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Textes de travail - Actes de Paul et Thècle

Le bienheureux Paul fut d’abord Juif et persécuteur de la foi ; mais, ayant reçu le saint baptême, et ayant été élevé à la dignité d’apôtre, ainsi que saint Luc nous l’apprend, il se livra tout entier à l’apostolat. Parcourant le monde pour le salut, l’instruction et la vocation des gentils, il vint dans la ville d’Iconium, afin d’y prêcher aussi la vérité. C’est une ville de la Lycaonie, peut éloignée de l’Orient, mais se rapprochant davantage de l’Asie, et placée dans le pays des Pisides et des Phrygiens. L’Apôtre, s’étant arrêté dans cette ville, fut reçu avec beaucoup d’amitié par Onésiphore, qui lui accorda l’hospitalité la plus empressée, et il advint qu’il se trouva voisin de la vierge Thècle, non de son plein gré, ni par suite de quelque tentative faite en ce but, mais parce que l’Esprit-Saint l’y conduisit, afin que, par l’effet de ce voisinage, Paul transmît la foi à la vierge, et qu’il lui portât la lumière de la foi, lorsqu’elle était encore dans les ténèbres de l’erreur et de l’ignorance. Elle était d’une famille noble, et ses parents tenaient un rang fort distingué ; ses richesses et sa beauté la faisant remarquer partout ; déjà, parvenue à l’âge nubile, elle avait occasionné des querelle et des rixes parmi des jeunes gens riches qu’animait une rivalité ardente et le désir d’avoir pour épouse une femme aussi accomplie. Sa mère, Théoclée, la pressait de distinguer spécialement un nommé Thamyris, supérieur à tous les autres qui florissaient dans cette ville, et que sa fortune et ses belles qualités plaçaient dans un rang élevé ; l’époque de leurs noces avait même déjà été fixée, lorsque Paul vint loger chez Onésiphore, et un grand nombre de fidèles se réunissaient pour entendre sa parole. Thècle s’approcha d’une fenêtre qui était ouverte, et elle entendit la prédication de l'Apôtre qu'elle écouta avec la plus grande avidité (Jésus-Christ le voulant ainsi, afin qu’elle fût captivée de la sorte), et elle resta à cette fenêtre, comme si elle était liée avec des chaînes de fer, écoutant Paul avec anxiété.
Voici quels étaient les discours de l’Apôtre : “ Vous qui vous êtes réunis pour m’entendre annoncer des choses nouvelles, et que le monde ignore, je vous exposerai une doctrine qui est nouvelle en effet, mais en même temps divine et salutaire ; je ne l’ai reçue de personne, si ce n’est du Verbe de Dieu qui, procréé de la forme et de la nature humaine, et descendu sur la terre, nous a transmis ces préceptes de la vie évangélique et céleste : Heureux est celui qui est le véritable contemplateur de la Divinité, et qui a conservé son âme pure, intègre et affranchie de tout trouble dans les maux auxquels la vie de l’homme est exposée ! heureux celui qui n’a point abandonné sa chair à d’impures voluptés, mais qui, se maintenant toujours en présence de Dieu, a accompli fidèlement ses devoirs ! heureux aussi celui qui, né sous l’empire de la loi commune, agit comme s’il n’était pas né, et qui mène une vie pure et exempte de toute souillure, employant toutes ses facultés, non à des choses déshonnêtes et contraires à la volonté de Dieu, mais à celles qui sont agréables au Seigneur, et conformes à l’honnêteté. Je dis qu’il est aussi très convenable et propre à conduire au bonheur dont je parle, que de se marier et d’entrer au lit nuptial (selon la volonté de Dieu) dans le but d’avoir des enfants qui puissent remplacer leurs parents. Encore plus heureux sont ceux qui, vivant dans la crainte et le respect du Seigneur, et se maintenant dans la pureté du corps et de l’âme, se consacrent à une virginité perpétuelle, imitant, sur la terre, la vie des anges ! Je regarde comme les plus heureux de tous ceux qui ont conservé, intact et entier, le don de l’innocence baptismale qu’ils ont reçu, et qui n’ont souillé par aucune tache, soit en actions, soit en paroles, la robe de Jésus-Christ, mais qui l’ont gardée, jusqu’à la fin, telle qu’ils l’avaient reçue. Je regarde surtout comme digne d’envie la condition de ceux qui, mettant leur soin à soulager la misère des pauvres et des mendiants, obtiennent du Seigneur une miséricorde égale à celle qu’ils manifestent. Pour tout cela, il faut avoir une foi et un amour pour Jésus-Christ, qui ne vacille pas et ne diminue point, mais qui reste stable et immuable. Celui qui tendra toujours à arriver au faîte de ces vertus, et qui ne se laissera pas détourner de la route du ciel, participera au règne, à la gloire et au repos du Seigneur ; il obtiendra les couronnes divines et les récompenses immortelles. Bienheureux celui, qui les obtiendra ! mais qu’il est à plaindre, celui qui n’en sera pas digne, et qui méritera au contraire les supplices de l’enfer ! ”
Le bienheureux Paul parlait de la sorte aux citoyens qui s’étaient réunis ; il enflammait tous ses auditeurs, hommes et femmes, d’un désir ardent de se consacrer à la piété ; la foule accourait pour l’entendre, oubliant le boire et le manger, et négligeant les affaires publiques et privées, afin de s’adonner uniquement au plaisir d’entendre Paul. La vierge Thècle restait chez elle, comme attachée à sa fenêtre, mais la timidité de son âge, et l’usage qui imposait aux vierges la loi de ne point sortir au dehors, la retenaient, empêchant l’élan généreux de son esprit, et l’obligeant à rester chez elle, ce qu’elle supportait avec douleur et avec un vif regret. Elle ne pouvait voir Paul, et elle l’entendait avec difficulté, et elle ne pouvait être arrachée de la fenêtre, où elle enviait le sort de ceux qui étaient à même de contempler l’Apôtre, et de ne rien perdre de ses discours ; elle ne s’occupait plus de prendre de la nourriture ou de la boisson, et elle négligeait toute sa parure, ne songeant plus à se vêtir avec élégance, à répandre sur elle des parfums, et à disposer ses cheveux, comme c’est l’usage parmi les vierges. Ce fut, pour sa mère Théoclée un grand sujet de douleur et de craintes, lorsqu’elle vit sa fille oublier ainsi tous les agréments et tous les besoins de la vie, et s’attacher exclusivement à la parole d’un étranger.
Elle s’adressa aussitôt à Thamyris, pensant que lui seul pourrait fléchir la vierge qui lui avait été promise, et la ramener aux projets d’union qu’ils avaient conçus, et elle lui parla de la sorte :
“ La pudeur et les larmes m’enlèvent la parole, mon Thamyris, et je rougis avant de parler et de te dire les choses que j’ai à t’apprendre au sujet de ma fille. Ecoute-moi cependant lorsque, bien malgré moi, je te raconterai les malheurs qui me frappent. Ta Thècle, l’objet de tous nos vִœux, celle en qui nous avons mis notre espérance, nous abandonne et méprise sa mère ; elle ne songe plus à toi qui devais être son époux ; elle n’a plus de pensée que pour un étranger et pour un imposteur, un fourbe, qui loge à côté de notre demeure et qui la tient comme prisonnière, oubliant toutes ses occupations. Hâte-toi, Thamyris, arrache-la des mains de cet étranger, ramène-nous la, conserve à nos deux familles leur antique félicité ; empêche que nous ne devenions un sujet de raillerie et que nous ne fournissions l’occasion aux propos les plus méchants. Adresse-lui des paroles caressantes et tendres ; adoucis avec la flatterie, comme avec de l’huile, l’âcreté de son esprit ; un cִur endurci et exaspéré résiste à la force, mais il cède à l’aménité des représentations et à la bonté. Ramène-la à son ancienne vie, à la modestie et à la soumission qui conviennent aux jeunes filles et aux vierges ”.
Thamyris, entendant Théoclée s’exprimer ainsi et gémir, fut comme saisi de vertige ; sa vue se troubla, ses idées s’obscurcirent, lorsqu’il se vit ainsi passer d’une joie immense à une douleur extrême. Il s’approcha de la vierge d’un air triste et abattu, versant des larmes et pouvant à peine respirer à cause de son affliction, et il lui adressa ces paroles :
“ Je ne sais comment je commencerai a te parler, ô vierge qui m’est si chère. Tu m’as jeté, ainsi que ta mère, dans le désespoir et dans le plus grand embarras. Tes actions s’écartent d’une manière funeste du caractère que nous te connaissions et de la bienséance que tu avais toujours observée ; je pense que c’est l’effet de l’impulsion de quelque génie malfaisant qui s’efforce de te détourner des pensées honnêtes et de détruire le bonheur dont jouissait ta famille, nous infligeant à tous une marque d’ignominie au lieu de la gloire qui s’attachait à notre nom. Reviens à ton Thamyris, car je suis à toi d’après la foi des promesses faites entre nous, quoique notre mariage ne soit pas accompli. Eloigne-toi de cette fenêtre ; ne prête plus les oreilles à ce vagabond étranger, tombé en cette ville, je ne sais par quel hasard fatal ; il ne faut pas qu’on puisse dire que la fille de Théoclée, femme des plus respectables, que la fiancée de Thamyris, si distinguée dans la ville, abandonne sa fortune, sa famille et, qui plus est, les principes de son éducation, afin de s’attacher à un étranger ; celle qui faisait l’ornement de la cité deviendrait ainsi un sujet de moquerie pour le peuple ; elle repousserait les prières de sa mère et les supplications de son fiancé pour se laisser séduire par les paroles trompeuses de ce vagabond et pour ne vouloir écouter que lui. Chère Thècle, ne t’expose pas à ces reproches et à ces calomnies ; n’écoute plus une voix insidieuse et mets ton honnêteté et ta renommée au-dessus d’un plaisir trompeur et blâmable. Quitte cette fenêtre, comme un endroit qui est indigne d’une vierge élevée convenablement et qui te fera tomber dans l’opprobre. Si tu regardes comme désagréable et fâcheux pour une vierge ce que je te dis, consens au mariage convenu entre nous et qui est l’objet de tous mes vִœux ”.
