protégé par la grâce divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il sortit de cette huile enflammée et bouillante comme un athlète plein de vigueur, et sans avoir ressenti la moindre brûlure ; la protection du Seigneur qui l’animait fit qu’il n’éprouva aucun mal, et qu’il se montra plein de force et de vigueur. Les fidèles qui étaient présents pleuraient de joie, et élevaient leur voix vers le ciel, louant la constance apostolique et le mérite de Jean l’Evangéliste. Et les adorateurs de Jésus-Christ, qui étaient devant la porte Latine, construisirent une église, la dédiant sous le nom de Jean. Dieu se servit d’un tyran cruel pour arriver à ses desseins, et de même que Jean et Pierre avaient été compagnons par leurs vertus et par les miracles qu’ils avaient faits, de même la volonté du Seigneur était qu’ils laissassent à Rome le souvenir de leur triomphe. La porte Vaticane était devenue triomphale et célèbre à cause de la croix de Pierre, la porte Latine doit aussi son renom au tonneau de Jean. Et le proconsul voyant que l’apôtre était sorti de l’huile sans avoir de mal, et oint comme un intrépide athlète de Jésus-Christ, fut frappé de stupeur, et il lui aurait rendu la liberté s’il n’avait pas craint le courroux de l’empereur. Domitien défendit au proconsul de faire davantage torturer Jean, et lui commanda de le garder jusqu’à ce qui’l eût statué à son égard.

CHAPITRE XII

Après que ces choses se furent passées, le Seigneur apparut à Jean, et lui dit : “ Il faut que tu retournes à Ephèse, et au bout de trois mois, tu seras envoyé en exil à Pathmos ; cette ville a grandement besoin de toi, et après que tu y auras beaucoup semé, tu la convertiras à moi ”. Nous entrâmes donc de nouveau à Ephèse, et les idoles qui restaient furent brisées, et il n’y avait pas un temple à Ephèse d’où la souillure des simulacres des faux dieux n’eût été enlevée. L’apôtre Jean fit ces miracles à Ephèse avant d’être exilé, et il eut beaucoup à souffrir de la part des Juifs, des Grecs et des Romains, que le diable suscitait contre nous. Et les prêtres et les magistrats d’Ephèse écrivirent à Domitien une autre lettre ainsi conçue :

CHAPITRE XIII

“ Les habitants d’Ephèse à Domitien, souverain de l’univers. Nous te prions de nous venir en aide, car des hommes, sortis de la Judée, et qu’on nomme Jean et Prochore, sont venus jeter le trouble dans notre ville, y prêchant une doctrine nouvelle, et ils ont détruit, par leurs artifices magiques, tous les temples de nos grands dieux. Nous te faisons savoir ces choses pour que, d’après tes ordres, nous exécutions ta volonté à leur égard ”. L’empereur ayant vu ces lettres ordonna que nous fussions exilés, et il écrivit en ces termes :

CHAPITRE XIV

“ Domitien César, aux magistrats et aux habitants de la ville d’Ephèse. Nous voulons que ces scélérats et ces impies magiciens, nommés Jean et Prochore, soient exilés : notre clémence les a trop longtemps épargnés, mais, maintenant qu’ils insultent les dieux immortels, il n’est pas juste qu’ils restent au milieu de ceux qui honorent les dieux. Nous ordonnons qu’ils soient relégués à Pathmos, d’abord, parce qu’ils sont les ennemis du culte des dieux, ensuite, parce qu’ils méprisent nos lois et qu’ils se jouent de nos édits ; il faut qu’ils apprennent, en éprouvant de grandes souffrances, à respecter la grandeur des dieux et à ne pas mépriser notre autorité ”.
Cet ordre de César étant parvenu à Ephèse, les magistrats nous jetèrent dans les chaînes, mon maître Jean et moi, et ils nous frappèrent, nous insultant et disant : “ Est-ce là le séducteur qui, par ses maléfices, commet tant de crimes ? ” Et cent soldats furent envoyés pour nous garder. Non seulement ils garrottèrent Jean l’apôtre et l’évangéliste, l’ami de Dieu, mais encore ils le frappèrent, en l’accablant d’injures, et ils nous conduisirent ensuite au navire.

CHAPITRE XV

Lorsque nous fûmes entrés dans le navire, les soldats nous commandèrent de nous asseoir au milieu du bâtiment, et ils nous donnèrent pour notre nourriture six onces de pain et un petit vase plein d’eau, avec un peu de vinaigre. Jean ne prenait par jour que deux onces de pain et la huitième partie de sa portion d’eau, et il me laissait le reste. Lorsqu’arriva la troisième heure du jour, les soldats s’assirent pour manger, et ils avaient en abondance des vivres et de la boisson de bonne qualité. Après avoir mangé, ils se mirent à jouer. Et, tandis qu’ils dansaient et qu’ils sautaient, un d’eux, un jeune homme, courant sur le bord du navire, tomba à la mer. Son père, qui était aussi sur le navire, se livra à un désespoir extrême, et il se serait volontiers, lui aussi, précipité à la mer, si on ne l’avait retenu. Et quelques-uns des soldats et des officiers, venant à l’endroit où Jean était attaché, et voyant qu’il ne pleurait pas, lui dirent : “ Nous pleurons tous à cause du malheur qui est survenu, et tu restes sans donner aucun signe de regret ? ” L’apôtre leur dit : “ Que voulez-vous que je fasse pour vous ? ” Et ils répondirent : “ Aide-nous, si tu le peux ” ; car ils avaient entendu parler des nombreux miracles qu'il avait faits à Ephèse.
Jean dit à l’un d’eux : “ Quel Dieu adores-tu ? ” et il répondit : “ Apollon, Junon, Hercule et Bacchus ” ; et à un autre : “ Et toi, quels sont tes dieux ? ” et il répondit : “ Esculape et la grande Diane des Ephésiens ”. Il interrogea également les autres, et chacun d’eux fit connaître ses erreurs, et Jean leur dit : “ Des dieux aussi nombreux ne peuvent donc ni aider, ni secourir votre compagnon, et ils sont hors d’état de vous assister dans vos embarras et dans vos chagrin ? ” Ils lui répondirent : “ C’est parce que nous sommes immondes devant eux, qu’ils ont permis que nous éprouvions ce malheur ”. Jean les laissa dans l’affliction jusqu’à la troisième heure du jour suivant, et ensuite, ému de compassion pour celui qui avait péri, et touché de la douleur de tous les assistants, il dit : “ Lève-toi, mon fils Prochore, et donne-moi la main ”, car il était accablé par le poids de ses fers. Je me levai et je lui tendis la main, et il monta dans une partie élevée du navire, et il pleura amèrement, et il dit à la mer : “ Au nom du Fils de Dieu qui a marché sur toi à pied sec et pour lequel je porte ces chaînes, comme étant son esclave, rends-nous sain et sauf le jeune homme que tu as englouti ”.
Dès que Jean eut prononcé ces mots, il s’éleva aussitôt un orage, et les vagues firent un grand bruit, de sorte que ceux qui étaient à bord du navire, craignirent d’être submergés ; et une vague énorme, tombant sur le navire, jeta le jeune homme sain et sauf. Tous ceux qui virent ce prodige, se prosternèrent aux pieds de Jean, disant : “ Vraiment ton Dieu est le Dieu du ciel et de la terre, et le créateur de toutes les créatures ” ; ils détachèrent alors les chaînes qui liaient le bienheureux apôtre, et nous restâmes avec eux en très bon accord.

CHAPITRE XVI

Nous arrivâmes ensuite auprès d’un château devant lequel s’arrêta notre navire, et nous y séjournâmes jusqu’au coucher du soleil. Lorsque ceux qui étaient descendus à terre furent revenus, nous partîmes, et vers la cinquième heure de la nuit, il s’éleva une tempête terrible, et le navire était en grand danger de se briser, de sorte que la mort était devant les yeux de nous tous. Et dix des hommes, qui étaient à bord, vinrent vers Jean, disant : “ Apôtre du Dieu vivant, toi qui, sauvant notre camarade des périls de la mer, nous l’as rendu vivant, et l’as restitué à son malheureux père, prie ton Dieu, afin qu’il apaise cette tempête, pour que nous ne périssions pas ”. L’apôtre leur dit : “ Taisez-vous, et que chacun de vous se tienne tranquille à sa place ”. Tous gardèrent le silence, mais les vagues s’agitant de plus en plus, ils se mirent à crier : “ Aie pitié de nous apôtre de Jésus-Christ ” ; il leur répondit : “ Taisez-vous ; ce navire ne périra pas, et pas un d’entre vous ne perdra un cheveu de sa tête ”. Il se leva ensuite et dit : “ O mer, l’apôtre de Jésus-Christ te commande au nom de Jésus-Christ, calme-toi et reste tranquille ”. Et aussitôt la mer devint parfaitement calme, et tous furent remplis d’étonnement.

CHAPITRE XVII

Après avoir navigué durant trente jours et autant de nuits, nous arrivâmes à Epidaure, où habitait Marnon qui avait, à plusieurs reprises, soulevé les Ephésiens contre nous. Et quand il nous vit assis dans le navire, il dit à ceux qui étaient avec nous : “ Qui sont ces hommes qui se trouvent avec vous, à bord de ce bâtiment ? ” Ils répondirent : “ Ce sont des Chrétiens, et ils nous ont sauvés d’un grand péril pendant notre navigation ”. Marnon demanda : “ Comment s’appellent-ils ? ” Et nos compagnons répondirent : “ L’un d’eux se nomme Jean et son disciple s’appelle Prochore ”. Marnon monta alors sur le navire, et se mit à crier : “ Que faites-vous ici, ô magiciens, haïs de Dieu et des hommes ? ” L’un des envoyés du roi, qui était avec les soldats chargés de nous garder, réprimanda Marnon, en disant : “ Pourquoi profères-tu de semblables paroles contre des hommes saints ? Nous les gardons, et, suivant l’ordre du roi, nous les conduisons à l’île de Pathmos ”.
Lorsqu’il eut parlé ainsi, Marnon descendit de la poupe, et déchirant ses vêtements, il criait : “ Mes frères, qui résidez avec moi à Epidaure, aidez-moi tous ”. Et, comme Marnon était riche et qu’il avait de grands biens, une foule nombreuse s’empressa autour de lui, et demanda la cause de ses clameurs. “ C’est ”, répondit-il, “ parce qu’il est arrivé en cette ville des magiciens qui sont souillés de crimes, et qui ont infligé de grands maux aux habitants d’Ephèse. Ils sont venus ici pour nous faire souffrir les mêmes peines. Venez donc avec moi, vous tous qui habitez Epidaure, mettons le feu au navire, et que ces magiciens périssent ”.
Les habitants crurent aux paroles de Marnon, et voulurent brûler le navire qui nous portait. Mais les envoyés de l’empereur, voyant la mauvaise volonté qui se manifestait contre nous, dirent : “ Habitants d’Epidaure, prenez garde de rien faire contre ces hommes ; nous les conduisons en exil à Pathmos, selon l’ordre de l’empereur Domitien qui a commandé qu’ils y fussent relégués ”. Les habitants d’Epidaure s’arrêtèrent alors dans leur entreprise, et on leur montra les lettres scellées du sceau impérial, et ils dirent : “ Pourquoi ne frappez-vous pas ces hommes de vos épées, afin qu’ils ne vous échappent point par leurs artifices, et qu’ils ne se dérobent à vos mains, ce qui attirerait sur vous la colère de l’empereur ? Ce sont des hommes fort dangereux, très habiles dans la magie, et ils ont fait périr beaucoup de monde par leurs maléfices ; celui qu’on appelle Jean est un fourbe digne de tous les supplices ”. Nos gardiens étaient étonnés de ces paroles, car Marnon les avait égarés par ses paroles trompeuses, et il les pria de manger avec lui. Quand le repas fut fini, ils embrassèrent Marnon, et ils revinrent furieux sur le navire ; oubliant les bienfaits que mon maître Jean leur avait accordés, ils le lièrent avec de lourdes chaînes de fer, et ils nous remirent au régime qui nous avait d’abord imposé.

CHAPITRE XVIII

Nous partîmes d’Epidaure et nous arrivâmes à Myrrha, où nous fûmes retenus sept jours, à cause de la maladie d’un des soldats, qui souffrait beaucoup de la dysenterie et d’un flux de sang, et, le huitième jour, il s’éleva une querelle entre nos gardiens. Les uns disaient qu’il n’était pas à propos que nous nous arrêtassions plus longtemps, parce qu’il fallait accomplir l’ordre qui avait été donné, et achever le voyage commencé ; sinon on s’exposerait à être taxé de négligence et puni. Les autres répondirent qu’il n’était pas juste d’abandonner un camarade dans une situation fâcheuse qui ne lui permettait pas de supporter les fatigues de la mer, et qu’il fallait attendre quelques jours, pour voir ce qu’il deviendrait.
Jean, voyant que cette discussion se prolongeait sans résultat, me dit : “ Mon fils Prochore, va dire à ce malade, au nom de Jésus-Christ, qu’il vienne vers moi ”. Je m’approchai du malade et je lui répétais ce que Jean m’avait dit, et il se leva aussitôt, et il vint avec moi auprès de Jean. Et Jean lui dit : “ Dis à tes compagnons que nous devons partir d’ici et nous remettre en route ”. Et aussitôt cet homme qui, malade depuis sept jours, n’avait pris aucun aliment, engagea ses compagnons à se remettre immédiatement en chemin.