Thamyris s’efforça ainsi, par ces paroles et par beaucoup d’autres semblables, de faire impression sur Thècle, et Théoclée se joignant à lui, faisant de son mieux, pour amener sa fille aux mêmes sentiments ; elle lui montrait son sein qui l’avait nourrie et ses cheveux blancs, et elle la suppliait de ne pas la désoler en persévérant dans son entêtement. Mais la vierge, ne se rendant nullement à ce qu’ils disaient, restait assise, n’écoutant que la voix de Paul, et sans regarder Thamyris, sans prêter l’oreille aux représentations de sa mère, elle était absorbée dans son désir de connaître Jésus-Christ. Alors tous se livrèrent à l’affliction ; la maison fut remplie de cris et de tous les signes de la douleur, et Thamyris se précipita au dehors, se dirigeant chez Onésiphore afin d’approcher de Paul. Il s’arrêta cependant en rencontrant Demas et Hermogène qui n’étaient pas des hommes de mérite, quoiqu’ils affectassent une grande vertu, mais qui accompagnaient Paul, non qu’il ne sût pas ce qu’ils étaient en réalité, mais il les supportait auprès de lui par charité, espérant qu’ils deviendraient meilleurs. Thamyris leur demanda qui était Paul, d’où il venait et ce qu’il voulait faire. Ils virent sa colère et son animation (ce qui n’était pas difficile, car Thamyris était rempli de fureur), et, croyant avoir trouvé l’occasion de répandre le venin de la haine et de la jalousie qu’ils avaient jusqu’alors caché soigneusement, ils parlèrent à Thamyris de la sorte :
“ O toi le plus distingué des hommes (et nous te donnons ce titre parce que nos yeux et nos oreilles nous montrent avec évidence qui tu es, le mérite se manifestant au grand jour tout aussi clairement que le vice), écoute une réponse véritable au sujet des choses sur lesquelles tu nous interroges. Nous ne savons pas quel est cet étranger dont tu parles, mais nous connaissons que c’est un imposteur qui erre sans avoir de résidence fixe, renversant ce qui est conforme aux règles ordinaires ; il s’attache par-dessus tout à détourner de la voie que la nature elle-même a tracée au genre humain, et qui consiste à perpétuer la race par le mariage ; il ne songe qu’à la détruire et à l’exterminer. Il travaille à renverser par des doctrines nouvelles et étrangers ce que la nature a institué ; il recommande le célibat et exalte la virginité. Il prêche et enseigne que le corps ensevelis et détruits ressusciteront, chose absurde et que nul n’a jamais enseignée, tandis que la véritable résurrection s’opère dans la nature elle-même et s’effectue chaque jour. Celle-ci veut que la chaîne des êtres se perpétue, les pères renaissant dans leurs enfants et les morts reparaissant dans les vivants ”.
Demas et Hermogène ayant parlé de la sorte, Thamyris fut de plus en plus exaspéré, et pensant qu’il avait trouvé un moyen d’attaque contre saint Paul, il réprima pour un moment son courroux, et il les invita à venir prendre leur repas chez lui ; il leur donna ainsi un repas comme le prix des calomnie qu’ils avaient répandues contre Paul ; il attendit à peine que le soleil fût couché, et il courut attaquer Paul avec des gens du peuple et des malfaiteurs habitués à tout oser. Chacun de ceux qui le suivaient avait pris pour armes, soit les instruments de son travail habituel, soit le premier objet que la fureur avait offert à ses mains. Ils criaient à haute voix : “ Qu’on le tue, qu’on le chasse, qu’on le mène devant le tribunal, cet imposteur criminel, inventeur de lois nouvelles et opposées à la nature ; il vient pour faire tomber sur les villes les plus grands fléaux ; il attaque et repousse le mariage établi dans l’intérêt de la chasteté et pour la procréation des enfants légitimes ; sous prétexte de vanter la virginité, il établit des lois qui favorisent l’impudicité ”. Lorsqu’ils poussaient ces clameurs, beaucoup d’autres hommes, violents et audacieux, se joignirent à eux, s’emportant aussi contre Paul. Toute la ville était pleine de bruit, de tumulte, de gémissements, comme si elle avait été subitement envahie par des ennemis qui y auraient porté le ravage. Thamyris accourait vers le tribunal, menant de sa main Paul en jugement ; et, étant arrivé devant le gouverneur, il s’exprima en ces termes :
“ Je regarde comme un effet de la bonté des dieux, et comme une preuve du succès qui t’accompagne, que cet homme pervers et impur, venu dans notre ville pour y porter le trouble, ait été découvert, et qu’il soit traité selon la rigueur des lois. Les fonctions de ta charge et le sentiment de la justice te font une obligation de soutenir l’empire établi, de veiller au maintien des lois, et de prévenir les périls qui peuvent menacer l’espèce humaine. J’expliquerai en pu de mots comment tu as à t’acquitter de cet office. Un homme est amené devant ton tribunal. Je n’ai pas à dire, qui il est, ni d’où il vient ; c’est un étranger, inconnu à la plupart d’entre nous, et recourant à l’artifice d’une feinte piété, il prêche une doctrine nouvelle et monstrueuse, fatale au genre humain entier ; il réprouve le mariage, qui est toutefois reconnu comme l’origine, la racine et la source de notre nature ; c’est de là qu’émanent les pères, les mères, les enfants, les familles, les villes, les bourgs, les champs ; c’est de là que viennent la navigation, l’agriculture et tous les arts de la terre, ainsi que le gouvernement, la république, les lois, la magistrature, les jugements, les armées ; c’est de là que découlent la philosophie, la rhétorique et toutes les sciences libérales ; et, ce qui est encore plus important, les temples, les rites sacrés, les sacrifices, les cérémonies, les mystères, les vœִux, les supplications. Toutes ces choses et beaucoup d’autres que j’omets, afin de ne pas prolonger mon discours, sont accomplies par les hommes, et l’homme n’existe que par le mariage. Cet étranger, ainsi que je viens de le dire, réprouve le mariage, le calomnie, et s’efforce d’en détourner ses auditeurs, et on dit qu’il donne de grands éloges à une virginité que je ne saurais comment définir. J’ai entendu dire qu’il vantait le célibat, recommandant de s’abstenir d’une union légitime, et voulant que les hommes vécussent séparés des femmes, et les femmes éloignées des hommes. N’est-ce pas demander la suppression de toutes les familles, des nations, des villes, de l’agriculture, des arts, des études, et un mot de tout ce qu’il y a sur la terre ? N’est-ce pas recommander une solitude complète dans l’univers ? Si de pareils principes étaient inculqués à tous les hommes, le genre humain aurait bientôt cessé d’exister. J’ai brièvement indiqué ce qu’il a voulu faire ; il te reste, ô juge, à remplir ton devoir, en châtiant celui qui s’est rendu coupable des plus grands crimes. Pour nous, dont le plus grand des vִœux est d’avoir une épouse, d’allumer les flambeaux de l’hyménée, et de laisser après nous des enfants et les enfants de nos enfants, viens à notre secours, et protège le mariage, la plus belle de toutes les choses, celle qui a fait que tu es venu en cette vie, et que tu as une famille. SI tu le fais, et si tu ne laisses pas cet étranger échapper au supplice qu’il mérite, tu verras après toi une postérité nombreuse et recommandable à tous égards, et tu auras des descendants dignes de t’avoir pour père et pour aïeul ”.
Thamyris ayant parlé de la sorte, Demas, qui n’était pas loin de lui, prit la parole, et, d’une voix douce et rapide, il lui dit : “ Tu t’es exprimé avec sagesse, gravité et justice à l’égard de ce Paul, mais tu as oublié, dans ton discours, une circonstance, et elle est fort grave ; c’est qu’il est chrétien, chose en contradiction complète avec les lois, et qui attire sur lui l’infliction immédiate des peines les plus sévères ”.
Après que Demas se fut exprimé ainsi, le juge demanda à Paul qui il était, d’où il venait, et ce qu’il faisait. “ Tu as entendu, dit-il, ce dont Thamyris t’accuse, qu’est-ce que tu as à répondre ? ”
Paul répliqua ainsi : “ O proconsul, le meilleur des hommes ; je ne suis ni l’auteur ni l’inventeur de ma doctrine, contre laquelle ces hommes s’élèvent ; son véritable auteur, son instituteur et son docteur, c’est Dieu qui, ayant pitié du genre humain, et étant touché de ses calamités, m’a envoyé avec bien d’autres, comme le héraut de ses miséricordes, afin que nous arrachions et extirpions complètement le mal qui surabondait en nous par l’ignorance, l’erreur et l’imposture des temps anciens, et afin que nous puissions révéler et mettre en lumière les maux de l’idolâtrie cachés pendant le cours de tant d’années, en détruisant les mystères et les sacrifices des hommes et des animaux qui avaient longtemps abusé le genre humain égaré par des fables, et qui avaient rempli en tout sens le monde d’impiétés infinies et de crimes détestables, qu’il ne serait facile ni de compter ni d’énoncer.
“ Les hommes, conduits par les fables et par les absurdités de l’idolâtrie et l’ignorance de Dieu, véritable créateur et directeur de toutes choses, se sont mis à adorer des démons de tout genre, terrestres, infernaux, turbulents, impurs, abominables, implacables, aimant les meurtres et les crimes, toujours altérés d’homicides, de fumée et de sang, ravageant comme la peste la terre entière qui est sous le soleil et l’agitant cruellement. Ils ont introduit les pratiques les plus infâmes et les plus horribles : car, sous le voile de ces fables, l’adultère, l’inceste, et la débauche la plus éhontée ont été célébrés par des honneurs divins et ont reçu un culte religieux. N’est-ce pas pour ce motif qu’on a célébré les amours de Mars et de Vénus, de Jupiter et de Junon, qu’on a Ganymède, le cygne et Léda, le taureau et Io ? Est-il nécessaire de rappeler que des bִufs, des brebis et même des chats, des milans et des crocodiles ont été placés au nombre des dieux ? N’a-t-on pas eu honte de déifier des hommes et de les transporter de la terre dans le ciel ? La multitude de ces dieux prétendus n’est-elle pas un sujet perpétuel d’étonnement ? C’est à cause de tous les maux produits par tant d’impiété que Dieu, comme je l’ai dit, a eu pitié de la nature humaine dont il était le créateur et l’auteur ; il nous a envoyés, nous, ses apôtres, revêtus de l’autorité de son Fils unique, pour parcourir l’univers entier, le purifiant de tous les maux et de toutes les abominations que je viens de te signaler et mettant à leur place la foi, la connaissance de Dieu, et la piété, qu’exprime et révèle par-dessus tout la très sainte et adorable Trinité du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint, divinité incréée et d’une substance unique, éternelle, immuable, incomparable, inséparable, non circonscrite, au-dessus du temps, au-dessus du monde, ayant même honneur, même trône, même gloire, de laquelel dépendent toutes choses, de laquelle toutes choses dérivent, et dont rien n’est séparé. Nous avons ensuite reçu l’ordre de prêcher l’avènement du Verbe de Dieu auprès des hommes dans la chair, lui qui, étant Dieu et existant toujours avec le Père, est né dans la chair selon la loi commune de la nature humaine, mais il est né d’une vierge affranchie de toute union charnelle ; il est né, afin de conserver l’homme qu’il avait créé et qui était son ִuvre, et afin de nous conduire aussi à la sévérité des mִurs et à la tempérance, en nous donnant les préceptes de la chasteté, de la virginité et de la continence sacrée. IL fallait ainsi que les hommes, attentifs à écouter la parole de Dieu, suivissent avec constance le chemin de la vertu qui mène à Dieu, agissant ainsi avec bonne volonté, et non comme malgré eux. Car jamais le Seigneur n’a eu recours à la violence où à la crainte pour conduire à la vertu. Les choses, pour êtres belles et honnêtes, ont besoin n’être volontaires et non d’être l’effet de la nécessité. Dieu a accordé le mariage à l’espèce humaine comme un remède et comme un secours, comme un préservatif contre l’incontinence, et comme une source que Dieu a formée pour perpétuer le genre humain dont il est le créateur ; elle est destinée au salut, à la conservation et à la prorogation de la vie de l’homme ; ils se remplacent les uns les autres et se succèdent sans que la race soit jamais éteinte, et il en sera ainsi jusqu’à ce que le temps de la consommation et de la résurrection vienne détruire la figure de ce monde et lui substituer un état plus parfait et une condition plus divine. Car il faut que ce qui est mortel se revête de l’immortalité ; il faut que ce qui est corruptible se revête de l’incorruptibilité, et il faut que nous retournions tous à notre patrie primitive dont Dieu est le créateur, c’est-à-dire au ciel. Voilà ce que je prêche, ce que j’enseigne, c’est en ce but que je parcours toutes les régions du monde ; c’est pourquoi je suis venu ici ; c’est pour cela qu’on peut m’accuser si l’on veut et me condamner. Je suis prêt à toute espèce de combat et à exposer ma vie pour la vérité ”.
Paul ayant ainsi répliqué à Thamyris et excité parmi ses auditeurs une grande admiration, à cause de la clarté et de la résolution avec lesquelles il avait défendu la foi, le proconsul ne trouva en Paul rien qui fût digne de blâme, malgré le tumulte et les vociférations du peuple et malgré les inculpations de Thamyris ; il trouvait dans ce qu’avait dit l’Apôtre des choses qu’il approuvait et d’autres qui lui semblaient ridicules ; un pareil discours était pour lui quelque chose de nouveau et d’extraordinaire, et il voulait aussi écarter les difficultés et les colères suscitées à cause de Paul ; il ordonna ainsi qu’on le mît en prison, se réservant de l’entendre une autre fois.
Ces choses étant ainsi accomplies, et ce grand orage étant apaisé, la vierge Thècle qui était pleine d’inquiétude à l’égard de son maître et qui n’ignorait rien de ce qui s’était passé, car la renommée lui en avait promptement apporté la nouvelle, conçut et accomplit son projet avec plus de résolution qu’il n’y en a chez une jeune fille, avec plus de courage qu’il n’y en a chez une femme, avec plus de ferveur et de hardiesse qu’il n’y en a d’ordinaire chez une chrétienne. Se dépouillant de tous ses objets de parure qui étaient nombreux et d’un grand prix, elle se défait de ses colliers, de ses bracelets et des autres objets inventés sottement pour l’ornement de son sexe, et elle se procure en échange la vue de Paul. Le zèle de la piété l’avait portée à préméditer des tentatives audacieuses et à les exécuter ; ayant gagné un esclave auquel la garde la porte était confiée, et lui ayant donné des bracelets afin d’obtenir de lui qu’il se conformât à ses volontés, elle sort de sa maison, tremblante, le cœur palpitant et la couleur du visage changée ; elle tente une entreprise hardie et bien extraordinaire de la part d’une jeune fille, elle se rends à la prison, profitant pour cette visite clandestine des avantages que lui offrait le temps, car la nuit était noire, profonde et donnant beaucoup de sécurité aux larrons et aux fugitifs.
Ayant de même séduit, par un simple cadeau, le gardien de la prison, et s’étant fait ouvrir les portes sans qu’elles lui présentassent d’obstacles, elle entra et accourut vers Paul ; tous ceux qui étaient présents furent saisis d’effroi et remplis de consternation ; Paul lui-même fut épouvanté en voyant qu’elle avait fait ce qu’une jeune fille n’avait jamais osé, mais la foi qu’il avait en Jésus-Christ le soutint, et, appelant Thècle, il la fit asseoir auprès de lui, il l’entretint des choses divines et célestes dont elle avait besoin ; son discours était de nature à l’attacher à Jésus-Christ, et à le lui faire adopter pour époux ; il fut, à ce que je pense, dans les termes suivants
“ C’est à cause de toi, ô vierge, que je suis chargé de chaînes, comme tu le vois, ayant été accusé par ton fiancé Thamyris. J’en étais affligé, non assurément parce que j’étais détenu en prison (loin de moi l’idée de perdre jamais le souvenir de ce que j’ai souffert et de ce que je dois souffrir pour Jésus-Christ), mais parce que je craignais beaucoup de perdre le bénéfice de mes liens, et d’être forcé de quitter cette ville sans fruit et sans utilité, sans avoir pu gagner personne à Jésus-Christ ; mais voici que je t’ai vue, venant je ne sais d’où, et tu m’as délivré de toute cette crainte. Je vois maintenant une moisson qui surgit et qui me récompensera de ce que j’ai déjà éprouvé à cause de toi et de ce que j’éprouverai peut être encore ; c’est toi que je regarde comme cette moisson qui annonce déjà les épis mûrs et abondants de la piété et de la foi. L’étincelle d’abord faible et obscure de mes paroles t’a tellement enflammée que, méprisant ta mère, tes richesses, ta famille, ta patrie, et ton fiancé, illustre à plus d’un titre, tu as saisi la croix, te préparant à parcourir la carrière de l’Evangile ; quelle joie n’as-tu pas répandue dans le ciel sur les puissances célestes, et sur Jésus-Christ lui-même ? Quelle doit être la fureur du démon, qui, rempli d’audace, se regardait comme le dominateur féroce de la nature humaine, et qui se trouve bravé et vaincu par une jeune fille d’un âge aussi tendre que le tien ? Il ne te reste qu’une chose à faire : Ne te laisse, ma fille, abattre par aucune terreur ; que nulle fraude ne te fasse tomber dans l’erreur, que nul désir des choses terrestres ne vienne t’égarer ; que le feu, que le fer, que les bêtes féroces ne te détournent pas de confesser généreusement Jésus-Christ. C’est avec le courage d’un homme et non comme une femme que dois agir désormais ; après que tu te seras livrée au roi des cieux, ne redoute plus aucun tyran ; ne crains point le démon quoiqu’il multiplie autour de toi les épreuves, quoique du haut des nuées il te déclare la guerre, quoiqu’il s’arme contre toi de tous les instruments de l’impiété, de tous ses traits, de tous ses filets. Il tentera contre toi une infinité d’attaques, il emploiera contre toi les paroles, les actions, les promesses, les coups, les caresses, le feu, les bêtes féroces, les juges, le peuple, les bourreaux et les supplices. Mais s’il trouve chez toi une constance inébranlable et une force appuyée sur Jésus-Christ, aussitôt il fuira loin de toi, et s’échappant avec plus de rapidité que la parole, il te quittera encore plus vite que Job, dans lequel il fut obligé de reconnaître son vainqueur, quoiqu’il eût attaqué de mille manières.