CHAPITRE XIX

Nous vînmes ensuite à un endroit qui s’appelait Liphos, et une violente tempête nous y retint six jours. Ce lieu était dépourvu d’eau douce, et nous étions tous tourmentés par la soif. Et Jean me dit : “ Mon fils Prochore, fais descendre un vase dans la mer au nom de Jésus-Christ, et retire-le ”. Je fis ce qu’il me commandait, et il me dit ensuite : “ Prends plusieurs vases et remplis-les de cette eau de mer ”. Je le fis, et tous ces vases se trouvèrent aussitôt remplis de l’eau la plus douce, et Jean dit à tous ceux qui étaient sur le navire : “ Au nom de Jésus-Christ crucifié, buvez ” ; et tous burent, et furent saisis d’étonnement, et ils se disaient les uns aux autres : “ Que ferons-nous à cet homme qui opère les merveilles dont nous sommes témoins ? Allons et délivrons-le de ces chaînes et demandons-lui qu’il nous pardonne le mal que nous lui avons fait, de peur que le feu du ciel ne descende et qu’il ne nous détruise ”.
Ils vinrent donc à l’apôtre, et lui dirent : “ Homme de Dieu, ne t’irrite pas contre tes serviteurs ; nous accomplissons les ordres de l’empereur, et nous n’osons pas les enfreindre ; mais nous te délivrons de tes chaînes et nous ferons tout ce que tu nous demanderas ”. Et aussitôt ils dégagèrent mon maître Jean de ses liens. Et Jean leur dit : “ Je compte pour rien les fatigues et l’inquiétude de ce monde ; mais mon âme éprouve une joie extrême à accomplir la volonté et les préceptes de Jésus-Christ, mon Dieu, qui a été crucifié pour notre salut ”. Les soldats, entendant ces paroles, tombèrent tous le visage contre terre, et dirent à l’apôtre : “ Seigneur, voici que tout est en ton pouvoir ; va en liberté où tu voudras : nous nous dirigerons vers notre pays ”.
Jean leur dit : “ Avez-vous assez de confiance dans votre empereur pour croire que vous ne vous exposerez pas à sa colère, si vous me laissez aller ? ” Et ils répondirent : “ Non, Seigneur ”. Jean leur dit : “ Achevez donc ce que votre maître vous a commandé ; rendez-vous à l’endroit qu’il a désigné, et retournez ensuite en paix chez vous ”. Et Jean leur enseigna ensuite, d’après l’Ecriture sainte, ce qui concerne le Fils de Dieu, et ayant écouté sa parole, ils le prièrent de leur donner le baptême, et il en baptisa en ce jour dix qui étaient les chefs des autres. Et partant de Liphos, nous arrivâmes à Pathmos, et entrant dans la ville, les soldats nous remirent, d’après les ordres de l’empereur, à ceux qui devaient nous recevoir. Les chefs qui avaient été baptisés prièrent Jean de leur permettre de rester avec nous dans cette île, mais il ne le voulut pas et il dit : “ Mes enfants, conservez seulement la grâce que vous avez reçue, et le lien où vous résiderez n’importera pas ”. Ils restèrent dix jours, et ayant reçu avec joie sa bénédiction, ils retournèrent tous, chacun en son pays.

CHAPITRE XX

Il y avait à Pathmos un homme fort riche nommé Myron, et dont la femme s’appelait Flora ; ils avaient trois fils instruits dans la science de la rhétorique, et l’aîné d’entre eux était possédé du démon. Myron nous ayant reçus chez lui, son fils, qui était livré à l’esprit malin, connaissant la puissance de Jean, s’enfuit dans un autre pays, de peur que Jean ne chassât hors de lui l’esprit impur. Myron sachant que son fils s’était enfui, dit à sa femme : “ Si ces hommes étaient des gens de bien, notre fils ne se serait pas enfui ; il faut qu’ils soient, comme on le dit, des magiciens et des enchanteurs ; ils ont jeté leurs maléfices sur cette maison, et ils sont cause de la fuite de notre fils. O mon cher enfant, comment ai-je été assez insensé pour recevoir chez moi ces magiciens qui sont cause que je t’ai perdu ? ”
Sa femme lui répondit : “ Si la chose est telle que tu le dis, pourquoi ne les chasses-tu pas de ta maison, de peur qu’ils ne frappent nos autres fils de pareils maléfices et qu’ils ne les forcent à s’éloigner de nous et à périr ? ” Myron répondit : “ Je ne les chasserai pas, mais je leur infligerai beaucoup de tribulations jusqu’à ce qu’ils fassent revenir ici notre fils ; ils seront ensuite punis rigoureusement ”. Myron était le beau-frère du gouverneur de l’île de Pathmos, et tout ce qu’il avait dit à sa femme fut révélé à Jean par une inspiration divine, et il me dit : “ Mon fils Prochore, sache que notre hôte Myron médite de nous faire souffrir beaucoup de maux. Car son fils aîné était possédé du démon, et lorsque nous sommes entrés dans la maison, l’esprit immonde a eu peur que nous ne le chassions ; il s’est enfui transportant ce jeune homme dans un autre pays, et c’est pourquoi Myron est irrité contre nous ; mais que ton esprit ne se trouble pas au sujet des machinations de Myron contre nous ”. Et tandis que Jean me parlait ainsi, il arriva une lettre du fils de Myron conçue en ces termes :
“ A mon père et à ma mère, moi Apollonide, salut. Un magicien nommé Jean, que vous avez reçu dans votre maison, a accompli par ses prestiges beaucoup de choses criminelles, et il a envoyé un esprit qui m’a poursuivi jusque dans cette ville, où après avoir souffert beaucoup de périls, j’ai trouvé un homme nommé Cynops, plein de bonté et de franchise, qui m’a raconté la cause de mes malheurs. Et il m’a dit : “ Mon fils Apollonide, si ce magicien n’est pas tué, tu ne pourras plus séjourner dans ta patrie, ni revoir tes parents ”. C’est pourquoi, mon père, je te supplie d’avoir pitié de ton fils et de faire périr ce magicien nommé Jean, afin que je puisse bientôt jouir de tes embrassements, de ceux de ma mère et de mes deux frères ”.
Myron ayant lu cette lettre, nous enferma aussitôt, et se rendant auprès du gouverneur, il la lui montra ; le gouverneur fut d’autant plus irrité contre nous que le nom de Cynops se trouvait dans cette lettre, et tous ceux qui habitaient Pathmos respectaient ce Cynops comme un Dieu, à cause de ces grands prestiges. Le gouverneur, ému des paroles de Myron et d’Apollonide, ordonna de livrer Jean aux bêtes ; nous fûmes donc de la demeure de Myron, conduits à la prison, et après y être restés trois jours, on nous amena devant le gouverneur.
Et il dit à Jean : “ Notre excellent empereur Domitien, après avoir entendu les accusations portées contre toi, t’avait condamné ; il t’a ensuite fait grâce de la vie, et voulant te donner les moyens de t’amender il t’a envoyé dans cette île, et voici que tu prétends y commettre des méfaits plus grands que ceux dont tu t’es rendu coupable à Ephèse ; car tu as chassé le fils de mon beau-père. Réponds-moi promptement avant que je ne te châtie, fais que mon parent revienne et dis quelle religion tu professes, et de quel pays tu es venu ici ”.
Jean répondit : “ Je suis Hébreu, le serviteur de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant qui a été crucifié et enseveli pour les péchés des hommes et qui est ressuscité le troisième jour d’entre les morts ; il m’a envoyé prêcher l’Evangile à toutes les nations pour qu’elles croient en lui et qu’elles aient la vie éternelle ”. Le gouverneur lui dit : “ Le pieux empereur t’a condamné à l’exil pour avoir prêché pareilles choses. Apprends, ô insensé, à honorer les dieux et à respecter les immortels ; observe les lois de l’empire et ne représente pas comme étant Dieu un homme qui a été condamné à cause des troubles qu’il excitait ”. Le bienheureux Jean dit : “ Je le vénère toujours comme étant immortel, et je l’annonce à ceux qui doivent mener une vie pieuse ”. Le gouverneur répondit : “ Nous n’avons pas besoin d’entendre toutes les fables que tu débites. Il t’a été défendu de continuer à prêcher ainsi ; ramène Apollonide sain et sauf en cette ville, et rends-le à sa famille ”.
Jean répondit : “ Je ne puis cesser de prêcher comme je le fais, et d’attendre ainsi la récompense du salut éternel, qui m’est promise à la fin de mon travail et que m’accordera celui que j’ai aimé et en qui j’ai cru, mon maître Jésus-Christ qui est béni dans tous les siècles. Quant à ton ami Apollonide, je n’ai rien fait contre lui ; si tu le permets, j’enverrai mon disciple le chercher et il le ramènera ici, et s’il a à se plaindre de nous, il nous accusera en ta présence ”. Le gouverneur ordonna d’en agir ainsi, et il retint en attendant Jean lié de deux fortes chaînes. Et Jean lui dit : “ Permets-moi d‘écrire à Apollonide, et tu m’enverras ensuite ne prison ”. Le gouverneur l’ayant permis, Jean adressa cette lettre à Apollonide : “ Jean l’apôtre de Jésus-Christ, Fils de Dieu, à l’esprit malin qui habite en Apollonide ; je t’ordonne, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, de sortir de la créature de Dieu et de ne plus t’introduire en elle, et de ne pas séjourner en cette île, mais de te retirer dans un désert où nul homme n’habite. Et c’est ce que moi, Jean, je te commande au nom de la sainte Trinité ”.
Moi, Prochore, je pris cette lettre et j’allai à la ville où habitait Apollonide, et qui était à une distance de soixante milles. Et étant entré dans cette ville, je me mis à le chercher, et je le retrouvais au bout de deux jours ; et aussitôt que je me fus approché de lui, l’esprit immonde le quitta. Et aussitôt Apollonide reprit ses sens, et il me dit : “ Pourquoi es-tu venu ici, charitable disciple du meilleur des hommes ? ” Et je répondis : “ Je suis venu pour te ramener auprès de ton père qui te chérit, et de ta famille ”. Et aussitôt il ordonna de préparer des chevaux, et nous nous mîmes en route. Et quand nous fûmes arrivés à Pathmos, Apollonide me demanda où était la demeure de Jean, et je répondis que le gouverneur le retenait en prison chargé de chaînes. Alors, sans vouloir se rendre auprès de sa famille, il alla droit à la prison, et le geôlier tomba à ses pieds, lorsqu’il le reconnut. Et Apollonide étant entré et ayant vu Jean, se prosterna devant lui, mais l’apôtre le releva et lui dit : “ Mon fils, que Dieu te bénisse ”. Et Apollonide délivra aussitôt Jean de ses fers, et il dit au geôlier : “ Si le gouverneur demande qui a délivré ce prisonnier, dis-lui que c’est moi ”. Il nous conduisit ensuite à la maison où son père, sa mère et ses frères étaient livrés à la douleur. Et quand ils le virent, ils se levèrent pleins de joie, et ils l’embrassèrent en pleurant, et son père lui dit : “ Que t’est-il donc arrivé, mon fils, pour que tu te sois échappé de ma maison et que tu nous aies causé à tous une affliction aussi vive ”. Et Apollonide répondit : “ Notre maison était pleine de péchés et de démons, et quand Jean, l’apôtre du Seigneur, y est entré, nous l’avons méconnu, et nous n’avons pas su qui l’envoyait, mais j’ai appris qui il était et de qui il tenait sa mission ”.
Myron, entendant ces paroles, eut foi en son fils, et il dit : “ Mon fils, s’il en est ainsi, allons vers le gouverneur et annonçons-lui ce que tu nous apprends ; c’est lui qui de concert avec moi, a fait mettre Jean en prison ”. Apollonide répondit : “ Ne t’inquiète pas de cela, ô mon père, j’ai délivré Jean, et le gouverneur, qui est notre parent, veut ce que nous voulons ”. Et Apollonide introduisit Jean et lui dit : “ Cher maître, annonce-nous des paroles utiles qui nous fassent recevoir la vie éternelle ”. Et Jean dit : “ Je veux d’abord que tu me racontes pourquoi tu as abandonné ta patrie et pourquoi tu t’es réfugié en un pays étranger ”. Et Apollonide dit : “ Il y a plusieurs années, tandis que je dormais, quelqu’un vint et me toucha ; je m’éveillais aussitôt, et je vis celui qui m’avait réveillé ; ses yeux étaient grands et brillaient comme des charbons ardents, et son visage resplendissait comme l’éclair ; il me dit : “ Ouvre la bouche ”, et aussitôt il entra dans mon ventre, et dès ce jour, je connus tout ce qui devait arriver de bien ou de mal à notre maison, et tous venaient à moi et me questionnaient sur leurs affaires ; mais quand tu es entré dans cette maison, il me dit : “ Apollonide, c’est un magicien ”, et il me répéta toujours : “ S’il n’est pas mis à mort, tu ne pourras revenir dans ton pays ”. J’interrogea Cynops, et il m’en a dit autant. Et quand le disciple de Jean est entré dans le lieu où j’habitais, j’ai vu l’esprit qui était en moi en sortir ayant une forme pareille à celle qu’il avait quand il est entré en mon corps, et aussitôt je me sentis délivré de beaucoup de peines et rempli d’une grande joie et d’une consolation extrême ”.
Et Jean dit à Apollonide : “ Mon fils, c’est un signe de la puissance et de la miséricorde de Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui a été crucifié pour nous et qui est ressuscité. Le démon qui était entré en toi, te chassa de ta maison lorsque nous y sommes entrés, car il craignait que nous ne le chassions par la puissance de Jésus-Christ. Maintenant, mon fils, non seulement nous triomphons de l’esprit impur en invoquant la puissance de Dieu, mais encore nous l’expulsons par une lettre ”. Et Jean me demanda la lettre qu’il avait écrite au démon et dont j’avais été porteur, et il la montra à Apollonide. Lorsque celui-ci l’eut lue, il alla avec nous et avec ses frères, auprès du gouverneur, et il lui raconta tout ce qui s’était passé. Le gouverneur, baissant la tête, nous rendit grâces, et depuis il eut un grand attachement pour Jean, mon maître, et l’ayant quitté, nous revînmes dans la maison de Myron.

CHAPITRE XXI

Jean, rempli de l’Esprit-Saint, commença à leur raconter les grandeurs de Dieu, et les instruisit dans les saintes Ecritures, et ils le prièrent tous de les baptiser au nom du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint, et Jean baptisa en ce jour tous ceux qui étaient dans la maison de Myron. Et la femme du gouverneur, la fille de Myron, qui s’appelait Chrysippe, voyant que son père, sa mère et ses frères croyaient au Fils de Dieu, dit à son mari : “ Voici que toute la maison de mon père croit en ce Dieu crucifié que Jean prêche ; je désire donc que nous croyions aussi afin que notre maison soit glorifiée comme celle de mon père, et puisque tu es en possession du pouvoir, aide-nous contre ceux qui persécutent Jean ”. Son mari lui répondit : “ Je ne puis faire ce que tu conseilles tant que je gouverne la province ; car la secte des Chrétiens est un objet de haine et de mépris universel, et si l’on voyait Jean et les autres Chrétiens fréquenter ma maison et celle de ton père, on nous soupçonnerait d’être Chrétiens, et il en résulterait de vives attaques contre nos maisons et je serai privé de ma charge. Lorsque j’exerçais la magistrature en Grèce, je me conformais, publiquement, au culte des gentils, mais en secret, je favorisais ceux qui croyaient en Jésus-Christ. Lorsque j’aurai accompli le temps fixé pour être gouverneur, il sera plus à propos que je me déclare Chrétien. Toi, prends notre fils et entre dans la maison de ton père, et écoute avec zèle la parole de Jean, et que ton fils soit baptisé avec toi. Ne méprise aucune des paroles de Jean et ne m’en fais part que lorsque j’aurai embrassé la foi. Car si les lois des Grecs condamnent ceux qui révèlent les mystères de leurs dieux, les Chrétiens doivent être encore bien plus sévères à cet égard ”.
Et Chrysippe, quittant son mari, prit son fils et vint chez son père Myron ; et étant entrée, elle salua ses parents ainsi que l’apôtre Jean. Et il lui demanda : “ Pourquoi es-tu venue ici, ma fille ? ” Et elle répondit : “ C’est, ô bon maître, pour que ma maison soit glorifiée comme celle de mon père ”. Et Jean lui dit : “ Que Dieu dirige ton cœur, celui de ton mari et celui de ton enfants, et qu’il conserve tout ce qui est en ta maison ”. Et Chrysippe, tombant aux pieds de l’apôtre, dit : “ Maître, donne-moi, ainsi qu’à mon fils, le signe de Jésus-Christ ”. Jean lui répondit : “ Allons d’abord parler à ton mari pour que tu sois purifiée avec son consentement ”. Chrysippe lui raconta ce que son mari avait dit, et Jean fut plein de joie en apprenant le consentement du gouverneur ; il instruisit Chrysippe et son fils, il lui recommanda d’observer tous les préceptes de la foi et il les baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Myron, voyant que sa fille et son petit-fils croyaient en Jésus-Christ, fut rempli d’allégresse, et il apporta une grande somme d’argent à sa fille et il lui dit : “ Voilà de quoi pourvoir à nos besoins ; n’abandonne pas, je t’en prie, ma maison, et ne retourne pas auprès de ton mari de peur qu’il ne s’élève entre vous quelque querelle au sujet de Jésus-Christ ”. Et Chrysippe lui répondit : “ Si tu veux, mon père, que je reste avec toi, que cet argent demeure ta propriété ; j’irai avec mon fils chez moi où nous avons ramassé beaucoup d’or et d’argent, et, y prenant ce qui nous est nécessaire, nous reviendrons auprès de toi et nous ne ferons qu’un ”.
Jean, entendant ces paroles, dit à Myron : “ Ce que tu proposes à ta fille n’est pas permis ; Jésus-Christ ne m’a point envoyé pour que je sépare la femme de son mari, ni le mari de sa femme ; que ta fille retourne en paix dans sa maison, surtout puisqu’elle croit en Jésus-Christ du consentement de son mari. J’ai confiance dans le Seigneur qui m’a envoyé prêcher son Evangile ; le mari de Chrysippe sera du nombre des Chrétiens ; quant à l’argent dont vous parlez, distribuez-le aux pauvres au nom du Seigneur, car il est dit dans l’Ecriture : “ Celui qui donne aux pauvres donne à Dieu ”. Jean renvoya ainsi Chrysippe avec son enfant auprès de son mari, et nous demeurâmes chez Myron. Le lendemain, Myron apporta son trésor aux pieds de l'apôtre et lui dit : “ Prends cet argent et distribue-le aux pauvres ”. Jean lui dit : “ J’entends avec plaisir ta proposition, parce que je sais qu’elle provient de l’amour de Dieu. Distribue de tes mains ce que tu possèdes à ceux qui en ont besoin ”. Myron, fidèle au précepte de l’apôtre, distribua aux pauvres ce qu’il possédait, et Dieu le bénissait, et chacun se réjouissait de ce qu’il était assisté selon ses besoins.

CHAPITRE XXII

Il y avait dans la ville un homme riche qui se nommait Basile, et sa femme s’appelait Charis, et elle était stérile. Basile vint trouver Rhodon, neveu de Myron, et lui dit : “ Comment se fait-il que ton oncle Myron voit ainsi séduit par cet étranger et qu’il ne vienne plus avec vous ? ” Rhodon répondit : “ Nous reconnaissons sa doctrine comme bonne, et nous l’écoutons volontiers ”. Basile dit : “ Puisque cet homme a tant de pouvoir, qu’il dise que ma femme ait un fils ”. Rhodon dit : “ Il a une grande puissance au nom de son Dieu, et il peut faire ce que tu désires ”. Basile se hâta alors d’aller chez Myron, afin de voir Jean, et il demanda si Jean y demeurait, et il dit à l’esclave qu’il désirait le voir. L’esclave l’annonça à Myron qui dit à Jean : “ Basile est à la porte et voudrait te parler ” ; Jean se leva aussitôt et alla au-devant de Basile qui s’humilia devant lui, et Jean lui dit : “ Que Dieu exauce toutes les demandes de ton cœur. Bienheureux l’homme qui ne tente pas le Seigneur ; il a puni sévèrement les Israélites qui le tenaient ; crois fermement en lui et il visitera ton épouse stérile, et il écoutera tes prières ”. Et Basile, voyant que Jean devinait les pensées qui étaient en son esprit, fut saisi d’admiration. Et Jean lui dit derechef : “ Mon fils, crois au Seigneur Jésus, Fils de Dieu, et il te donnera, à cause de ta confiance en lui, tout ce que tu souhaiteras ”. Basile répondit : “ Je crois en ce que tu as dit, et je te prie de prier le Seigneur pour que ma femme ait un fils ”. Jean lui répondit : “ Je te le répète, crois et tu reconnaîtras la gloire de Dieu ”.
Et Basile revint chez lui plein de joie, et il annonça à sa femme ce que Jean lui avait dit, et ils furent tous deux se jeter à ses pieds. Et Jean dit à la femme de Basile : “ Charis, que la grâce de Dieu éclaire ton cœur et celui de ton mari, et qu’il t’accorde une postérité désirable ”. Et, après leur avoir prêché l’Ecriture, il implora sur eux la grâce de Dieu, et, sur leur demande, il les baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Et Basile demanda à Jean d’entrer chez lui et d’y faire son séjour, mais Myron ne permit pas que nous quittassions sa maison ; et la femme de Basile mit au monde un fils qui fut appelé Jean d’après le nom de son maître, et il y eut une grande joie dans toute la famille. Avant la naissance de cet enfant, Basile et Charis offrirent à Jean une grosse somme d’argent pour qu’il la distribuât aux pauvres. Mais Jean dit à Basile : “ Va dans ta maison, mon fils, vends ce que tu possèdes, et tu auras un trésor dans le ciel ”.

CHAPITRE XXIII

Le mari de Chrysippe, la fille de Myron, ayant passé deux ans dans l’emploi de gouverneur, fut déposé de ses fonctions, et un autre fut nommé à sa place. En allant chez sont beau-père, il dit à Jean : “ Le souci des choses de ce monde afflige mon âme et m’a privé de beaucoup d’or et d’argent et de grands biens ; je te prie de me baptiser et de me purifier de mes fautes ”. Jean le consola et l’exhorta ; il l’instruisit dans la doctrine sainte et il avertit de croire de tout son cœur à Jésus-Christ crucifié, Sauveur de tous, et il le baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXIV

Il y avait dans la même ville un homme nommé Crésus qui était juge, et sa femme se nommait Séline, et il avait un fils qui était tourmenté par un esprit impur. Et apprenant les merveilles que Jean opérait au nom de Jésus, il prit son fils et vint chez Myron. Jean, le voyant, lui dit : “ Crésus, tes péchés sont la cause de la perte de ton fils. SI tu crois au vrai Dieu, tu recevras de lui de grands bienfaits ; ne commets point d’injustice en tes jugements et tu rempliras l’ordre de Dieu ”. Crésus répondit : “ Seigneur, que dois-je faire pour que mon fils soit guéri et délivré de l’esprit impur ? ” Jean répondit : “ Crois en Jésus-Christ le crucifié, et ton fils sera guéri ”. Crésus répondit : “ Je crois, seigneur, et que mon fils soit guéri ”. Alors Jean, prenant la main droite de l’enfant, fit trois fois sur lui le signe de la croix et chassa le démon. Crésus se prosterna aux pieds de Jean qui lui annonça la doctrine des saintes Ecritures ; et Crésus, glorifiant Dieu et proclamant sa foi en Jésus-Christ, retourna chez lui, et en revint bientôt avec sa femme et une somme considérable en argent, et il dit à Jean : “ Prends ce trésor, seigneur, et donne-moi, ainsi qu’à ma femme et à mon fils, le signe de Jésus-Christ ”. Jean dit : “ Le signe de Jésus-Christ ne s’acquiert pas avec de l’argent, mais avec une foi sincère. Ne conserve pas de semblables pensées ; emporte ce trésor et distribue-le aux pauvres ”. Et il les baptisa ensuite et les renvoya chez eux en paix.

CHAPITRE XXV

Nous restâmes trois ans chez Myron, chez lequel se réunissaient ceux qui croyaient, et Jean les enseignait et les baptisait ; nous vînmes ensuite dans un endroit où était un temple d’Apollon, et une grande foule y était réunie, et Jean leur parla ; quelques-uns croyaient ce qu’il disait, d’autres le repoussaient. Et les prêtres d’Apollon dirent : “ Amis, pourquoi faites-vous attention aux mensonges de cet homme, et comment écoutez-vous ses paroles ? N’est-ce pas à cause de ses méfaits qu’il a été exilé en cette île ? Vos cœurs aveuglés ne connaissent donc pas la vérité ; en l’écoutant vous faites une grande insulte aux dieux, car il les méprise et il se révolte contre les ordres de l’empereur ”. Jean, entendant cela, dit aux prêtres d’Apollon : “ Afin qu’il soit prouvé que vos dieux ne sont pas des dieux, que votre temple s’écroule ” ; et aussitôt le temple tomba et ne fut plus qu’un tas de ruines, mais personne n’eut le moindre mal.
Les prêtres furieux se jetèrent sur Jean, le frappèrent rudement et l’enfermèrent dans un cachet obscur, autour duquel ils placèrent des gardes. Ils allèrent ensuite auprès du gouverneur, et ils dirent : “ Jean, cet imposteur et ce magicien, a renversé par ses maléfices le temple d’Apollon ; ne souffrez pas qu’une pareille insulte faite aux dieux demeure impunie ”. Le gouverneur fut très affligé, et il ordonna que nous fussions détenus en prison. Lorsque Myron et Apollonide furent instruits de ce qui s’était passé, ils allèrent auprès du gouverneur qui se nommait Aedus et qui avait remplacé le mari de Chrysippe, et ils lui dirent : “ Nous te prions de nous rendre Jean ; s’il est coupable, nous répondons de lui, et s’il ne l’est pas, pourquoi sévis-tu à son égard ? ” Le gouverneur répondit : “ On assure que c’est un magicien qui cause beaucoup de maux ; si je vous le confie, il pourra s’enfuir par ses artifices magiques ”. Apollonide répondit : “ S’il s’enfuit, que nos têtes répondent de la sienne et que nos biens soient confisqués ”. Le gouverneur consentit à ce que demandaient des gens qui tenaient la première place dans la ville, et ils vinrent à la prison ; ils nous délivrèrent, et Myron dit à Jean : “ Reviens en ma maison et n’en sors pas, car il y a dans cette ville des hommes méchants et emportés, et ils pourraient te tuer ainsi que Prochore ”. Jean répondit : “ Le Seigneur ne m’a pas envoyé pour que je me cache, mais il m’a dit d’aller trouver les hommes violents et colères, et il a dit : “ Je vous envoie au milieu des loups ; ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais qui ne peuvent rien sur l’âme ”. Il a dit aussi : “ Quittez tout et suivez-moi ” ; nous avons tout quitté et nous l’avons suivi. Je suis prêt, non seulement à supporter la captivité, la flagellation et les insultes à cause de son nom, mais encore a être tué mille fois et à tout souffrir avec patience ; je resterai dans cette disposition jusqu’à ce que j’aie accompli le cours de cette vie ; je vous l’ai dit souvent : Mourons pour lui, afin d’être délivrés de la mort éternelle qui frappera ceux qui ne croient pas en lui ”. Et quand Jean eut dit ces paroles, nous ne tardâmes pas à sortir de chez Myron.