“ Prends courage, ma fille, et quoique je suis enfermé dans un cachot, je vais te faire le portrait de cet ennemi, afin que tu le reconnaisses facilement. Il paraît redoutable aux hommes, et il est en effet audacieux, impudent, téméraire, rempli de malice, ami de la discorde et de la guerre ; il change souvent de forme, et il est très prompt et très habile pour préparer toute espèce de fraude et de tromperie ; mais, d’un autre côté, il est timide, impuissance, sans force, et une simple menace suffit pour le chasser. S’il observe un homme négligent, mou, plus attaché à la vie qu’à Dieu, alors il l’attaque avec violence, et il n’y a aucun genre de fraude qu’il ne prépare contre lui ; il attaque soit par les voluptés, soit par les supplices, il fait tout pour arracher ce malheureux à l’espoir et à la foi, et pour le précipiter dans l’abîme, qui est son digne séjour. Mais s’il voit un homme ferme, doué d’une énergie réelle, adonné à des pensées sublimes et muni des armes de la foi, il emploie d’abord les flatteries et la caresses, il fait usage de l’imposture, en feignant la piété ; il le séduit peu à peu et sans bruit, l’égarant par ses prestiges, cherchant à le perdre par les plaisirs de la vie, et à le faire chuter de son état, afin de l’enlever à la piété après l’avoir privé de son courage. S’il voit que son adversaire ne cède en rien, ne fléchit nullement, et résiste avec intrépidité et fermeté, il l’attaque avec des armes de plus en plus puissantes, il cherche à l’effrayer par des apparitions de spectres et d’objets terribles, il tire le glaive, il allume le feu, il irrite les juges, il soulève le peuple, il arme les bourreaux, il excite les bêtes féroces. Si le fidèle soldat de Jésus-Christ résiste à toutes ces épreuves, s’il se montre prêt à souffrir la mort, alors le démon tombe en faiblesse, il se tait, il se décourage, il s’enfuit et il se reconnaît vaincu. Le martyr de Jésus-Christ est son vainqueur, et il est pour lui un juste sujet d’effroi. C’est contre un ennemi pareil que tu dois combattre, ma fille. Mais, comme je te l’ai dit, tu as pour roi, pour défenseur et pour époux Jésus-Christ ; ta résolution est digne de tout éloge ; marche au succès, triomphe et règne. Car tu régneras, je le sais bien, en dépit de toutes les machinations qui seront dressées contre toi, et tu l’emporteras en toutes choses sur l’ennemi du genre humain ; tu le vaincras non seulement par toi, mais encore par beaucoup d’autres, car tu instruiras un grand nombre de personnes, et tu seras conduite à ton Epoux à l’exemple de Pierre, de Jean, et de tous ceux d’entre nous qui sommes apôtres, et j’ai la certitude que tu dois aussi être comprise dans ce nombre ”.
Paul ayant dit dans sa prison ces choses d’autres semblables, et enseignant ainsi Thècle, qui écoutait volontiers ses leçons, voici que Thamyris vint de nouveau attaquer Paul avec encore plus de violence que la première fois, car il avait conçu contre l’Apôtre une fureur nouvelle, à cause de l’évasion de Thècle. Le jour étant venu et les rayons du soleil ayant commencé à briller, toutes les servantes de Thècle, qui avaient coutume de coucher devant sa chambre, attendaient que, selon son usage, leur maîtresse se levât, et qu’elle leur demandât ce dont elle avait besoin, comme les maîtresses le font d’ordinaire à l’égard de leurs servantes, et elles étaient prêtes à accomplir promptement ses ordres. Le soleil étant déjà fort au-dessus de l’horizon, Thècle n’avait point appelé et n’avait donné aucun ordre et les servantes se demandaient entre elles : “ Qu’est-ce que cela signifie ? est-ce que notre maîtresse dort encore, ou bien lui est-il arrivé quelque chose de fâcheux ? est-elle malade, ou bien la mort s’est-elle soudain emparée d’elle ? ” Le temps s’écoulait, et ce retard n’annonçant rien de bon, elles entrèrent toutes à la fois dans la chambre, et ne trouvant pas la vierge, elles se mirent à pousser de grandes clameurs ; Théoclée, apprenant le motif de ce tumulte, tomba aussitôt privée de sentiment et de voix ; la ville fut immédiatement remplie d’agitation et de cris ; tous les habitants couraient de çà et de là, s’informant de ce qu’était devenue Thècle, et la cherchant, car sa disparition était regardée comme une calamité publique.
Tandis que cela se passait, Thècle était assise aux pieds de Paul, et d’un esprit ferme et intrépide elle jouissait de sa doctrine divine. Thamyris survint sur ces entrefaites, ayant appris par un des esclaves que Thècle était auprès de Paul. Il se précipita rempli de courroux qui allait jusqu’à l démence, car il regardait la vierge comme privée de sa raison, par suite des enchantements de Paul, et comme enlevée par lui à l’instar d’une proie. Elle s’était enfuie et elle se tenait aux pieds de Paul, comme enchaînée à lui, ce qui excitait parmi les spectateurs des soupçons dépourvus toutefois de tout fondement. Mais les témoins de ces choses ne connaissaient ni Paul ni Thècle, et ils ignoraient les motifs qui faisaient que la vierge se tînt ainsi aux pieds de l’Apôtre ; il l’entretenait de choses que les ignorants et les esprits prévenus pouvaient regarder comme absurdes et impures. Thamyris, voyant ainsi Thècle seule avec Paul, se mit à trembler comme un homme atteint de vertige, et il fut sur le point de perdre connaissance et même la vie, à cause de l’excès de sa douleur. Lorsque la fureur de l’amour et de la jalousie s’est emparée d’un cִur, elle conduit à une rage qui se montre sans détour et à un véritable délire. Faisant saisir Paul par ses esclaves et par les soldats qui l’accompagnaient, il le traîna au prétoire, ne négligeant rien contre lui de ce que peut suggérer la colère ou conseiller la jalousie. Cestillius (c’était le nom du proconsul) était disposé à épargner Paul, car il avait été ému de ses discours, et touché de la piété qui régnait en ce que disait l’Apôtre, mais il craignait Thamyris et ceux qui l’appuyaient de leurs vociférations, et qui demandaient contre Paul les châtiments les plus sévères, l’accusant d’avoir détourné de tous ses devoirs une vierge d’un rang distingué, et de l’avoir persuadée de se porter à des actions très honteuses et pleines d’ignominie, n’ayant plus nul souci de l’honnêteté Cestillius voulait donc condamner Paul à une flagellation peu fort et à être expulsé de la ville, pensant ainsi ne pas avoir à sévir plus rigoureusement contre lui. Thècle fut amenée en sa présence, suivie de sa mère, qui demandait à grands cris que Paul fût très rigoureusement puni à cause du crime qu’il avait commis. Tous les assistants furent saisis d’admiration à l’aspect de la vierge dont la beauté était extraordinaire ; le juge fut ému de compassion, et se mit à verser des larmes. Thècle restait ferme et intrépide, l’air élevé et grave, et nullement émue de ce qui se passait. Le proconsul lui parla en ces termes : “ Je crois, ô vierge, qu’il ne te manque aucun des dons de la nature, aucun des ornements de l’âme ou du corps ; tu es douée des avantages les plus précieux, et chacun de ceux qui te voient, ainsi que moi le premier, peuvent facilement s’en convaincre. Je ne puis dire quels sont les motifs qui te portent à te refuser au mariage, chose belle, honnête et louée d’un accord unanime par les hommes et par les dieux. C’est elle qui peuple la terre d’hommes et de tous les autres êtres animés ; c’est elle qui remplit l’air d’oiseaux, et la mer des créatures auxquelles la nature a assigné les eaux pour demeure. C’est elle qui fait que des vivants se substituent à ceux que la mort vient frapper, de sorte que notre race demeure immortelle, des générations nouvelles venant remplacer celles qui ne sont plus. C’est par une union légitime que tes excès de la débauche sont repoussés, c’est ainsi que les liens de famille sont maintenus et que les biens se transmettent par héritage à ceux auxquelles ils doivent revenir. Pourquoi donc fuis-tu le mariage ? Ton père s’est choisi une compagne qu’il a honorée, et il a obtenu une fille d’une beauté éminente ; c’est le mariage qui a amené à la vie chacun de nous. Thamyris, ton fiancé, est beau et noble ; il n’est pas indigne que l’hyménée le joigne à toi. Il est d’une famille illustre ; ses richesses sont considérables, et nul n’a plus de pouvoir dans la ville que lui. Tu vois quel est son amour pour toi, combien il te préfère à toutes choses, qu’il n’a d’autre espoir que celui de s’unir à toi ; ne fais pas tort à lui et à toi, en repoussant un mariage heureux, qui vous donnera des descendants, ornements de votre patrie et de votre famille, et qui perpétueront, après votre mort, l’éclat de votre nom. Si ce vieillard étranger t’a tenu des discours, méprise-les comme étant des fables et des folies, ne partage pas ses extravagances, il n’appartient pas à ton âge de juger de pareils dogmes, attache-toi plutôt à tisser et aux travaux d’aiguille, ce sont les devoirs que la nature a imposés aux femmes. Ecoute-moi ; renonce à une imposture frivole ; prends un parti plus sage ; unis-toi à Thamyris ; deviens pour nous tous un sujet de fête, de joie, d’hilarité. Je veux moi-même conduire la danse à tes noces ; je te remettrai, à toi et à ton époux, des couronnes dignes de tous les vœִux, et je désire ardemment pouvoir de même prendre part aux fêtes qui accompagneront le mariage de vos enfants ”.
Le proconsul s’efforçait ainsi, par des paroles douces et caressantes, de détourner Thècle du projet qu’elle avait conçu ; mais elle ne répondit pas un seul mot, jugeant qu’il n’était pas digne de l’honneur d’une femme et de la bienséance d’une vierge qu’elle fît entendre sa voix en public, et qu’elle parlât dans le théâtre en présence du peuple qui s’y était rassemblé. En effet, rien ne convient mieux aux femmes que le silence et la tranquillité. Ne faisant aucun réponse, elle demeura muette comme un agneau devant celui qui le tond, et elle ne se préoccupait pas de ce qu’elle pouvait répondre, mais elle tenait sa pensée fixée sur les tourments qu’elle serait appelée à supporter pour Jésus-Christ, montrant déjà sa patience et une constance imperturbable au milieu des contrariétés et des souffrances.