CHAPITRE XXVI

Nous vînmes ensuite à un endroit où gisait un paralytique qui avait coutume de distribuer des aumônes aux passants, et il dit à Jean : “ Charitable Maître des Chrétiens, ne délaisse pas ton serviteur ”. Jean lui dit : “ Que veux-tu que je fasse ? ” Et le paralytique lui répondit : “ J’ai du pain et des aliments ; ne refuse pas de t’asseoir auprès de moi et de partager mon repas. Je suis un étranger sur lequel se sont réunies toutes les fautes de mes parents, et elles causent mon malheur ; je fais pour eux et pour moi une dure pénitence, et quand je vois un étranger, je le plains et mon âme se repose en lui ”. Jean eut pitié de cet homme et il lui dit : “ Nous nous réjouirons avec toi et tu seras dans l’allégresse avec nous ”. Nous bûmes et nous mangeâmes avec lui, et quand nous l’eûmes quitté, une femme veuve vint au devant de nous et elle dit à Jean : “ Seigneur, où est le temple d’Apollon ? ” Et Jean lui répondit : “ Qu’as-tu à faire avec ce temple ? ” et elle dit : “ Mon fils unique est possédé d’un esprit immonde qui le tourmente cruellement ; c’est pourquoi je suis venue ici afin de prier Apollon de le secourir et de me donner quelque consolation ”.
Jean lui dit : “ De quelle ville es-tu ? ” ; elle répondit : “ Je vis à la campagne et c’est la première fois de ma vie que j’entre dans une ville ”. Jean dit : “ Depuis combien de temps l’esprit malin tourmente-t-il ton fils ? ” et elle répondit : “ Depuis trente-trois jours, et il est très violent et très furieux ”. Alors Jean lui dit : “ Retourne chez toi ; ton enfant sera guéri au nom de Jésus-Christ ”. La femme revint chez elle, et trouva son fils délivré de l’esprit immonde. Nous revînmes ensuite à l’endroit où était le paralytique, et Jean dit : “ Nous revenons pour manger avec toi, mais qui nous servira ? ” Et il dit : “ Il faudra que vous vous serviez vous-mêmes, car je ne peux ni vous servir ni me servir moi-même ”. Et Jean répondit : “ C’est toi qui nous serviras “ ; et le prenant par la main, il lui dit : “ Lève-toi au nom de Jésus-Christ, Notre-Seigneur ”, et aussitôt le paralytique se leva parfaitement guéri, et il nous servit en glorifiant Dieu.
Nous revînmes ensuite à la maison de Myron, et nous y trouvâmes son neveu Rhodon, et il pria Jean de lui donner le signe de Jésus-Christ, et Jean l’instruisit et le baptisa au nom de la sainte Trinité. Le paralytique qui avait été guéri vint aussi et se jeta aux pieds de Jean, et il raconta à tous les assistants qui étaient frappés de surprise, comment il avait été guéri, et il dit : “ Je suis venu pour prier Jean de me faire connaître Jésus-Christ au nom duquel il m’a guéri ”. Jean, l’ayant instruit dans la foi catholique, le baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXVII

Le lendemain nous sortîmes de chez Myron et nous vînmes au bord de la mer, dans un endroit où il y avait un atelier de foulons. Et l’un d’eux, qui était Juif et qui se nommait Charus, se mit à parler à Jean en citant les écrits de Moïse. Jean lui répondit en lui montrant ce que dit l’Ecriture au sujet de l’Incarnation du Fils de Dieu, de sa Passion, de sa sépulture et de son ascension au ciel ; Charus ne répondait que par des blasphèmes ; alors Jean lui dit : “ Cesse de blasphémer et tais-toi ”, et aussitôt Charus devint muet, et il ne put plus parler. Les assistants s’étonnèrent de ce que la parole de Jean avait produit si promptement un pareil effet. Et trois jours après, une troupe des amis de Charus vint trouver Jean et dit avec colère : “ Qu’as-tu fait à Charus pour le rendre muet ? ” Jean répondit : “ Mes frères, pourquoi êtes-vous irrités contre moi et pourquoi m’imputez-vous le châtiment que Dieu lui a infligé à cause de ses paroles impies ? Qu’il écoute maintenant avec patience jusqu’à ce que la volonté du Seigneur se manifeste ”.
Alors un de ces Juifs qui étaient renommé pour sa sagesse, dit : “ Maître, il arrive parfois que le vin manque de douceur et que le lait est amer ; il en est de même des hommes ; un méchant profère quelquefois de bonnes paroles, et un bon en dit de mauvaises ”. Et Charus vint alors afin d’implorer le pardon de Jean ; il se jeta à ses pieds, et le Juif qui avait déjà parlé, dit : “ Maître, tu es bon, dénoue ce que tu as lié ”. Et Jean dit à Charus : “ Comme tu as péché contre Dieu, ta bouche a été fermée au nom de Jésus-Christ ; qu’elle s’ouvre en son nom ” ; et aussitôt Charus parla, et, se prosternant aux pieds de Jean, il dit : “ Maître, nous savons par les Ecritures que nos pères ont jadis provoqué la colère de Dieu, mais, dans sa miséricorde, il leur a remis leur péché ; si j’ai péché contre le Dieu qui t’a envoyé en cette île, prie-le pour qu’il me pardonne, et donne à ton serviteur le baptême de la grâce ”. Et l’apôtre l’instruisit, et il le baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXVIII

Tandis que l’apôtre faisait ces choses à Pathmos, il y avant dans cette île un magicien nommé Cynops, et il résidait dans un désert à une distance de quarante stades de la ville, et il habitait une caverne qui passait pour servir de demeure aux esprits immondes, et tous les habitants le regardaient comme un Dieu à cause des prestiges qu’il opérait. Les prêtres d’Apollon se réfugièrent auprès de lui lorsqu’ils virent que Jean prêchait en liberté et que le gouverneur ne songeait pas à tirer vengeance de la destruction du temple d’Apollon, et ils lui dirent : “ Nous avons eu depuis bien des années recours à toi, mais aujourd’hui ton appui nous est plus nécessaire que jamais ; sois notre protecteur dans le malheur qui nous frappe. Car ce Jean, cet étranger banni de sa patrie à cause de ses méfaits et exilé ici, a capté par ses maléfices la faveur des grands, et, fort de leur assistance, il excite du trouble dans le pays ; il a renversé le temple d’Apollon, et le gouverneur, qui l’avait fait emprisonner, lui a rendu la liberté d’après les prières de Myron et d’Apollonide. Viens à notre secours et détruis ses maléfices ”. Cynops leur répondit : “ Vous savez que je ne quitte jamais ma retraite ; pourquoi me demandez-vous d’en sortir ? Voulez-vous que je ternisse ma gloire, et que je rende mon nom méprisable à cause d’un homme sans conséquence et dont je n’ai pas à m’occuper ? J’ai promis de ne pas entrer dans la ville, mais demain j’enverrai un démon dans la maison où habite cet étranger ; il enlèvera son âme et je l’enverrai au jugement éternel ”.
Les prêtres ayant entendu ces paroles, tombèrent aux genoux de Cynops, lui rendirent grâces et revinrent à la ville, et le lendemain Cynops réunit une multitude de démons, et il dit à leur chef : “ Va dans la maison de Myron, et enlève l’âme de Jean, et amène-la moi ”. Le démon se rendit chez Myron ; mais Jean connut sa venue et lui dit : “ Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je te défends de sortir d’ici jusqu’à ce que tu m’aies dit pourquoi tu es venu ”. Et aussitôt le démon se trouva comme enchaîné, et il dit : “ Apôtre de Dieu, je te dirai toute la vérité ; je te prie seulement de ne pas t’irriter contre moi. Les prêtres d’Apollon ont été prier Cynops de venir à la ville et de te tuer ; il ne l’a pas voulu disant qu’il perdrait sa renommée s’il entrait dans la ville, mais il a promis de m’envoyer prendre ton âme et de la lui apporter ; c’est pourquoi je suis venu ”.
Jean répondit : “ As-tu déjà été chargé d’une pareille mission ? ” Le démon répondit : “ Oui, mais je ne lui ai pas apporté les âmes qu’il demandait ”. Et Jean dit : “ Pourquoi lui obéissez-vous ? ” Le démon dit : “ Parce que toute la puissance de Satan est en lui et qu’il a un pacte avec tous ses chefs, et nous avons aussi un pacte avec lui ”. Jean dit alors : “ L’apôtre de Jésus-Christ commande de ne jamais rien faire qui nuise aux hommes ; ne retourne pas vers celui qui t’a envoyé, mais sors de cette île ” ; et aussitôt le démon en sortit.
Cynops, voyant que l’esprit malin ne revenait pas, en appela un autre et lui donna le même ordre, et Jean lui commanda également de sortir de l’île. Cynops envoya alors deux autres esprits et leur dit : “ Allez vers Jean ; mais que l’un s’approche de lui et que l’autre reste à la porte, observant ce qui se passe, et qu’il sache pourquoi vos compagnons ne sont pas revenus ”. Jean dit à l’esprit qui s’approcha de lui : “ Je sais pourquoi tu viens ; je te commande de ne point retourner vers Cynops, mais de sortir immédiatement de cette île ”, et aussitôt le démon obéit à l’ordre de l’apôtre de Dieu. L’autre démon qui était resté à la porte, voyant ce qui s’était passé, revint vers Cynops et lui raconta ce dont il avait été témoin. Cynops convoqua alors une foule innombrable de démons, et il leur dit : “ Jean a chassé vos compagnons de cette île, il vous en chassera aussi et vous fera souffrir de grands maux si nous ne lui résistons avec énergie ; j’entrerai dans la ville, fort de votre appui, je renverserai ses artifices et je le ferai périr ”.
Cynops entra ensuite dans la ville accompagné seulement de trois démons, et il commanda aux autres de rester hors de la ville : et à son entrée tous les habitants furent en grande émotion, parce qu’il ne sortait jamais de sa retraite, et la foule se rassembla, et on lui adressait une foule de questions, et il répondait à chacune. Et Jean me dit : “ Mon fils Prochore, sois ferme et intrépide, car Cynops fera tomber sur nous beaucoup de tribulations et d’anxiétés ”. Alors tous les frères que Jean avait baptisés se réunirent afin d’écouter ses instructions, et, suivant l’ordre de Jean, nous restâmes dix jours dans la maison de Myron, ne sortant point à cause du tumulte que Cynops avait excité dans la ville, et l’apôtre nous consolait, et nous fortifiait, disant : “ Restez fermes, et nous serez très convaincus de la présence de Dieu ”.
Tous les habitants de la ville étaient réunis pour entendre Cynops, et ils écoutaient ses paroles, et dis jours s’étant écoulés, Jean me dit : “ Sortons, mon fils ” ; et nous allâmes sur une des places de la ville, et beaucoup de gens se rassemblèrent pour écouter la parole de Jean, et Cynops voyant que Jean était entouré d’auditeurs, dit : “ O hommes aveugles et éloignés de la vérité, si Jean est juste, et si sa parole et ses œuvres sont bonnes, je croirai en lui, mais s’il se trouve qu’il est injuste, et que ses œuvres sont mauvaises, tandis que les miennes sont bonnes, croyez en moi et non en lui ”. Et Cynops demanda à une jeune homme qui était là si son père vivait, et il répondit : “ Non, il a péri dans un naufrage ”. Alors Cynops dit à Jean : “ Si ce que tu dis est vrai, prouve-le en rendant un père à ce fils ”. Jean répondit : “ Le Seigneur ne m’a pas envoyé pour ressusciter les morts, mais pour enseigner et pour sauver les hommes que le diable trompe ”. Et Cynops dit au peuple : “ Ne voyez-vous pas, habitants de cette ville, que Jean est un magicien qui vous séduit par ses artifices ? Retenez-le jusqu’à ce que je rende devant vous à ce jeune homme un père plein de vie ”.
Alors Cynops conduisit le peuple au rivage de la mer, et, ayant étendu les deux mains, il fit un grand bruit, et aussitôt il disparut à tous les yeux, et chacun fut saisi d’effroi, et la foule s’écria : “ Cynops est grand ; il n’y a pas de Dieu plus grand que lui ”. Et aussitôt il sortit de la mer ayant avec lui un démon qui avait la forme du père du jeune homme, et Cynops dit au jeune homme : “ Est-ce ton père ? ” Et il répondit : “ Oui, seigneur ”. Alors tout le peuple se prosterna devant Cynops et l’adora, et ils voulurent tuer Jean ; mais Cynops leur dit : “ N’en faites rien, car vous verrez de plus grandes choses, et vous le châtierez sévèrement ”. Et Cynops appela un autre homme et lui demanda : “ As-tu un fils ? ” Et il lui répondit : “ J’en avais un, seigneur, mais un ennemi, ému par un sentiment d’envie, lui a donné la mort ”. Alors Cynops, proférant de grandes clameurs, les appela par leur nom, et aussitôt deux démons parurent, l’un d’eux ayant la figure du jeune homme qui avait été tué. Et Cynops demanda au père : “ Est-ce ton fils ? ” Et il dit : “ Oui, seigneur ”. Et Cynops dit à Jean : “ N’admires-tu pas les prodiges que tu vois ? ” Jean répondit : “ Non ”. Et Cynops répliqua : “ Si ces prodiges ne t’émeuvent pas, tu en verras de plus grands, et je ne cesserai jusqu’à ce que je t’ai vaincu par les merveilles que j’effectuerai ”. Jean répondit : “ Tes prodiges disparaîtront, avec toi ”. Le peuple dit à Jean : “ O fugitif, exilé et inconnu, pourquoi blasphèmes-tu contre le puissant Cynops ? ” Et, se jetant sur lui comme des bêtes féroces, ils le renversèrent par terre et voulaient le déchirer. Et Cynops, croyant que Jean était mort, dit à la foule : “ Laissez-le sans sépulture, afin que les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre le dévorent, et vous verrez si le Christ qu’il prêche le ressuscitera ”. Et les habitants, pensant que Jean avait été tué, s’en allèrent pleins de joie, chacun en sa maison. Et Jean resta couché en cet endroit jusqu’à la seconde heure de la nuit, et je vins, livré à une grande affliction, pour voir si je trouverais mon maître ; et, m’approchant de lui, je lui dis : “ Comment te trouves-tu, seigneur ? ” Et il me répondit : “ Hâte-toi d’aller chez Myron ; tous les frères y sont réunis et se livrent à une extrême douleur ; annonce-leur que, par la grâce de Jésus-Christ, je suis en vie, et tu reviendras ensuite auprès de moi ”. Je m’empressais de me rendre à la maison de Myron, et j’y trouvai les frères réunis et s’affligeant beaucoup du malheur de Jean ; et lorsqu’ils m’entendirent frapper à la porte, ils n’osaient ouvrir, craignant les embûches des partisans du magicien Cynops. Et comme je persistais à frapper et à crier, un des esclaves de Myron me reconnut, et annonça que Prochore frappait à la porte ; ils ouvrirent, et, à mon aspect, ils furent frappés de stupeur, car ils croyaient que j’étais mort avec Jean. Et quand ils apprirent que Jean vivait, ils coururent avec joie à l’endroit où il était ; et nous le trouvâmes à genoux, priant le Seigneur Jésus-Christ, et quand il eut terminé sa prière, ils l’embrassèrent. Jean se mit à les instruire et à les avertir de ne pas se laisser séduire par les paroles ou les actions de Cynops, et il dit : “ Tout ce qu’il fait n’est que prestige et artifice du démon ; mais vous le verrez, par la grâce de Jésus-Christ, périr avec ses ruses. Allez chez Myron, et restez-y en prières jusqu’à ce que Dieu manifeste sa volonté ”, et ils s’en allèrent après l’avoir embrassé.
Lorsque le matin fut venu, quelques personnes annoncèrent à Cynops que Jean vivait. Cynops appela alors un démon qui lui avaient souvent donné son concours, et il lui dit : “ Sois prêt à exécuter mes ordres ”, et il vint avec le démon au logis où nous étions et une grande foule l’accompagnait. Et il dit à Jean : “ J’ai voulu te faire subir cette peine et cette confusion, et c’est pourquoi je t’ai conservé la vie ; mais je veux maintenant que nous revenions auprès de la mer, afin que tous voient ma gloire, et qu’ils jouissent de ton embarras et de ta destruction ”. Il ordonna ensuite aux assistants de retenir Jean jusqu’à ce qu’ils eussent vu les grands prodiges qu’il pouvait faire.