Cestillius voyant que Thècle était résolue à garder le silence, fut fort embarrassé sur ce qu’il devait faire ; le peuple admirait la fermeté de la jeune fille, et soudain Théoclée, extrêmement troublée, s’écria : “ Qu’attends-tu, ô juge ? pourquoi diffères-tu de punir cette ennemie des lois et du mariage ? qu’elle périsse celle qui, repoussant une union légitime, mène la vie d’une femme sans mִurs et d’une misérable esclave ; celle qui refuse un époux que tout recommande, et qui s’attache à un vagabond étranger et à un imposteur ; celle qui est un sujet d’opprobre pour sa patrie, pour sa famille, pour sa race et pour moi surtout qui l’ai mise au monde au prix de tant de douleurs ”.
Théoclée s’étant exprimée ainsi avec beaucoup de véhémence, le proconsul fut ému ; il redoutait Thamyris qui était fort puissant, et qui était furieux de ce qu’on lui enlevait une fiancée d’une beauté aussi accomplie ; il regardait aussi avec méfiance les principes des Chrétiens, et il condamna Thècle à être brûlée. Ce qui advenait afin que la puissance de Jésus-Christ se manifestât, afin que le mérite de la martyre brillât avec éclat, et afin que le travail de Paul ne restât pas infructueux. Le bois ayant été apporté de tout côté, et la flamme s’élevant jusqu’aux cieux, la vierge reçut l’ordre de monter sur ce bûcher embrasé. Prête à le faire de grand cִur, elle regardait le feu avec joie et satisfaction, d’un visage exempt de trouble et plein d’allégresse, et voici que Jésus-Christ se montra à elle sous la forme de Paul, affermissant son courage, stimulant sa constance, et Thècle, croyant que c’était Paul qu’elle voyait sourit, et dit en elle-même : “ Voici que Paul m’observe et me regarde, de peur que, perdant courage, et saisis de crainte, je ne confesse pas intrépidement ma foi en Jésus-Christ. Mais, mon cher Paul, je jure, par le Seigneur que tu m’as fait connaître, que je ne trahirai pas la cause de la religion, et que je ne serai pas pour ta doctrine un sujet de honte. Tiens-toi auprès de moi, mon maître, et invoque Jésus-Christ, afin qu'il rafraîchisse l’ardeur de ce feu par le souffle de son esprit, et qu'il soutienne par son secours la faiblesse de ma nature ”. Ayant dit ces paroles, elle se fortifia par le signe de la croix, ou plutôt elle prit elle-même la figure de la croix, en croissant ses bras sur sa poitrine, et elle s’élança sur le bûcher, se livrant aux flammes avec autant d’intrépidité et de résolution que pourrait en mettre un homme qui s’exposerait aux rayons d’un soleil ardent. Le feu oubliant sa nature, et cédant à la puissance de la croix, servit de lit à la vierge, se reployant autour d’elle pour la dérober aux regards déshonnêtes. De même que Dieu avait apaisé les flammes pour les trois enfants jetés dans la fournaise à Babylone, de même il en préserva la vierge. La terre elle-même témoigna son mécontentement de l’injustice qu’on commettait à l’égard de Thècle, en faisant entendre un grand bruit. Une forte pluie tomba du ciel sans qu’aucun nuage se montrât. Dieu le voulait ainsi pour assister et honorer la martyre. Ensuite une grêle énorme, tombant avec cette pluie, écrasa un grand nombre d’habitants d’Iconium, les punissant de leur témérité à l’égard de Thècle et la délivrant du feu.
Tandis que ces choses se passaient, tous les habitants étant frappés de crainte et de consternation, et ceux qui s’étaient acharnés contre Thècle se repentant et faisant pénitence en pleurant amèrement, Paul s’était retiré hors de la ville, dans un sépulcre, avec Onésiphore ; et, inquiet de ce qui arriverait, il restait dans le jeûne et prosterné contre le pavé, invoquant Jésus-Christ en faveur de la vierge. Comme ils n’avaient avec eux ni vivres, ni boissons, car leur fuite avait été trop rapide pour qu’ils eussent pu emporter aucune provision, les enfants d’Onésiphore, tourmentés par la faim, demandèrent à Paul la permission de retourner à la ville dans le but de se procurer ce qui leur était nécessaire. Ayant obtenu cette autorisation et ayant pris un peu d’argent, ils partirent. De son côté, Thècle délivrée du feu, et fort inquiète au sujet de Paul, parcourait la ville, et elle rencontra les enfants d’Oniséphore, qui la reconnurent et la conduisirent à l’Apôtre ; elle le trouva prosterné et demandant à Dieu, en versant des larmes, ce qui était déjà accompli.
La martyre s’écria aussitôt : “ O Dieu, roi et créateur de toutes choses, Père de ton Fils unique, adorable, je te rends, grâces d’avoir été préservée de la violence du feu, et de revoir Paul, mon maître et mon guide ; c’est lui qui m’a annoncé la puissance de votre empire, la grandeur de votre puissance, l’immutabilité de votre déité dans la Trinité, et l’existence unique et la même de sa puissance et de son égalité ; il m’a instruit du mystère de l’Incarnation de ton Fils unique et de l’efficacité de l’Esprit-Saint ; il t’a mise en possession du don salutaire et sincère de la foi, chemin de la vraie connaissance de Dieu, et gage de la rétribution du bonheur futur ”.
Paul entendant la voix de la vierge fut soulevé de terre comme par l’action d’une machine, et tout ému d’allégresse et de surprise, il dit : “ Seigneur, il serait bien difficile de te rendre dignes actions de grâces pour les bienfaits que tu nous accordes. Quelles expressions pourraient rendre ta bonté, ta douceur, ta puissance, ta sagesse ? qui pourrait dire de quelles façon tu protèges et tu diriges toutes les choses que tu as créées, étendant ta providence sur tout ce qui nous touche ? Je te rends grâces, autant que le permettent les facultés humaines, de ce que tu as préservé ta servante Thècle d’une manière aussi merveilleuse et aussi inespérée ; tu n’as pas voulu que mes fatigues et mes souffrances demeurassent privées de fruit. Les afflictions, les chaînes, les coups que j’ai eu à supporter, l’amènent près de toi comme disciple, comme martyre, comme évangéliste future. C’est par un effet de ta volonté bienveillante que cet épi de virginité a fleuri, il produira un nombre infini d’autres vierges. Ce grain si noble et si excellent est vraiment fertile, et il est digne de ton grenier ”.
Paul ayant parlé de la sorte, Onésiphore, ses esclaves et Thècle furent remplis de joie, et ils se livrèrent tous à une entière allégresse spirituelle. Ils prirent ensuite la nourriture qui leur était nécessaire, et Thècle s’adressa à Paul en ces termes :
“ J’ai été conservée par ton entremise, et mise en mesure de recevoir la foi et de vivre pour Jésus-Christ, mais je ne regarde pas comme sûr de me séparer de toi et d’habiter cette ville où règnent une impiété et une audace dont tu as été le témoin. J’ai donc le dessein de t’accompagner, m’ayant fait couper les cheveux, et sous un déguisement qui cachera, je pense, ce qu’il pourrait y avoir de beauté en moi, et qui trompera ceux qui voudraient nous observer ”. – “ Je le voudrais ”, répondit Paul, “ mais je crains l’époque où nous vivons, et je te crains surtout, car notre époque est remplie d’immoralité, et toi, tu es fort belle et tu es dans un âge bien tendre. Une guerre redoutable serait à supporter, d’autant plus que, par suite de la faiblesse naturelle à ton sexe, tu pourrais te repentir de ce que tu aurais entrepris, et regretter d’avoir renoncé au genre de vie qui s’ouvrait devant toi ” ”. – “ Ne crains point ”, répliqua Thècle, “ que pareille choses arrive. Dieu, qui m’a assistée sur le bûcher, m’accordera aussi son secours dans d’autres périls ; si le démon nous tend de plus en plus des embûches, tu me fourniras, mon maître, pour lui résister, les ressources que Jésus-Christ met à notre dispositions ; munie de pareilles armes, je ne craindrai rien, je ne m’effrayerai de rien, je serai supérieure à toute tentation et à toute attaque de la part de l’ennemi. Donne-moi seulement, je te le demande, le signe de Jésus-Christ ”. – “ Que ce qui est décidé à ton égard s’accomplisse ”, répondit Paul ; “ tu seras la compagne de mon voyage, et, après avoir attendu un peu de temps, tu recevras la grâce du saint baptême, qui est, pour ceux qui croient en Jésus-Christ et qui mettent en lui leur confiance, une source inépuisable de salut et de constance, ainsi qu’un appui inexpugnable ”.
Paul ayant ainsi parlé et ayant renvoyé à la ville Onésiphore et ses esclaves, se mit en route, et ayant quitté Iconium, accompagné de Thècle, il arriva à Antioche, ville très belle et capitale de la Syrie ; il advint alors ce que l’Apôtre avait prévu, car à peine étaient-ils aux portes de la ville que la beauté de Thècle se montra aux yeux de ceux qu’ils rencontrèrent et agit sur eux comme la foudre ; un nommé Alexandre l’ayant vue fut saisi d’une passion tellement violente que ne pouvant la réprimer, ni la contenir un moment, il se jeta sur la vierge, pareil à un chien enragé ou à un homme tourmenté par un esprit malin. Cet Alexandre était Syrien de nation, noble et riche, et il jouissait à Antioche d’une autorité absolue, ne se refusant rien de ce qui pouvait concourir à ses plaisirs et à leur satisfaction. Le peuple d’Antioche est inconstant et variable, très ami des voluptés, des spectacles et de tout ce qui peut séduire les yeux, très adonné à la vaine gloire. Alexandre ayant jeté sur Thècle des regards de convoitise, s’adressa à Paul qu’il regardait comme le maître de cette vierge, et ne souffrant aucun retard, n’observant nulle bienséance, il lui adressa de vives prières et lui fit de grandes promesses. Trompé dans son attente, car Paul niait avoir aucun pouvoir sur Thècle, il voulut faire violence à la jeune fille et il la saisit avec fureur, mais elle se mit à crier : “ O crime, ô tyrannie sans frein, ô dérèglement honteux et méconnaissant toute pudeur ! Je me suis réfugiée en cette ville, comme dans un port et comme le séjour de la tempérance, et j’y trouve des passions déchaînées. Quoique je sois étrangère et inconnue, je ne suis point sans patrie ou d‘une race obscure. Je suis d’Iconium, ma famille est illustre, ma fortune considérable ; renonçant au mariage et à mon fiancé Thamyris, par amour pour la chasteté et la continence, afin de servir Jésus-Christ sans nul obstacle, j’ai été exilée de ma ville natale. Je ne suis pas, comme tu le penses, une vagabonde livrée à des amours honteux et dignes de toi, faisant trafic de ma beauté et me livrant à l’inconduite ; il n’en est rien, et je ne ferai jamais une pareille injure à Dieu, mon protecteur ; je n’oublierai jamais les promesses que je lui ai faites, et les engagements que j’ai contractés avec lui par le moyen de Paul. Ne fais donc pas violence à une étrangère, à la servante de Dieu ”. Malgré les cris, Alexandre s’efforçait d’user de violence avec elle ; alors la vierge, montrant une résolution supérieure à celle d’une femme, l’attaque à son tour ; elle déchire sa chlamyde, ses vêtements superbe et splendides ; elle lui arrache la couronne d’or d’un travail magnifique qu’il avait sur la tête ; elle en forme un trophée aux yeux de tous. L’église consacrée à la vierge en ce même lieu en conserve l’image et proclame cette victoire, et tout homme qui s’en approche se souvient aussitôt de ce qui s’est passé et pense à Thècle victorieuse et à Alexandre vaincu.
Alexandre, irrité de l’outrage qu’il avait subi et déçu dans son espoir, était livré à deux passions contraires, l’amour et la haine, et il demeurait dans l’hésitation, entraîné tantôt par l’une, tantôt par l’autre. Enfin, accourant vers le tribunal, il demande que Thècle soit jugée, encore plus courroucé de voir ses projets impurs déjoués qu’irrité d’avoir été vaincu par une femme. La fermeté indomptable et le courage de la vierge augmentaient la haine de l’ennemi qu’elle avait bravé et qu’elle avait traité d’une façon outrageante. Thècle, amenée pour être jugée, se réjouissait, voyant dans ce qu’elle avait à souffrir une victoire nouvelle et une continuation des combats de son martyre. Craignant qu’Alexandre ne vînt attenter à sa pudicité lorsqu’elle serait en prison et sans secours, elle demanda uniquement au juge, non d’être épargnée sous le rapport des tourments qui pouvaient lui être infligés, mais seulement que sa chasteté fût préservée pure et sans tache. Elle méprisait entièrement le danger, mais elle avait la plus vive sollicitude pour la conservation de sa virginité.
Il advint par un effet de la providence divine que parmi les femmes qui étaient présentes (car la renommée qui s’était attachée au nom de Thècle en avait attiré un grand nombre), il s’en trouva une, nommée Tryphène, illustre par sa parenté avec la race royale, possédant de grandes richesses et s’appliquant avec le plus grand zèle à la vertu et à l’honnêteté des mִurs ; elle demanda et obtint que Thècle lui fût remise. Elle agissait ainsi, partie par commisération pour la vierge qu’elle voyait traitée d’une manière si tyrannique et si injuste à cause de sa chasteté, partie parce qu’elle comptait trouver en elle une compagne qui la dédommageât de la perte de sa fille, nommée Falconilla et morte récemment.
Le lendemain, Thècle fut, à la demande d’Alexandre, condamnée à être livrée aux bêtes : Tryphène ne put empêcher que ce supplice ne fût appliqué à celle qu’elle voulait défendre. Il survint alors une chose digne d’admiration et où il faut voir un miracle éclatant. Une lionne des plus féroce, déchaînée contre Thècle, perdit aussitôt la cruauté de sa race, et tout comme si elle avait été nourrie avec la vierge, elle s’assit à ses pieds, la caressant de sa queue et donnant les signes de soumission et d’attachement ordinaires chez un chien. La ville entière fut frappée de stupeur, et les assistants ne pouvaient, à cause de leur étonnement, prononcer une seule parole. Les femmes ne tardèrent pas à rompre le silence et à élever la voix contre les traitements qu’on faisait subir à Thècle, non qu’elles la regardassent comme martyre, mais parce qu’elles avaient pour elle les sentiments de piété et de sympathie dus à une personne de leur sexe qui était punie, contre toute justice, pour avoir voulu conserver sa chasteté. Les cris des femmes ayant cessé et les bêtes féroces ne faisant aucun mal à la vierge, Tryphène, tout émue d’un pareil miracle, ramena Thècle en sa maison. Le soir étant venu, Tryphène allait se livrer au sommeil, quand Falconilla lui apparut et s’adressa à son mère en ces termes : “ Renonce à ce deuil profond auquel tu te livres à cause de moi, ne verse pas des larmes inutiles et ne déchire pas ton âme en t’abandonnait ainsi à la douleur ; c’est à quoi je t’exhorte, ma mère. Ton affliction ne me soulagera en rien et elle te fera périr. Mais prie pour que Thècle habite avec toi ; elle te tiendra lieu de fille à ma place, et elle invoquera Dieu pour que je puisse obtenir sa miséricorde et échapper au séjour des hommes injustes ”.
Falconilla, ayant ainsi parlé, parut s’envoler ; aussitôt Tryphène sortit de son lit, pleine de joie et versant des larmes en même temps (selon qu’elle pensait à la fille qu’elle avait perdue ou à ce qui lui avait été révélé au sujet de Thècle) ; elle appela la vierge, qui couchait dans la même chambre qu’elle et elle lui dit : “ Ma fille, chère enfant que Dieu m’a donnée, c’est le Seigneur qui t’a conduite ici pour te jeter dans mes bras, afin que tu me consoles de tous mes malheurs et que tu réconcilies avec Jésus-Christ l’âme de ma fille Falconilla ; ce qui lui aura manqué sous le rapport de la foi, tu y suppléeras par ton intercession ; va et prie le roi Jésus-Christ d’accorder à ma fille, par faveur pour toi, le repos et la vie éternelle. C’est ce qu’atteste Falconilla elle-même qui m’a apparu cette nuit ”.
Tryphène ayant parlé de la sorte, la vierge, toujours prête à supplier le Seigneur, éleva vers le ciel ses mains saintes et pures et prononça la prière suivante : “ Jésus-Christ, roi du ciel, de tout ce qu’il y a dans les cieux et au delà des cieux, Fils du Père suprême et tout-puissant, qui m’as accordé la grâce de croire en toi, qui as allumé pour moi le flambeau de la vérité et qui m’as jugée digne de souffrir pour toi, accorde à ta servante Tryphène l’accomplissement des vִœux qu’elle forme pour sa fille ; fais que son âme soit comprise dans le nombre des âmes de ceux qui ont jadis cru en toi, et qu’elle jouisse des délices du paradis. Seigneur, rends à Tryphène tout le bien qu’elle m’a fait. Tu sais qu’elle a été la gardienne de ma virginité ; c’est elle, après Paul, qui m’as assistée, elle m’a arrachée à la fureur insensée d’Alexandre, elle m’a réchauffée dans son sein après le supplice du cirque ; quoiqu’elle soit reine, revêtue de ton amour et de ta crainte, elle s’est abaissée vers moi avec bienveillance. En retour de tous ces bienfaits, elle demande, elle désire que sa fille unique et chérie obtienne quelque repos ”.
Thècle ayant prononcé de pareilles prières, Tryphène se livra à une douleur telle qu’elle n’en avait jamais éprouvé depuis la perte de sa fille, car elle déplorait le sort de Thècle qui, douée d’une si grande beauté et de tous les avantages de l’esprit, devait périr si cruellement dans un âge encore tendre.
Alexandre vint chercher la vierge pour la conduire à l’amphithéâtre, déjà plein d’un peuple immense qui s’agitait en tumulte et se plaignait du retard. “ Le gouverneur ”, dit-il, “ est assis et le peuple s’impatiente ; il faut qu’elle combatte les bêtes féroces ”. Tryphène accablée de douleur, s’écria : “ O malheureuse que je suis ! que de calamités de plus en plus cruelles se succèdent pour m’accabler ! je reste seule et privée de secours, livrée à la viduité, sans enfants, sans famille, pressée de toute part par les angoisses. J’ai toutefois une ressource au milieu des infortunes qui m’entourent et semblent ne me laisser aucune issue. Je m’adresserai au Dieu et au Sauveur de Thècle. O Seigneur, elle m’a annoncé ta puissance, elle m’a ouvert la voie véritable et droite de tes préceptes et de la piété ; manifeste-toi aujourd’hui à ta servante Thècle, assiste-la dans ses dangers, montre avec éclat que tu la couvres de ta protection ”.