CHAPITRE XXIX

Et étant arrivés à l’endroit où Cynops opérait ces prestiges, nous vîmes une grande multitude d’hommes et de femmes qui offraient de l’encens à cet enchanteur, et ils se prosternaient devant lui, et il était accompagné de deux démons, qui avaient pris la figure des hommes qu’il feignait avoir ressuscités. Cynops frappa des mains, et, ayant fait un grand bruit, il se jeta à la mer, et le peuple dit : “ O grande Cynops ! ” Et les deux démons dirent à la foule : “ Attendez ; Cynops est mort, et il ressuscitera ”. Et Jean dit aux démons : “ Esprits immondes, je vous ordonne de rester ici, immobiles, jusqu’à ce que j’aie prié ” ; et aussitôt, l’apôtre ayant levé les mains au ciel et disposé les bras en forme de croix, pria, disant : “ Seigneur, toi qui, écoutant les prières de Moïse, as donné à Israël la victoire sur Amalec, Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, jette ce Cynops au fond de l’abîme ; qu’il ne revoie plus le jour et qu’il ne puisse plus tromper les hommes ”.
Lorsque Jean eut fini sa prière, la mer fit entendre un grand fracas, et elle fut très agitée à l’endroit où Cynops s’était précipité, et, dès ce moment, il fut englouti et personne ne le revit. Et Jean ordonna aux deux démons qui avaient pris la forme d’hommes ressuscités de sortir aussitôt du pays ; et en entendant ce commandement donné au nom de Jésus-Christ, qui a voulu être crucifié pour le salut de tous les hommes, les démons disparurent aussitôt. La foule, voyant qu’à la voix de Jean, les morts qu’elle avait crus rappelés à la vie, avaient disparu, s’irrita contre lui, et grand fut le courroux du jeune homme qui pensait avoir recouvré son père, et du père qui s’imaginait que son fils lui était rendu, et ils firent des menaces à Jean, et les assistants disaient : “ Si tu étais un homme bienfaisant, tu ne détruirais pas ce qui est rendu, mais tu rendrais ce qui est détruit ; mais tu es un magicien envieux de Cynops, et tu as anéanti les bienfaits qu’il nous avait accordés ; rends-nous ces deux hommes ou nous te tuerons ”. Quelques-uns disaient : “ Ne lui faites aucun mal jusqu’à ce que le juste Cynops revienne, et alors il le livrera au jugement éternel ”. Ils se rendirent à cet avis, qui était conforme à ce qu’avait dit Cynops, et ils restèrent au bord de la mer trois jours et trois nuits sans prendre de nourriture et criant : “ Puissant Cynops, assiste-nous ”. Et grand nombre d’entre eux tombèrent gravement malades à cause cette abstinence et des clameurs qu’ils poussaient : plusieurs tombèrent privés de sentiment et moururent.

CHAPITRE XXX

Jean voyant qu’ils périssaient misérablement, fut ému de compassion ; il gémit et se mit à pleurer, disant : “ Seigneur Jésus-Christ, qui m’as envoyé dans cette île pour le salut de ses habitants, donne-leur l’intelligence du cœur afin qu’aucun d’eux ne périsse ”. Et il les consolait en disant : “ Mes frères, écoutez-moi avec patience ; voici quatre jours que vous n’avez mangé et vous persistez à jeûner, attendant celui qui ne viendra pas. Sachez que, par un juste châtiment de Dieu, Cynops est tombé dans la perdition éternelle ; que chacun de vous se retire donc, je vous en prie, dans sa maison, et prenez de la nourriture afin de conserver votre vie ”. Et après avoir ainsi parlé, il vint à ceux qui avaient succombé à la fatigue, et il pria sur eux, disant : “ Seigneur Jésus-Christ qui, au dernier jour, rappellera de la mort par le son de la trompette, les hommes qui se sont endormis et ont quitté le monde, étends ta grâce sur ces hommes qui sont morts, afin qu’ils reviennent à la vie ”, et aussitôt ils se relevèrent. Et la foule, voyant ce prodige, se prosterna devant Jean et l’adora, disant : “ Maître, nous savons à présent que tu es venu de la part de Dieu ”. Et Jean leur dit : “ Allez en vos demeures, prenez de la nourriture et restaurez vos âmes. Je vais aller chez Myron qui a été converti à Jésus-Christ, et ensuite j’irai vers vous, et je vous donnerai ce qui vous est nécessaires ” ; et chacun alla en sa maison.
Nous allâmes de notre côté chez Myron, et une grande joie éclata quand nous y arrivâmes. Et Myron mit la table, et nous prîmes de la nourriture avec lui. Au point du jour, presque tous les habitants se réunirent devant la maison de Myron, disant : “ Myron, tu mérites de grands biens à cause de l’homme de Dieu et du bon maître qui s’est manifesté à nous par ton entremise. Conduis-le donc dehors auprès de nous, afin que nous recevions de lui la parole de la foi ”. Myron pensa qu’ils parlaient ainsi avec perfidie afin d’attirer Jean au dehors et de le tuer, mais Jean lui dit : “ Ne t’épouvante pas, mon frère, et ne crains rien ; j’ai confiance en mon Dieu qui a été crucifié à cause de nous, et il n’y a nul mauvais dessein en ces hommes ”. Il sortit donc, et la foule s’écria : “ Tu es le sauveur de nos âmes, tu es le grand Seigneur et le Dieu qui éclaire l’homme d’une lumière immortelle ”. Jean, les entendant parler ainsi, déchira ses vêtements et couvrit sa tête de poussière, et il fit signe de la main pour demander le silence, et tous se turent avec effroi, et Jean monta sur un lieu élevé et dit : “ Ne vous égarez pas, mes frères, et ne blasphémez point ; je ne suis pas un Dieu ”, et ouvrant les Ecritures et commençant par Moïse, il leur expliqua ce que les prophètes avaient dit du Fils de Dieu, et comment Dieu a envoyé sur la terre son Fils unique qui est né d’une femme pour le salut des hommes : “ Je suis ”, dit-il, “ le serviteur indigne du Fils du Dieu vivant ; il m’a envoyé dans cette île pour que je vous fasse sortir de l’erreur, et c’est en son nom et par sa puissance que je fais tous les prodiges que vous voyez ”. Et après les avoir enseignés d’après l’Ecriture, il rentra chez Myron, et plusieurs vinrent le trouver, le priant de les baptiser, et après les avoir instruits, il les baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXXI

Le lendemain, Jean sortit avec moi, avec Myron et avec trente nouveaux baptisés, et nous allâmes à l’hippodrome où se font les courses de chevaux. Il y avait un Juif nommé Philon, très versé dans la connaissance de la loi, qui demeurait en cet endroit. Et Jean se mit à l’interroger au sujet des livres de Moïse et des prophètes ; le Juif répondait selon la lettre du texte, et Jean l’interprétait selon l’esprit, et comme ils n’étaient pas d’accord, Philon dit : “ Ce n’est point par de longues discussions qu’on arrive à l’intelligence de l’histoire ; c’est par un cœur pur et sans tache, et par une foi droite et agréable à Dieu ”. Et quand il eut dit ces paroles, Jean cessa de lui parler, et voici que non loin de là gisait un homme tourmenté par une fièvre très forte, et auprès de lui il y avait un jeune homme qui, voyant Jean passer, accompagné d’une grande foule, se mit à crier à voix haute, disant : “ Apôtre de Jésus-Christ, aie pitié de ce malade qui souffre cruellement ”. Et Jean s’approcha, et ayant fait le signe de la croix, il dit au malade : “ Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont je suis le serviteur indigne et l’apôtre, lève-toi et retourne guéri en ta maison ” ; et aussitôt le malade se leva et, fléchissant les genoux devant l’apôtre, il lui rendit grâces.

CHAPITRE XXXII

Philon, voyant ce miracle, prit Jean par la main et lui dit : “ Maître, qu’est-ce que la charité ? ” Jean répondit : “ Dieu est la charité, et celui qui a la charité possède Dieu ”. Philon dit : “ Si celui qui a la charité possède Dieu, comme tu le dis, montre que tu as la charité, entre dans ma maison pour que nous mangions et buvions ensemble, et Dieu sera avec nous ”. Jean le suivit, et après le repas, il enseigna la parole de Dieu, et la femme de Philon lui demanda le baptême ; cette femme était atteinte de la lèpre ; et sa peau était blanche comme la neige ; dès qu’elle eut reçu le baptême, elle se trouva complètement guérie. Philon, témoin de cette guérison, perdit son arrogance et sa vanité ; il devint modeste et doux, et tombant aux pieds de l’apôtre, il dit : “ Bon maître, je t’en conjure par le Dieu que tu sers, sois-moi propice et ne t’irrite pas contre ton esclave, j’ai dit contre tes prédications beaucoup de choses dont je me repens, et je te prie de me donner le signe de la vie éternelle ”. Jean l’instruisit et le catéchisa, et le baptisa ensuite, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXXIII

Le lendemain matin, nous sortîmes de bonne heure de la maison de Philon, et une grande foule se réunit afin d’écouter les instructions de Jean. Et les prêtres d’Apollon qui avaient voulu faire périr Jean, lorsqu’il avait détruit leur temple, se réunirent aussi. Ils se tinrent près de lui, épiant ses actions afin d’y trouver à redire, et un d’eux tenta Jean, en disant : “ Maître, j’ai un fils estropié des deux jambes, guéris-le, et je croirai au crucifié que tu prêches ”. Jean lui répondit : “ Si tu crois, ton fils sera guéri ”. Et le prêtre répondit : “ Guéris-le d’abord, je croirai ensuite ”. Jean répliqua : “ Ne parle pas imprudemment, je sais que tu veux me tenter et chercher une occasion de blasphème ; c’est pourquoi, au nom de celui qui est crucifié, tu seras estropié des deux jambes ” ; et aussitôt le prêtre fut hors d’état de marcher, et Jean me fit appeler et me dit : “ Mon fils Prochore, va au fils du prêtre d’Apollon et dis-lui que je le fais prévenir au nom du Fils de Dieu qui a été crucifié sous Ponce Pilate, de se rendre auprès de moi ”. J’allai lui rapporter les paroles de Jean, et aussitôt il se leva parfaitement guéri, et il vint avec moi. Et quand je rejoignis Jean, il se jeta aux pieds de l’apôtre, et lui rendit grâces. Et le père voyant que son fils était guéri, s’écria à haute voix : “ Aie pitié de moi, apôtre de Dieu ”. Jean fit sur lui le signe de la croix, lui prescrivant de se lever, et il se leva aussitôt, et se jetant aux pieds de l’apôtre il le pria de le baptiser ; il fut baptisé, et il nous conduisit à sa maison, et nous y demeurâmes cette journée.

CHAPITRE XXXIV

Le lendemain, nous nous rendîmes au portique qu’on appelait portique de Domitien, et une grande foule se réunit autour de Jean. Et il y avait là un hydropique qui était malade depuis dix-sept ans, et il ne pouvait ni se mouvoir, ni parler ; il fit signe qu’on lui donnât de l’encre et du papier, et il écrivit : “ Jean, apôtre de Jésus-Christ, un homme accablé par le malheur, te prie d’avoir pitié de lui ” ; Jean reçut cette lettre et il la lut en se réjouissant de la foi de cet homme, et il lui écrivit : “ A l’homme hydropique, Jean esclave et apôtre de Jésus-Christ salut :
“ Tu me demandes de te secourir dans ta détresse ; au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, sois délivré de ton infirmité et sois guéri ”.
Quand l’hydropique eut reçu cette lettre et qu’il l’eut lue, il se leva, complètement guéri. Et la foule, voyant ce miracle, fut frappée de surprise, et désirait encore plus vivement entendre la prédication de Jean. Et l’homme qui avait été guéri tomba aux pieds de Jean, le priant de lui donner le signe de Jésus-Christ, et Jean le baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXXV

Lorsque nous quittâmes cet endroit, un homme envoyé par le gouverneur de l’île, vint au-devant de nous et dit à Jean : “ Apôtre du Christ, Fils de Dieu, hâte-toi de te rendre dans la maison du gouverneur, car sa femme est au moment d’accoucher, et elle est dans un grand danger ”. Jean alla chez le gouverneur ; au moment qu’il entra dans la maison, la femme fut délivrée. Et Jean dit au gouverneur : “ Pourquoi m’as-tu fait appeler ? ” Et il répondit : “ Pour que tu bénisses ma maison ”.
Jean répondit : “ Si tu crois en Jésus-Christ Fils de Dieu, tu seras béni ainsi que ta maison ”. Et le gouverneur, heureux de voir le bien qu’avait produit la venue de Jean, dit : “ Je crois aux Dieu qui t’a envoyé pour notre salut ”. Et Jean lui enseigna comment il devait croire au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; il le baptisa ensuite, et sa femme demanda aussi à être baptisée, mais Jean ne voulut pas jusqu’à ce qu’elle eût accompli les quarante jours de purification.
Le gouverneur apporta à Jean une grosse somme d’argent, le priant de la recevoir et de bénir sa maison ; Jean lui dit : “ Je ne puis recevoir cette somme pour bénir ta maison, mais distribue-la aux pauvres au nom de Jésus-Christ, et ta maison sera bénie ”. Et nous demeurâmes trois jours dans la maison du gouverneur, et nous en sortîmes pour aller chez Myron où il se rassembla une grande foule qui demandait à entendre Jean.