Tryphène parlait de la sorte lorsque survinrent des soldats envoyés par le gouverneur avec l’ordre d’amener Thècle par la force. Tryphène hors d’état de leur résister, ne pouvait que céder à la violence, mais prenant la main de la vierge, elle l’accompagna, la pleurant comme si elle était déjà morte, remplissant l’air de ses cris de douleur et disant : “ O malice des démons ! que de calamités elle fait tomber sur moi ! J’ai perdu une fille que j’aimais, et voici que j’accompagne à la mort celle qui me tenait lieu de mon enfant. J’ai vu mettre Falconilla au tombeau, je verrai Thècle toute vivante déchirée par les bêtes, quoiqu’elle n’ait rien fait de digne du supplice et parce qu’elle a voulu préserver sa chasteté et conserver la pureté de son corps et de son âme. O tyrannie affreuse ! ô ville d’Antioche, comment peux-tu souffrir un pareil forfait ? ”
Thècle, émue de ces paroles, ne put s’empêcher de ressentir une vive douleur et versant un torrent de larmes, elle s’adressa à Dieu en ces termes : “ Seigneur, mon Dieu et mon protecteur , j’ai mis en toi toute ma confiance ; c’est pour toi que j’ai quitté ma patrie, que j’ai repoussé ma mère, que je me suis refusée au mariage ; jette les yeux sur moi et envisage ce qu’on tente contre moi ; arrache-moi à ces bêtes redoutables, et de même que déjà tu m’as préservée du feu, récompense les peines que ta servante Tryphène s’est données pour moi. Tu voix qu’elle se consacre à toi ; elle conserve ma virginité, elle s’exposer pour moi aux injures et aux mauvais traitements. C’est à sa commisération et à son secours que je dois d’avoir préservé ma pureté, d’avoir surmonté la rage qui animait Alexandre contre moi et d’arriver au combat, ayant sauvé ma virginité qui t’est chère, ne m’inquiétant pas de la férocité des bêtes, mais ayant trouvé dans le ciel un protecteur en toi, et sur la terre une amie dans Tryphène. Qu’au milieu de ces flots agités, ta providence m’accorde un port qui me serve de refuge.
La vierge ayant fini son oraison, un grand tumulte se faisait entendre au loin par les cris que poussaient les bêtes féroces, par les clameurs du peuple et par les vociférations des femmes qui se trouvaient au cirque et disputaient entre elles au sujet de l’arrêt rendu contre Thècle ; celles à qui l’inconduite était familière se réjouissaient du mal projeté contre la vierge, tandis que celles qui aimaient la pureté et l’honnêteté du cִœur se livraient à l’affliction et s’attristaient comme si un malheur public avait frappé la cité ; elles réprouvaient avec force la barbarie qu’on déployait contre une vierge aussi pure, et il y en avait qui étaient si attendries qu’elles auraient voulu pouvoir mourir avec Thècle.
Au milieu de l’attente universelle et des regards attirés vers un spectacle aussi inusités, Thècle fut introduite, arrachée de force aux bras de Tryphène et dépouillée de ses vêtements, afin que les lions éprouvassent contre elle une irritation encore plus forte, car les corps d’une grande beauté ont cela de particulier qu’ils attirent sur eux d’une façon particulière les regards des bêtes sauvages et qu’ils excitent leur fureur. On lâcha alors contre elle derechef une lionne dont l’aspect fit que le théâtre fut rempli de clameurs et de larmes ; cette lionne s’élança d’abord avec rage, mais à mesure qu’elle s’approchait de la vierge, sa colère s’apaisait, et se couchant à ses pieds, sans lui faire aucun mal, elle la défendait contre les autres animaux. Elle mit en pièces une ourse furieuses qui voulait se jeter sur Thècle ; elle combattit avec acharnement un lion qui voulait se précipiter sur la vierge, et ils périrent ensemble. Les spectateurs furent saisis d’une vive douleurs en voyant emporter le cadavre de la lionne, et ils regardaient ses combats avec les autres animaux comme un miracle encore plus grand que la douceur qu’elle avait montrée à l’égard de Thècle.
Le proconsul, irrité de ce que Thècle avait ainsi été préservée, fit lâcher contre elle un grand nombre de bêtes. La vierge, ne se préoccupant pas de leurs hurlements et de leur fureur, priait ainsi en son cִœur : “ Je te rends de grandes actions de grâces, Seigneur Jésus-Christ, de ce que tu as ordonné à mon égard ; tu m’as conduite à la lumière de la foi, par l’entremise de Paul, lorsque j’étais encore dans la retraite de la maison maternelle, occupée à des ouvrages de femme et destinée à avoir Thamyris pour époux ; tu as voulu que je souffrisse pour toi des fatigues et des tourments ; tu m’as livrée en spectacle au peuple, tout en veillant sur mon salut et en me fournissant l’occasion de te témoigner ma foi ; tu m’as jugée digne d’éprouver pour toi des supplices et des afflictions. Mais les périls augmentent ; la rage de mes ennemis s’accroît ; soutiens, Seigneur, la faiblesse de la nature ; ne permets pas que je me décourage dans les combats que j’ai à traverser ; ne souffre point que je perde la couronne à la quelle j’aspire et que je sois exclue de ton royaume ; accorde-moi le baptême du martyre ; délivre-moi ainsi des tentatives des persécuteurs et mets-moi à l’abri de leur fureur ”.
Ayant ainsi parlé, la vierge regardé autour d’elle et vit un bassin rempli d’eau où nageaient des phoques et des bêtes marines ennemies de l’homme ; elle s’adressa à Jésus-Christ et dit : “ Seigneur, je suis baptisée en ton nom en ce dernier jour ”, et, brûlante du désir de donner sa vie en mourant pour Jésus-Christ, elle s’élança en cette eau. Le peuple poussa de grands cris en voyant une chose aussi effrayante. Mais le Seigneur n’abandonna point la martyre ; un feu céleste l’entoura, voilant son corps, et les bêtes marines perdirent aussitôt toute leur férocité. Alexandre, restant sans crainte et sans honte, persistait dans sa colère et voulait faire venir d’autres animaux féroces, pensant dans sa colère impie qu’il pouvait vaincre Dieu qui est invincible ; mais les femmes qui étaient dans le cirque, émues de compassion à l’égard de Thècle, et agissant par une impulsion divine, jetèrent une grande quantité de parfums et d’onguents qui, tombant dans le feu, produisirent une vapeur qui mit en fuite une partie des bêtes et plongea les autres dans un sommeil profond, de sorte que Thècle resta seule et affranchie d’ennemis. Alexandre ne se découragea point cependant et il dit au gouverneur : “ J’ai deux taureaux extrêmement sauvages et féroces ; si tu ordonnes que cette femme soit attachée à leurs corps, nous verrons bientôt la fin de son supplice ”. Le gouverneur, quoiqu’à regret, en donna la permission, son visage témoignant le regret qu’il en éprouvait. Alexandre, voulant ajouter à la férocité des taureaux, fit appliquer contre eux des mèches enflammées ; mais il dépassa ainsi le but qu’il se proposait, car le feu fit périr les taureaux et consuma les liens qui attachaient Thècle, et elle n’éprouva aucun mal. Tryphène, accablée de douleur et d’inquiétude, n’avait pas attendu jusqu’alors ; on l’avait emportée hors du cirque privée de connaissance. Ce nouveau miracle remplit les habitants d’Antioche de stupeur et causa au juge une frayeur immense. Alexandre, étonné et épouvanté, tomba la face contre terre et adressa ces paroles au gouverneur :
“ Je suis vaincu par cette femme et je ne sais si elle est une créature humaine, ou une déesse ou un mauvais génie ; en vain ai-je voulu déchaîner contre elle la fureur des animaux les plus féroces ; soit par ses prestiges, soit par une puissance surnaturelle, elle a dompté leur fureur. Qu'elle soit expulsée de notre ville, qu’elle aille ailleurs porter au loin les témoignages de son esprit audacieux et superbe. Une frayeur légitime s’est emparée de cette citée ; Tryphène est peut-être au moment de mourir. Si elle périt, César, dont elle est la parente, s’en vengera sur nous ; alors c’en est fait de moi, c’en est fait d’Antioche, et tu te trouveras aussi exposé aux périls les plus graves. Crois-moi, délivrons-nous de ce fléau et veillons à notre sûreté ”.
Le gouverneur, ému de ce discours et se félicitant de ne pas avoir à prononcer une sentence aussi inique, fit venir Thècle et lui demanda qui elle était et par quel art elle avait dompté les bêtes féroces. Il pensait, suivant l’usage des hommes qui méconnaissent la puissance de Dieu, qu’elle avait recours à la magie, afin d’effectuer les miracles dont Dieu est l’auteur. Thècle lui répondit en ces termes :
“ Je suis, comme tu vois, une femme d’un âge fort tendre, dépourvue d’amis ; mais j’ai pour me protéger et pour me défendre Dieu tout-puissant et son Fils unique, existant avec son Père avant tous les siècles, et qui, descendu sur la terre, a été annoncé par les prédications et par les ִuvres d’un grand nombre de ses disciples et surtout de Paul, mon maître. C’est par l’assistance de Jésus-Christ en qui je crois que j’ai triomphé des désirs impurs d’Alexandre et que j’ai échappé à tous les animaux féroces déchaînés contre moi. Quiconque aura mis en lui une confiance sincère, recevra de lui des bienfaits semblables à ceux que j’ai obtenus, et même plus grands. C’est lui qui est le terme du salut, le fondement de la vie éternelle, le refuge de ceux qui sont battus de la tempête, le repos des affligés, l’appui de ceux qui sont dans le désespoir ; celui qui ne croira point en lui sera voué à la mort éternelle ”.