CHAPITRE XXXVI

Nous demeurâmes trois ans dans une maison sur la place de la ville, et nous en sortîmes ensuite pour aller dans une autre ville éloignée de cinquante stades. Cette ville était fort peuplée, remplie d’une multitude d’idoles, et leurs adorateurs étaient trompés par des prestiges mensongers. Et il y avait un fleuve qui traversait cette ville. Personne ne nous connut lorsque nous y entrâmes, et nous y rencontrâmes un homme qui menait garrottés douze enfants appartenant aux premières familles de cette cité. Jean ayant demandé pourquoi ces enfants étaient ainsi attachés, on lui dit qu’à chaque nouvelle lune, on offrait au dieu Loup un sacrifice de douze enfants. Jean dit : “ Je voudrais savoir qui est ce dieu Loup ? ” Et celui qu’il interrogeait répondit : “ A la quatrième heure du jour, les prêtres viendront accompagnés d’une grande foule ; si tu veux les suivre, tu verras le loup auquel on offre ce sacrifice ”. Jean dit : “ Je reconnais en toi un homme bienveillant, je suis un étranger, je te prie donc de me montrer ce que je désire voir, et si tu le fais, j’ai une perle d’un prix tel que personne ne pourrait la payer, et je te la donnerai ”.
L’homme auquel Jean parlait ainsi nous conduisit alors dans l’endroit où habitait le loup, et il dit : “ Nous sommes arrivés ; donne-moi la perle, et je te montrerai le loup ”. Jean lui dit : “ Aie confiance en moi ; lorsque tu me l’auras montré, tu recevras la perle que je t’ai promise ”. Peu de temps après, un loup sortit du fleuve, et Jean lui dit : “ Je t’adjure, esprit immonde, dis-moi depuis combien de temps tu résides en ce lieu ”. Le démon répondit : “ Depuis soixante-dix ans ”. Jean dit alors : “ Je te commande au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, de sortir de cette île ”, et aussitôt l’esprit immonde disparut, et l’homme qui avait parlé à l’apôtre, voyant cela, tomba aux pieds de Jean, et lui dit : “ Aie pitié de moi, homme saint ; dis-moi qui tu es et d’où tu viens, toi qui fais des choses aussi admirables, et qui donnes des ordres aux dieux qui accomplissent ta volonté en tremblant ”.
Jean lui répondit : “ Je suis l’apôtre et le serviteur de Jésus-Christ, Fils de Dieu ; ce loup que tu regardais comme un dieu n’était qu’un esprit immonde qui a fait perdre beaucoup d’âmes, et mon Seigneur Jésus-Christ m’a envoyé en cette île pour en chasser tous les esprits méchants, et pour prêcher aux habitants l’Evangile de la vérité ”. Cet homme ayant entendu ces paroles, tomba sur sa face, et dit : “ Apôtre de Jésus-Christ, fais-moi miséricorde afin que je mérite d’être le serviteur du Fils de Dieu ”. Et Jean l’instruisit comme il devait croire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, et le lendemain il lui dit : “ Voici que tu as reçu une perle très précieuse ”. Et lorsqu’il eut dit, des prêtre vinrent, tenant des épées et menant des enfants enchaînés pour les sacrifier à leur Dieu Loup ; et ils attendaient la venue du démon qu’ils prenaient pour un dieu. Et après qu’ils eurent longtemps attendu, Jean s’approcha, et leur dit : “ O ignorants, qui ne connaissez pas la voie de la vérité, le loup que vous attendez et que vous prenez pour un dieu est un démon et un esprit méchant ; je l’ai chassé de ce pays au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant ; vous l’attendrez en vain, il ne viendra plus ; délivrez donc ces enfants et croyez en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui a été crucifié pour le salut de tous les hommes ”.
Les prêtres, entendant Jean parler de la sorte, furent fort troublés, et aucun d’eux n’osait lui répondre, mais ils craignaient que le loup ne vînt et ne les engloutit dans les eaux du fleuve s’ils croyaient à un étranger. Et Jean leur dit derechef : “ Délivrez ces enfants ainsi que je vous l’ai dit, et ne craignez point le démon, qui ne reviendra plus, car je lui ai commandé au nom du Seigneur Jésus-Christ, de se retirer ”. Et comme aucun des prêtres ne répondit, Jésus délivra les enfants, et leur dit : “ Retournez dans la ville auprès de vos pères, de vos mères, de vos frères et de vos amis ”, car aucun de leurs parents ne les avait suivis. Et il alla vers les prêtres, il leur ôta leurs épées d’entre les mains, et tous furent effrayés et aucun d’eux n’osa rien lui dire ; car le Seigneur le protégeait et empêchait qu’on ne le touchât et qu’on ne lui adressât des injures. Ils entrèrent tous dans la ville, et Jean vint à l’endroit où était un petit portique, et une grande foule se réunit pour entendre sa parole. Et il se mit à leur parler des passages de l’Ecriture sainte qui ont prédit le Fils de Dieu, et quelques-uns crurent à sa parole, et lui rendaient grâces de ce qu’il avait délivré les enfants de la mort ; les prêtres seuls avaient de la haine contre lui, et ne voulurent ni écouter sa parole, ni recevoir le baptême.

CHAPITRE XXXVII

Il y avait dans cette ville un bain où un des fils des prêtres avait été étranglé par le démon, et ce démon était celui que Jean avait expulsé d’Ephèse et qui avait étranglé le fils de Dioscoride. Quand le prêtre apprit que son fils avait été étranglé, il courut au bain, et quand il le vit mort et étendu par terre, il s’éloigna dans une grande affliction, et il s’approcha de Jean, et il lui dit : “ Il est maintenant temps de croire en celui qui t’a envoyé et que tu prêches, car mon fils est mort étranglé dans le bain ; je sais que, si tu veux, tu peux me le rendre vivant ”. Jean lui répondit : “ Il te sera rendu ” et prenant le prêtre par la main, ils allèrent aux bains, et nous les suivîmes.
Quand nous fûmes entrés, on apporta le mort, et on le déposa aux pieds de Jean, et le prêtre dit à Jean : “ Ressuscite-le par le pouvoir du Dieu que tu vénères et que tu prêches ”, et aussitôt Jean ayant pris la main du jeune homme, dit : “ Au nom du Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, lève-toi ”, et aussitôt le mort se leva. Et Jean dit à l’enfant : “ Que t’est-il arrivé, mon fils ? ” Et l’enfant répondit : “ Tandis que je me lavais, un homme, noir comme un Ethiopien (5), est sorti du bain et m’a étranglé ”. Et Jean connut que c’était le démon, et il entra dans les bains. Le démon se mit à crier d’une voix terrible : “ Jean, apôtre de Jésus-Christ et son bien-aimé, je te prie, au nom de ton Seigneur, de ne pas me chasser d’ici ”. Et Jean lui dit : “ Depuis combien d’années es-tu ici ? ” Le démon répondit : “ Depuis trois ans ; j’habitais à Ephèse dans les bains de Dioscoride, et, lorsque tu m’en as chassé, je suis venu résider ici ”.
Jean lui dit alors : “ Je te commande, esprit immonde, au nom de Jésus-Christ, de sortir de ce lieu et de cette île, et de ne nuire à aucun homme, mais d’aller dans des lieux déserts ”, et le démon s’enfuit aussitôt. Et le prêtre, voyant ce qu’avait fait Jean, le pria en fléchissant le genou, et en disant : “ Seigneur, moi et mon fils et toute ma maison nous sommes à ta disposition, et nous nous soumettons à ta volonté ; nous ferons tout ce que tu nous commanderas, et nous t’obéirons en toutes choses ”. Jean lui dit : “ Crois en Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui a été crucifié, et tu seras sauvé ainsi que ta maison ”. Le prêtre répondit : “ Je crois en ce que tu dis, apôtre et disciple de Jésus-Christ, Fils de Dieu ”. Et il nous conduisit à sa maison, et s’étant agenouillé, il priait, disant : “ Donne-moi la baptême ainsi qu’à mon fils et à toute ma famille ”. Jean les enseigna et les instruisit dans la foi, et les baptisa avec tous ceux qui étaient dans la maison. Et nous restâmes trois jours avec lui, nous réjouissant de tout ce que Seigneur accomplissait par l’entremise de son apôtre Jean.

CHAPITRE XXXVIII

Le quatrième jour, sortant de la maison du prêtre, nous vînmes dans un endroit qu’on appelle Phlagon, et tous les habitants se réunirent pour entendre la parole de Dieu, et voici qu’une femme, se jetant aux genoux de Jean, dit : “ Je t’en conjure par le Dieu que tu annonces, aie pitié de moi ”. Jean lui dit : “ Femme, que veux-tu que je fasse ? ” Et elle dit : “ Mon mari m’a quittée me laissant avec un enfant âgé de trois ans ; je l’ai élevé avec beaucoup de peine jusqu’à ce qu’il ait été adulte, et voici que l’esprit malin s’est emparé de lui ; j’ai employé tout ce que je possédais à consulter des magiciens, et ils n’ont pu le délivrer ; je te prie, apôtre de Jésus-Christ, de le guérir ”.
Jean répondit : “ Amène-moi ton fils, et Jésus-Christ le guérira ”. La femme s’en alla aussitôt, accompagnée de six hommes qui voulaient se saisir de l’enfant, et ils le prirent et lui dirent : “ Viens vers Jean, l’apôtre de Jésus-Christ pour qu’il chasse de toi l’esprit immonde ”, et aussitôt le démon s’enfuit avant d’être amené auprès de Jean. La femme, voyant que son fils était guéri, le conduisit à l’apôtre, et, tombant à ses pieds, elle lui dit : “ Donne-moi, Seigneur, ainsi qu’à mon fils, le baptême de Jésus-Christ ” ; et Jean l’instruisit, ainsi que toute sa famille, et il la baptisa, et nous restâmes trois jours chez elle.

CHAPITRE XXXIX

Nous sortîmes ensuite de sa maison, et nous étions suivis d’une grande foule que l’apôtre enseignait. Et nous vînmes à un endroit où il y avait un temple que les païens appelaient le temple de Bacchus, et ils y faisaient des offrandes de vin et d’une grande quantité d’aliments. Et l’usage était à une certaine fête que les hommes et les femmes se rassemblaient dans le temple sans les enfants ; ils buvaient et mangeaient, et se livraient ensuite, comme des animaux, aux désordres les plus honteux (6). L’apôtre Jean arriva le jour où se célébrait cette fête infâme, et le peuple s’étant rassemblé pour se livrer à cette horrible débauche, disait à Jean : “ Qu’il te suffise d’avoir prêché à des ignorants une doctrine insensée ; quitte promptement ce lieu qui est consacré à Bacchus, autrement il te punira sévèrement ”. Jean ne s’éloignait point, et continuait d’instruire ceux qui écoutaient volontiers la vérité. Et il y avait dans ce temple douze prêtres très scélérats, qui, voyant que Jean ne se retirait pas et ne cessait de prêcher, portèrent sur lui des mains violentes et le frappèrent cruellement ; ils le laissèrent ensuite lié et étendu par terre, et ils entrèrent dans le temple. Et Jean pleura amèrement, et dit : “ Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, que le temple de Bacchus s’écroule ”, et aussitôt le temple s’écroula, et ces douze prêtres furent tués. Quand le peuple vit que le temple avait été renversé et que les prêtres étaient morts, il fut saisi d’effroi, et il dit : “ Allons vers Jean, et demandons-lui de nous pardonner de peur que le feu du ciel ne descende sur nous et ne nous détruise ”. Ils vinrent à Jean, le délivrèrent de ses liens, et lui demandèrent de leur pardonner, et aussitôt Jean se leva et se mit à les prêcher.

CHAPITRE XL

Il y avait dans cette ville un homme nommé Nacien dont la femme s’appelait Flore. Ils avaient deux fils, l’aîné se nommait Polycarpe. Nacien s’était livré à des études perverses et était fort instruit dans la magie, et il avait chez lui beaucoup de livres sur la nécromancie. Il vint auprès de Jean, lorsqu’il sut que le temple s’était écroulé, et que les douze prêtres étaient morts, et il dit : “ Jean, tout ce peuple t’aimera si tu rappelles les douze prêtres à la vie ”. Jean répondit : “ S’ils avaient mérité que Dieu leur fît cette grâce, ils ne seraient point morts ”. Nacien dit : “ Je diminuerai ta gloire, car je les ressusciterai, et ce sera pour toi une grande peine, parce que tu les as privés de la vie ; mais si tu les ressuscites, je croirai au crucifié que tu prêches ”.
Nacien s’en allante ensuite, et faisant le tour des ruines du temple, il fit, par son art magique, paraître devant lui douze démons ayant la forme des douze prêtres, et il leur dit : “ Suivez-moi, et je vous donnerai les moyens de tuer Jean ”. Nous ne pouvons habiter dans le lieu où il réside, mais nous resterons ici ; amène le peuple, afin qu’il nous voie et qu’il croie à la résurrection des prêtres morts, et, dans sa fureur contre Jean, il le lapidera ”. Nacien partagea cet avis ; il vint auprès de Jean, et se mit à crier, en présence de la foule : “ Pourquoi vous laissez-vous égarer par ces hommes qui vous trompent, et qui n’ont point de pouvoir ? Ils ne disent que des choses insensées, car, moi, m’adressant à Jean, je lui ai dit : “ Ressuscite les morts, et je croirai au crucifié que tu prêches ; mais, si je les ressuscite, tu seras livré à une mort ignominieuse, parce que tu as fait périr des innocents ”. Il m’a répondu qu’ils n’étaient pas dignes de vivre ; mais moi, je les ai ressuscités, et je vous rendrai votre temple restauré. Suivez-moi donc pour voir ces hommes rappelés à la vie, et ensuite, que Jean le magicien périsse ; je veux que ni lui, ni son disciple ne viennent avec nous, mais qu’ils restent où ils sont ”.
Et la foule suivit Nacien, lorsqu’il eut annoncé que les prêtres étaient ressuscités, et elle pensait à nous maltraiter ; mais, Jean et moi, nous vînmes d’un autre côté aux ruines du temple. Et aussitôt que les démons aperçurent Jean, ils disparurent de devant os yeux. Nous nous cachâmes auprès des ruines, et Nacien, étant venu, commença, par des invocations horribles, à appeler les démons qui avaient pris la figure des prêtres, et ils ne lui répondaient pas, et ne se montraient point, comme ils l’avaient déjà fait : et toute la journée, depuis le matin jusqu’à la dixième heure, s’étant écoulée, Nacien, ne retirant aucun résultat de ses opérations magiques, provoqua la colère du peuple qui voulait le tuer, disant : “ Méchant, pourquoi nous as-tu fait quitter notre bon maître, et as-tu voulu que nous ajoutassions foi à tes paroles mensongères ? ” Et quelques-uns voulurent se jeter sur lui, mais d’autres les retenaient, disant : “ Ne le tuons pas, mais conduisons-le à Jean, et nous exécuterons aussitôt ce qu’il nous commandera ”. Alors Jean me dit : “ Mon fils Prochore, retournons à l’endroit d’où la foule est venue ”. Nous nous levâmes et nous nous rendîmes en cet endroit. Et le peuple vint, et il amena Nacien devant Jean, en disant : “ Maître, nous avons reconnu que c’est un fourbe qui veut détruire la voie de la vérité ; nous voulions le tuer, de même qu’il se proposait de te faire périr ; nous te l’amenons, pour le traiter selon ce que tu nous diras ”.
Jean leur répondit : “ Laissez les ténèbres aller dans les ténèbres, mais restez dans la lumière de la vérité, pour que les ténèbres ne se saisissent pas de vous, et vous serez sauvés ” ; et il ne leur permit pas de faire périr Nacien. Alors un grand nombre d’hommes demandèrent à l’apôtre de les baptiser, et il leur dit : “ Suivez-moi jusqu’au fleuve, et je vous baptiserai ”. Et il leur enseigna comment ils devaient croire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, et il les conduisit au fleuve. Nacien avait rendu, par ses maléfices, l’eau couleur de sang, et la foule fut épouvantée, mais le bienheureux apôtre pria le Seigneur, disant : “ Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui a mis à l’usage de l’homme toutes les créatures animées et toutes les splendeurs de la nature, rends à cette eau la nature que tu lui as donnée dès le commencement, et frappe d’aveuglement Nacien qui a voulu égarer le peuple ”. Et aussitôt, à la voix de Jean, l’eau reprit sa couleur primitive, et Nacien se trouva aveugle ; et ensuite Jean baptisa tous ceux qui demandèrent à être baptisés, et deux cents hommes furent baptisés en ce jour. Nacien, privé de la vue, s’écriait : “ Apôtre du Fils de Dieu, qui est béni, aie pitié de moi, et donne-moi le signe de Jésus-Christ ; guéris-moi et rends-moi la vue ”. Jean, ému de pitié, lui prit la main et le conduisit au fleuve, lui disant d’avoir confiance dans le Seigneur Jésus-Christ, et il le baptisa au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et, aussitôt, ses yeux s’ouvrirent, et il nous conduisit, plein de joie, à sa maison.

CHAPITRE XLI

Il y avait en cette maison des idoles, et aussitôt que Jean entra, elles tombèrent et se brisèrent en morceaux, comme de la poussière, et Nacien, voyant cela, fut confirmé dans la foi. Sa femme et ses fils, et tous ses esclaves crurent en Dieu, et, louant les grandeurs du Seigneur, ils furent baptisés par l’apôtre. Et nous restâmes dix jours chez Nacien. Nous sortîmes ensuite de cette ville, et nous fûmes à une autre qui est à une distance de treize milles, et un Juif, nommé Fauste, qui était homme bon et doux, vint au-devant de nous, et nous conduisit à sa maison, et, écoutant les prédications de Jean, il crut au Seigneur Jésus, lui et ceux qui étaient en sa maison, et ils furent tous baptisés.

CHAPITRE XLII

Il y avait, dans cette ville, une femme riche, nommée Prodiane, fort belle et veuve, qui avait un fils unique, nommé Sosipater, âgé de vingt-quatre ans ; il était d’une très grande beauté, mais ami de la continence et imitateur de la chasteté de Joseph. Sa mère conçut envers lui, à l’instigation du diable, une passion déréglée, et elle lui disait : “ Sosipater, nous avons des biens très considérables ; mangeons, et buvons, vivons dans l’allégresse ; je ne veux pas avoir d’autre mari que toi, et je ne veux pas que tu aies d’autre femme que moi ; je suis encore jeune et belle ; je serai ta femme, et tu seras mon mari ; ne laisse pas entrer ici d’autre homme, et je ne laisserai pas entrer d’autre femme ”. Sosipater, ému de la malice de sa mère, vint à l’endroit où Jean prêchait au peuple la parole de Dieu, et Jean, ayant fini son discours, vint à lui, car il savait, par la révélation divine, les pièges que le diable tendait à ce jeune homme, et les efforts de sa mère contre sa chasteté. Il l’appela, disant : “ Sosipater, Sosipater ! ” Et le jeune homme dit : “ Que me veux-tu, bon maître ? ”
Alors Jean lui dit qu’il y avait dans une ville une femme qui avait un fils unique d’une grande beauté, et qu’ils possédaient une grande fortune ; l’esprit immonde entra dans le cœur de cette femme, et lui inspira la pensée de séduire son fils ; celui-ci résistait, et la mère, furieuse, voulait le faire mettre à mort, et elle l’accusa devant le juge d’avoir voulu lui faire violence. Le juge le condamna à mort en punition d’un tel crime, mais Dieu, qui est le juge souverain, voyant que cet innocent avait été condamné par un juge inique, le délivra et livra les coupables au châtiment qu’ils méritaient. Qui est ce donc qui est digne de louange, ou la mère ou le fils ?
Alors Sosipater, tel qu’une terre aride qui reçoit la pluie, et qui rend une récolte abondante, reçut avec empressement les paroles de Jean, et dit : “ Le fils est digne d’éloge, et la mère est coupable ”. Et Jean lui dit : “ Tu as bien répondu ; va en ta maison, mon fils, et regarde ta mère comme une mère, et non comme une séductrice, et la vengeance du juge suprême te délivrera ”. Sosipater tomba alors aux pieds de Jean, et lui dit : “ Seigneur, accompagne s’il en est digne, ton serviteur en sa maison ; je t’apporterai du pain et de l’eau, te servant comme un esclave, et la maison de ton serviteur sera bénie par ta venue ”.
Jean suivit Sosipater, et il entra chez lui, et quand Prodiane le vit, elle fut émue de colère, et elle dit à son fils : “ Ne t’ai-je pas dit de ne laisser venir aucun homme près de moi, et que je ne laisserai entrer aucun femme ? pourquoi as-tu amené ces deux hommes, pour qu’ils nous insultent ? ” Sosipater lui dit : “ Ma mère, ne pense d’eux aucun mal ; ils sont entrés ici à ma prière, pour que je leur offre du pain et de l’eau, et dès qu’ils auront mangé et bu, ils se retireront ”. Prodiane répondit : “ Ils ne feront point de repas ici ; je les expulserai de chez moi, de peur qu’ils ne changent ton cœur et ton esprit, et qu’ils ne te fassent haïr ta mère, et qu’ils ne me forcent ainsi à mourir ”. Sosipater dit : “ Il n’en sera point ainsi, car, en ce monde, il n’est personne qui puisse m’inspirer de la haine contre toi ”. Prodiane permit alors à Sosipater d’accueillir les étrangers comme il le voudrait, espérant ainsi le capter davantage. Sosipater plaça alors la table, il nous servit seul, et mangea avec nous, et Prodiane était non loin de là écoutant avec attention, afin d’entendre les paroles que Jean adressait à son fils, afin de le reprendre, s'il disait quelque chose qui lui déplût. Jean, connaissant la malice de cette femme, se tut, et n’adressa pas un seul mot à Sosipater. Et, après que nous eûmes mangé, il lui dit : “ Mon fils, sors et viens avec nous ”. Et aussitôt Sosipater se leva et nous suivit, car il désirait entendre la parole de Dieu.
Et Prodiane, voyant qu’il sortait, courut à lui et lui dit : “ Mon fils, rentre à la maison ”. Il leur répondit : “ Ma mère, laisse-moi un peu accompagner ces hommes, et aussitôt je reviendrai ”. Sa mère lui dit : “ Va, mais reviens promptement ”. Et quand il fut revenu, elle voulut le conduire dans un lieu retiré de la maison, afin qu’il se rendît à ses désirs, et elle le troubla souvent ; mais Dieu le délivra du poison mortel de la mauvaise volonté de sa mère. Et Sosipater, voyant qu’elle était ainsi livrée à une passion aussi coupable qu’insensée, chercha, par de douces paroles, à la faire revenir à elle-même ; mais elle ne voulut pas l’écouter, et s’efforça de le retenir, et alors il s’enfuit, et ne voulut plus rentrer à cause d’elle, dans sa maison. Quatre jours après, Prodiane, qui était sortie furieuse pour chercher son fils, vint à l’endroit où Jean prêchait, et elle chercha Sosipater, mais elle ne le vit pas, car il n’y était point. Et elle s’éloigna, mais, à peu de distance de là, elle le rencontra, et elle le saisit avec force par ses vêtements, et il dit : “ Ma mère, laisse-moi m’en aller, et je te serai soumis ” ; mais elle ne le lâchait pas.

CHAPITRE XLIII

Et en ce temps, on nomma pour gouverneur de l’île un nommé Grécus, homme cruel et sans miséricorde, qui haïssait Jésus-Christ et les Chrétiens. Il vint pour nous chasser de la ville, et il passa par hasard dans l’endroit où Prodiane retenait son fils par ses vêtements. Et quand elle vit le proconsul, elle se mit à lui demander en criant de l’assister, et elle arrachait le voile qui était sur sa tête, et elle répandait beaucoup de larmes. Le proconsul lui dit : “ Qui es-tu ? que veux-tu ? et quelle est la cause de ta douleur ? ” Et Prodiane répondit : “ Je suis veuve, et voici mon fils qui avait quatre ans à la mort de mon mari, et que j’ai élevé avec grand soin, et il s’est péris pour moi d’une passion insensée, et voici dix jours qu’il me poursuite et qu’il prétend employer la force pour que je me rende à ses infâmes désirs ”. Le proconsul entendant cela, ordonna de saisir Sosipater et de le coudre dans la peau d’un bœuf avec des serpents, des vipères, des aspics et autres animaux venimeux, le condamnant ainsi à une mort misérable.
Tout était prêt pour le supplice de Sosipater, lorsque Jean, ce vigoureux athlète, accourut en s’écriant : “ Proconsul, tu condamnes injustement un jeune homme vertueux et innocent ; quels sont les témoins que tua s entendus avant de le juger ? ” Et Prodiane saisit Jean, en disant : “ Proconsul, assiste-moi ; cette homme est d’accord avec mon fils qui l’a amené malgré moi dans notre maison, pour boire et pour manger, et après leur repas, ils sont sortis ensemble, et mon fils l’a instruit de ce qu’il voulait faire ”. Le proconsul entendant ces mots, ordonna de retenir Jean et il le condamna à subir le même supplice que Sosipater. Mais l’apôtre, élevant les yeux vers le ciel, dit : “ Seigneur Jésus-Christ, dont la nature est immuable et dont la puissance est invincible, je demande à ta miséricorde infinie de donner un signe de ta colère à cause du jugement inique du proconsul ”. Et aussitôt il se fit un grand tremblement de terre, et tous les assistants tombèrent par terre comme morts, et comme le proconsul avait audacieusement étendu la main sur Jean, sa main se dessécha, ainsi que les deux bras de Prodiane, et les serpents et les animaux venimeux mordirent tous les assistants, excepté Jean, Sosipater et moi. Le proconsul, comprenant que c’était l’effet de la vengeance de Dieu, dit à Jean d’un cœur contrit : “ Apôtre de Jésus-Christ et serviteur de Dieu, guéris ma main, et je croirai en celui que tu prêches ”. Jean, qui était toujours plein de miséricorde, leva les yeux au ciel en gémissant, et dit : “ Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, toi qui as montré en ce lieu ta puissance, pour l’instruction des assistants, que les péchés de ces hommes soient effacés par la multitude de tes miséricordes, et qu’ils soient tous guéris et dans l’état où ils étaient avant le tremblement de terre ”. Et quand l’apôtre eut fini ces paroles, la terre cessa de trembler, et le proconsul fut guéri ainsi que Prodiane, et que tous ceux qui avaient été mordus par les serpents ou qui étaient morts de l’effroi causé par le tremblement de terre.

CHAPITRE XLIV

Le proconsul nous conduisit à sa maison et nous fîmes notre repas chez lui, et le lendemain il pria Jean de lui donner le signe de Jésus-Christ. Et Jean l’instruisit comment il devait croire, et le baptisa. La femme du gouverneur, voyant que son mari était baptisé, prit son fils et tomba aux pieds de l’apôtre, disant : “ Apôtre de Jésus-Christ, fais que j’aie part à cette gloire ainsi que mon fils ”, et le proconsul fut rempli de joie ainsi que les gens de sa maison qui reçurent tous le baptême des mains de Jean. Et quand nous fûmes sortis de la maison du proconsul, Jean dit à Sosipater : “ Mon fils, allons en ta maison trouver Prodiane ”. Et Sosipater répondit : “ Maître, je te suivrai partout où tu voudras, mais je ne reviendrai pas en ma demeure, car j’ai tout quitté pour jouir de tes paroles et de ta doctrine plus douce que le miel ”. Et Jean dit : “ Mon fils, ne te souviens plus des maux passés et des fautes de ta mère ; elle a, par la grâce de Dieu, triomphé de toutes les machinations du diable, et elle s’occupera de suivre les préceptes de Jésus-Christ et de faire ce qui peut plaire à Dieu, et elle fera pénitence de ce qu’elle a fait et dit de mal ”.
Nous entrâmes avec Sosipater dans sa maison, et quand Prodiane nous vit, elle se jeta aux pieds de Jean, pleurant et demandant grâce pour tout ce qu’elle avait fait ou dit, et elle dit : “ Apôtre de Dieu, j’ai péché devant toi et devant le Dieu que tu adores. Je te prie de ne pas t’irriter contre ta servantes à cause de tout le mal qu’elle a commis ; je m’adresse à toi comme à un médecin qui peut sauver les âmes et guérir des blessures qui seraient sans remède. La suggestion du diable m’avait inspiré une passion coupable à l’égard de Sosipater ; il y a toujours résisté, et mon erreur perverse m’a amenée à l’accuser devant le proconsul d’un crime dont il était innocent. Le Seigneur l’a délivré par ton entremise et il a éteint en moi cette fureur insensée, et il m’a délivrée d’une grande iniquité. Je te demande de prier Dieu pour moi afin qu’il ne me punisse pas pour les maux que j’ai voulu vous faire, et qu’il ne me châtie pas comme je l’ai mérité ”. Alors Jean se mit à la calmer par de douces paroles, et il l’instruisit, d’après les Ecritures, à croire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et à faire pénitence de ses fautes et à vivre chastement devant Dieu, et il la baptisa, ainsi que son fils Sosipater et tous les gens de sa maison. Et Prodiane apporta beaucoup d’argent à Jean, pour qu’il le distribuât aux indigents. Et Jean lui demanda s’il lui restait encore d’autre argent, et elle dit : “ Oui, seigneur, car ma richesse est très considérable ”. Et Jean dit : “ Reprends cet argent pour en faire part à ceux qui en ont besoin, et distribue-le de tes mains aux pauvres, et tu t’amasseras un trésor dans le ciel ”.
Prodiane accomplit religieusement le précepte de l’apôtre, et, chaque jour, elle distribuait à des pauvres ce dont ils avaient besoin, et nous restâmes bien des jours dans sa maison avec Sosipater. Nous y vîmes les heureux fruits de la pénitence se manifester par les jeûnes, les prières et les aumônes qui rachètent les fautes passées.

CHAPITRE XLV

Par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ attribuée à Jean, presque tous les habitants de Pathmos, écoutant les prédications de l’apôtre, crurent en Dieu. Domitien qui nous avait exilés étant mort, son successeur ne persécuta pas les Chrétiens, et ayant appris la sainteté et la bonté de Jean, il révoqua l’ordre d’exil que son prédécesseur avait rendu contre nous. Jean voyant que l’île entière de Pathmos avait reçu la foi, se prépara à retourner à Ephèse. Et les frères, l’ayant su, furent saisis d’une douleur extrême, et ils se réunirent et allèrent vers Jean, le priant de ne point s’éloigner, mais de rester avec eux jusqu’à sa mort. Jean les consolait, disant : “ Pourquoi, mes petits enfants, pleurez-vous mon départ ? pourquoi m’infligez-vous cette douleur ? est-ce que je puis résister à la volonté de Dieu ? Sachez que Notre-Seigneur Jésus-Christ qui m’a envoyé, m’a apparu et m’a ordonné de retourner à Ephèse, à cause des erreurs où sont tombés les frères qui sont en cette ville ”.
Et quand ils virent que Jean ne se rendait pas à leurs désirs, ils tombèrent à ses pieds en pleurant et en disant : “ Puisque tu veux nous laisser désolés, faibles dans la foi et dépourvus de connaissance, du moins ne nous abandonne pas entièrement ; laisse-nous en écrit la relation des signes que tu as vus auprès du Fils de Dieu, et des paroles que tu as entendues de sa bouche, afin que nous restions fermes et stables dans la parole du Seigneur et que nous ne retombions point dans les horribles pièges du diable, auxquels, grâce à toi, nous avons échappé ”.
Jean leur répondit : “ Vous avez entendu de ma bouche, mes chers enfants, le récit de tous les miracles qu’a faits le Fils de Dieu ; et je vous ai enseigné les paroles qu’il avait prononcées. Servez Dieu, et que ce que je vous ai annoncé vous suffise ; observez-le fidèlement et vous aurez la vie éternelle. Je vous ai révélé la révélation qu’a daigné me faire le Seigneur Jésus qui est le principe et la fin, et vous avez vu les miracles que le Seigneur a opérés par mon entremise ”. Mais ils persistaient dans leurs prières, disant : “ Maître et précepte très véridique et grand consolateur, écoute nos prières, et rends-toi à notre désir. Expose-nous par écrit ce que tu as vu à l’égard de Jésus-Christ, Fils de Dieu, et ce que tu as entendu de sa bouche ”. Jean eut pitié d’eux et dit : “ Mes enfants, allez chacun de vous en sa maison et priez le Seigneur pour qu’il daigne exaucer vos désirs ; si telle est la volonté du Seigneur, il la fera connaître, et par mon entremise ou par celle d’un autre, il exaucera votre demande, et ils vous accordera ce que vous souhaitez ”. Et chacun d’eux se retira chez lui.

CHAPITRE XLVI

Après que ces choses eurent lieu, Jean me conduisit dans un lieu solitaire et désert qui était à un mille de la ville et où il y avait une montagne escarpée. Nous y restâmes trois jours lesquels Jean demeura en prière et à jeun, demandant à Dieu d’accorder aux frères ce qu’ils désiraient. Et le troisième jour, il m’appela et me dit : “ Mon fils Prochore, va à la ville et apporte-moi du papier et de l’encre, mais ne dis pas aux frères en quel lieu je me trouve ”. J’entrai dans la ville, et j’exécutais son ordre, lui apportant ce qu’il avait demandé, et il me dit : “ Laisse-là ce papier et cette encore, et retourne à la ville, et reviens à moi dans trois jours" ”
Je fis ce qu’il avait ordonné et je revins à lui le troisième jour, et je le trouvai en prière, et quand il eut fini de prier, il me dit : “ Prends le papier et l’encore, et assieds-toi à ma droite ”. Je le fis, et aussitôt un grand orage s’éleva, et il y eut un grand bruit de tonnerre et toute la montagne fut ébranlée et je tombai par terre, saisi de frayeur, la face contre terre, et je restai longtemps comme mort. Mais Jean me releva et me dit : “ Mon fils Prochore, écris avec soin ce que tu entendras de ma bouche ”. Et Jean, se tenant les yeux dirigés vers le ciel, ouvrit la bouche, et commençant le saint Evangile, il dit : Au commencement était le Verbe, et il continua ainsi, tenant les yeux fixés aux ciel jusqu’à ce qu’il eut dit : Et les ténèbres ne le comprirent point (7). Ensuite, après une petite interruption, il continua de dire les autres paroles. J’écrivais assis, et nous restâmes ainsi deux jours et six heures, lui parlant, et moi écrivant. Et quand Jean eut fini le discours divin, nous retournâmes chez Sosipater et chez Prodiane, sa mère, et nous y passâmes la nuit. Et Jean dit à Sosipater : “ Mon fils, procure-nous du parchemin excellent pour y écrire le saint Evangile que Dieu a daigné nous révéler ”. Sosipater obéit, et Jean m’ordonna de m’asseoir et d’écrire le saint Evangile, ce qu’avec la grâce de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, j’accomplis heureusement.

CHAPITRE XLVII

Au temps où j’écrivais l’Evangile, Jean prêchait l’Evangile au peuple dans l’île entière, ordonnait des évêques, des prêtres et les autres ministres de l’Eglise. Et quand j’eus achevé d’écrire, Jean ordonna que tous les frères se réuniraient dans l’église de Dieu, et il commanda de lire le saint Evangile en présence de cette assemblée. Je le lus et tous les assistants se réjouirent, glorifiant Dieu et louant ses grandeurs. Jean dit à tous les frères de recevoir le saint Evangile, et de le copier et de le placer dans toutes les églises, ce qu’ils firent. Et il dit : “ Gardez dans votre île la copie qui est écrite sur des peaux de chèvre, et il faut que nous apportions avec nous à Ephèse celle qui est écrite sur papier ”. Et quand ces choses furent faites, Jean passa sept mois à parcourir les villages de l’île en prêchant, et il quitta ensuite l’île (8), où il avait écrit de sa main l’Apocalypse (9) ainsi que Dieu le lui avait commandé.

CHAPITRE XLVIII

Les évêques d’Asie et le peuple, ainsi que Caïus et Aristarque, disciple de l’apôtre Jean, avaient adressé des lettres au sénat romain, demandant que Jean fût rappelé de son exil, puisque tous les édits de Domitien avaient été cassés ; Jean fut donc rappelé de l’exil, et quand il revint à Ephèse, tous allèrent au-devant de lui pour le recevoir avec honneur. Et après qu’il fut entré dans une des villes de l’île, tandis qu’il prêchait, un fils d’un prêtre de Jupiter, nommé Eucharer, qui était aveugle, et qui écoutait avec zèle la parole de l’apôtre, s’écria : “ Je t’écoule volontiers, ô toi qui prêches le vrai Dieu, mais il me manque de pouvoir contempler ton image ; prie ton Dieu de me rendre la vue afin que je puisse te voir avec autant de plaisir que je t’entends, et ma joie sera entière et parfaite ”. Jean qui était rempli de douceur, fut touché du malheur de ce jeune homme, et saisi de compassion, il s’approcha de lui et dit : “ Mon fils, au nom de Jésus-Christ, vois ”. Et aussitôt ses yeux furent ouverts, il vit et il loua Dieu. Son père Eucharer, voyant ce miracle, tomba aux pieds de Jean, en le priant de lui donner, ainsi qu’à son fils, le signe de Jésus-Christ. Et Jean entra dans sa maison et les baptisa. Ensuite une foule de frères juifs et grecs et de femmes se porta autour de Jean, et il annonça la parole de Dieu d’après les saintes Ecritures, et il dit en finissant : “ Mes petits enfants, souvenez-vous de mes paroles ; conservez les traditions que vous avez reçues de ma bouche, et observez les préceptes de Jésus-Christ qui vous sont donnés par son saint Evangile, afin que vous y obéissiez, et Jésus-Christ régnera en vous. Laissez-moi maintenant retourner à Ephèse auprès des frères qu’il faut que je visite ; vous, demeurez dans la sainte garde et la protection de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; je lui demande de vous conserver dans l’éternité ”, et il leur donna sa bénédiction, et nous partîmes. Ils se livrèrent à une grande affliction, cherchant par leurs prières et par leurs larmes à retenir Jean en cette île, mais il s’y refusa, et nous vînmes au rivage de la mer, et ayant trouvé un navire qui partait pour l’Asie, nous y montâmes ; le dixième jour, nous arrivâmes à Ephèse, et les frères de l’Asie vinrent au-devant de nous avec une grande joie, criant et disant : “ Béni celui qui vient au nom du Seigneur ”.

Notes

(1) C’est ainsi que l’apprécient Possevin, Apparat. Sacr. ; Baronius, ad Martyrolog. Rom., 27 déc., et Annal., ad an. Chr., 44, § 20 et 30 ; ad an. 92, § 1 ; ad an. 99, § 4 ; Bellarmin, De scriptor. ecclés. ; Le Nourry, Apparat. Ad Bibl. Patrum, diss. 5, p. 129 ; Combefis, Auctuar. Novissimum, t. I, p. 482 ; Tillemont, Mémoire sur l’hist. ecclés., t. I, p. 920, 952, et bien d’autres.
(2) La circonstance de ce tirage au sort se trouve dans d’anciens auteurs, et paraît avoir été une tradition fort répandue. Rufin en parle dans son Histoire ecclésiastique, l. I, c. 9, et dit que le pays des Parthes échut à saint Thomas, l’Ethiopie à saint Matthieu, l’Inde intérieure à saint Barthelémy. Socrate (Hist., l. I, c. 19) et Nicéphore (Hist., l. II, c. 39) ont reproduit ce que dit Rufin. (Voy. d’ailleurs la note de Thilo dans son édition des Acta S. Thomœ, 1823, p. 87).
(3) Luc. XXI, 19.
(4) Il est inutile de faire observer que ce passage rappelle les récits contenus dans l’Evangile de Nicodème.
(5) En plusieurs endroits de l’Histoire apostolique du pseudo-Abdias, le démon est de même représenté sous la forme d’un Ethiopien ou d’un Nègre.
(6) Tite-Live, l. XXXIX, c. 8-11, a laissé un tableau révoltant des désordres affreux qui se pratiquaient dans des assemblées nocturnes consacrées aux mystères de Bacchus le consul Posthumius les dénonça au sénat, et ce culte infâme fut défendu l’an de Rome 564.
(7) Joan. I, 1, 5.
(8) Une tradition fort ancienne désigne l’île de Pathmos comme ayant été le lieu de l’exil de saint Jean. Un important ouvrage de M. V. Guérin (Description de l’île de Pathmos et de l’île de Samos, Paris, 1856, in-8°), donne de la grotte de l’Apocalypse une description à laquelle nous empruntons les détails suivants : “ Une chassée mal pavée conduit jusqu’au haut de la montagne de saint Jean ; elle date de 1818, et est due à la générosité d’un moine de Pathmos, nommé Nectarios, devenu archevêque de Sardes. A moitié chemin, s’élèvent les bâtiments de l’école hellénique, fondée au commencement du XVIIIe siècle, et qui pendant longtemps a joui d’une réputation méritée dans toutes les îles de l’Archipel, mais qui est actuellement bien déchue de sa splendeur. En descendant un escalier en pierres d’une trentaine de marches, à partir de la plate-forme, sur laquelle est bâtie l’école, on arrive à la grotte. Elle est renfermée dans l’enceinte d’une chapelle consacrée à sainte Anne, et dont elle occupe la droite. Elle a treize pas de long sur quatre de large. Des piliers carrés et grossièrement construits la divisent en trois compartiments ; dans le premier, qui est comme le vestibule, la voûte est à peu près ronde ; dans le second, qui est plus long, elle s’incline dans la chapelle de sainte Anne de l’ouest à l’est ; elle a 4 mètres de haut dans la partie la plus élevée, et 2 mètres 30 centimètres dans celle qui l’est le moins. C’est là ce qu’on appelle dans les églises ou chapelles grecques le Catholicon. Les moines n’oublient pas de vous montrer, à un certain endroit de la voûte, une fente triangulaire qui représente, suivant eux, la sainte Trinité, et par laquelle ils prétendent que les voix mystérieuses arrivaient à saint Jean. Le templon, ou devanture en bois sculpté et doré qui sépare le catholicon du troisième compartiment ou du sanctuaire, est orné de vieilles peintures qui ont trait à l’Apocalypse ”.
(9) Nous nous écarterions de notre sujet en entrant ici dans quelques considérations sur les questions qui se rattachent à l’époque de la composition de l’Apocalypse ; toutefois, nous croyons devoir offrir la liste, rangée par ordre chronologique, des principaux ouvrages composés à l’égard de ce livre qui continuera, sans doute, d’exercer encore bien des plumes. Nous indiquerons par une étoile les écrits des auteurs protestants. Parmi les recueils de gravures dont l’Apocalypse a fourni le sujet, nous n’en citerons qu’un seul remarquable par son extrême rareté et son prix élevé ; c’est l’Apocalypse figurée par maistre Jehan Duvet, jadis orfèvre du roy François Ier, Lyon, 1561, in-folio. Un exemplaire de ce volume, contenant 25 planches, a été adjugé à 1020 fr., en 1852, à la vente de la bibliothèque de M. Coste, de Lyon.

Date de création : 26/04/2007 : 17:14
Dernière modification : 13/05/2007 : 00:49
Catégorie : Textes de travail


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