La juge admirant la fermeté et la résolution de la vierge, touché également de la sagesse et de la gravité de ses paroles et ressentant pour elle de la vénération plutôt que de la commisération, ordonne de lui donner des vêtements convenables à son sexe et à son rang. Thècle s’en revêtit avec joie et dit : “ Dieu qui m’a secourue lorsque j’étais livrée à la fureur des bêtes féroces m’a revêtue de l’éclat de sa lumière lorsque j’étais nue ; c’est lui qui m’a couverte de sa gloire lorsque j’étais dans un état rempli d’ignominie ; je lui demande qu’en retour de ce que tu fais pour moi, il t’accorde la grâce de la résurrection et d’être admis dans son royaume ; je le prie de te donner les biens éternels en échange des objets terrestres dont tu me gratifies ”.
Le gouverneur s’adressa ensuite au peuple d’Antioche et lui tint ce discours : “ Habitants d’Antioche, notre concitoyen Alexandre a accusé cette jeune fille de crimes qui ne sont nullement prouvés et qui ne paraissent pas véritables. Il n’est pas juste de juger de sa vie et de sa conduite d’après de pareilles accusations inspirées par la passion ; il faut plutôt nous en rapporter aux miracles dont nous avons tous été témoins et qui sont faits pour nous frapper d’admiration. Exposée aux bêtes les plus furieuses, elle n’a rien eu à éprouver de leur courroux ; n’est-ce pas une preuve que, du haut du ciel, un Dieu a combattu pour elle, la protégeant à cause de la pureté de ses mִurs et de sa vertu ? Vous l’avez vue avec stupeur et avec effroi étendre ses mains vers le ciel et arrêter ainsi les bêtes sauvages déchaînées contre elle et qui venaient tomber à ses pieds, la caresser et la garder. Un miracle aussi éclatant a été annoncé à la ville entière par les cris qui ont retenti dans le cirque. Il faut donc la reconnaître pour une personne pieuse, chaste et aimée de Dieu qui la protège par des merveilles éclatantes. Aie bon courage, ô vierge ; tu n’auras plus rien à souffrir parmi nous. Couverte de tes armes de diamant et impénétrables, tu es d’ailleurs à l’abri de tout ce qu’on pourrait tenter contre toi. Va où tu le désireras, et fais que ton Dieu nous soit propice et favorable ”.
Le peuple, entendant ce discours, témoigna sa joie de grands cris, et des femmes, se hâtant de courir auprès de Tryphène, lui apportèrent la nouvelle que Thècle avait été préservée de la fureur des bêtes et qu’elle venait vers elle. Tryphène revint à la vie, en apprenant ces choses : elle regarda avec empressement, afin d’apercevoir Thècle ; et la voyant, elle la serra dans ses bras, l’embrassant et versant des larmes des joie, et elle lui parla en ces termes :
“ Je me réjouie, ô ma fille, de te revoir saine et sauve auprès de moi, contre toute attente, et arrachée à tant de maux ; je m’en réjouis surtout, parce que je trouve ainsi la preuve de la vérité de tout ce que tu m'a s dit. La manière miraculeuse dont tu as échappé à ta mort me donne l’assurance que Falconilla, ma fille unique et bien-aimée, a obtenu par tes prières ce qui lui était nécessaire. Viens donc et sois l’héritière de tous mes biens ; tu m’as mise en possession des biens célestes, comment ne t’abandonnerais-je pas des biens terrestres et fragiles ? Viens et prends, à tous égards, la place de Falconilla ”.
Tryphène ayant ainsi parlé, Thècle se mit à instruire les personne en grand nombre qui étaient rassemblées chez elle ; elle leur enseigna la foi en Jésus-Christ, et elle y amena tous les esclaves de Tryphène et beaucoup d’habitants d’Antioche, ainsi que des soldats. Mais au milieu de la joie qui régnait dans la maison de Tryphène la vierge était toujours inquiète et agitée au sujet de Paul, dont elle parlait sans cesse et dont elle désirait ardemment la présence. “ Où est Paul ? ” disait-elle ; “ qui me rendra celui que Jésus-Christ m’a donné pour me conduire à la foi et qui m’a enseigné à régler ma vie selon les préceptes de Dieu ? ” Malgré la gloire que lui avaient rapportée les miracles dont elle avait été l’objet, elle ne faisait pas moins de cas de son maître, mais elle avait de plus en plus de vénération pour celui qui l’avait unie à Jésus-Christ. Enfin, à force de s’informer et de demander des nouvelles au sujet de Paul, elle apprit qu’il était à Myrrhes, ville fort belle de la Lycie ; elle partit aussitôt d’Antioche, vêtue en homme, afin de cacher sa beauté sous ce déguisement. Car tout ce qu’elle avait souffert, en rendant de plus en plus éclatante la beauté de son âme, n’avait nullement altéré celle de son visage. Quoique Myrrhes soit à une grande distance d’Antioche par terre et par mer, elle y parvint bientôt, le désir qu’elle avait de revoir son maître l’empêchant, ainsi que les esclaves et les servantes de Tryphène qui l’accompagnaient, de ressentir les fatigues du voyage.
Etant entrée dans la ville, elle trouva bientôt Paul appliqué à ses travaux ordinaires, instruisant, prêchant et annonçant la foi aux fidèles qui étaient en grand nombre dans la Lycie, tant d’hommes que femmes. Quand elle parut, elle remplit tous les assistants d’une stupeur telle, qu’ils ne pouvaient parler, et Paul lui-même fut effrayé, car ce qu’il avait appris des maux que Thècle avait soufferts lui avait donné beaucoup d’inquiétude. Il la mena hors de la présence de ceux qui se trouvaient là, de crainte que quelques-uns d’entre eux ne fussent frappés de sa beauté et qu’il n’en résultât de graves dissentiments, et lui demandant ce qui s’était passé, il en entendit bientôt le récit exact. Il admira la fermeté et le courage de Thècle, il rendit grâces au Seigneur de l’appui qu’il lui avait donné ; il pria aussi pour Tryphène qui avait été d’un grand secours pour la vierge. Thècle, remplie de joie ; s’adressa ensuite à Paul dans les termes suivants :
“ Je ne saurais, ô mon maître, exprimer convenablement tout ce que j’ai obtenu de toi. C’est toi qui m’as fait connaître Dieu, roi de toutes choses, et Jésus-Christ, son Fils unique, régnant avec le Père et créateur de toutes choses, et le Saint-Esprit régnant conjointement avec le Père et le Fils et sanctifiant toutes choses. C’est par toi que j’ai connu les mystères de la Trinité ineffable et adorable. C’est toi qui m’as enseigné le mystère de la naissance de Jésus-Christ, né d’une vierge restée vierge ; tu m’as appris sa Passion, sa mort, sa résurrection, son ascension au ciel, d’où il reviendra pour juger tous les hommes. C’est par toi que j’ai connu le bonheur éternel et sans fin du royaume céleste, ainsi que les peines de l’enfer qui n’auront pas de terme. C’est toi qui m’as enseigné la vertu du saint baptême et la grâce de la chasteté et de la virginité. C’est toi qui m’as révélé les avantages de la continence et de la résignation, les mérites du jeûne, de la prière et de l’aumône. C’est toi qui m’as dit quelles étaient les couronnes réservées à ceux qui combattent et qui souffrent pour Jésus-Christ. Enfin, pour me résumer en un mot, tu m’as enseigné quelles sont les récompenses promises à celui qui règle sa vie selon la loi de Jésus-Christ et quelles sont les palmes qui lui seront données. S’il te reste encore quelque chose à m’apprendre, daigne m’en faire part. Il est bientôt temps que je m’éloigne de toi et que je retourne à Iconium, ma patrie. Ne cesse point de prier pour moi, afin que je parcoure sans brocher la carrière de la piété jusqu’à son terme et que je parvienne ensuite au royaume céleste, me réunissant à Jésus-Christ mon roi et mon Epoux, pour lequel j’ai souffert tout ce que j’ai eu à endurer jusqu’ici et pour lequel j’ai encore peut-être d’autres épreuves à traverser, d’autres combats à livrer, d’autres victoires à remporter. O mon maître, ne cesse jamais d’offrir à Dieu tes prières en faveur de ta fille, car tu m’as engendrée pour Jésus-Christ lorsque tu étais dans les fers ”.
Paul lui répondit : “ Tu as montré, ô vierge, une raison admirable ; la constance de ta foi a brillé en toutes choses, et tu as déjà achevé la course des travaux apostoliques ; rien ne te manque pour arriver à l’accomplissement du ministère apostolique et de la prédication de la parole divine. Va donc, enseigne la parole de Dieu, accomplis le cours de la prédication et viens me remplacer en partie dans mes travaux pour Jésus-Christ. Le Seigneur t’a choisie par mon entreprise pour que tu t’acquittes, toi aussi, des fonctions d’apôtres, et il t’a donné une énergie conforme aux préceptes de la religion chrétienne, et les dons que tu as reçus doivent grandement multiplier ”.
Paul ayant ainsi parlé, la martyre remit à l’Apôtre, afin qu’il les distribuât aux pauvres, les trésors qu’elle avait reçus en don de Tryphène, une grande quantité d’argent et des vêtements fort précieux, et après avoir prié Paul de la recommander à Dieu, elle reprit le chemin d’Iconium. Etant arrivée dans cette ville, elle laissa de côté sa mère, ses parents et sa propre maison, et elle se rendit chez Onésiphore, stimulée par le souvenir et par l’amour du premier rayon de la foi qui l’avait illuminée en cette maison. Quand elle revit l’endroit où Paul se tenait assis pour enseigner, elle se prosterna et embrassa la terre en l’arrosant de ses larmes et elle prononça ces paroles :
“ Seigneur, toi qui as bien voulu te révéler à moi en ce même lieu par suite de ta miséricorde à mon égard et qui m’as fait comprendre la doctrine de Paul, toi qui m’as jugée digne de combattre avec le feu, avec les chaînes et avec les bêtes féroces, toi qui as couvert de ta lumière mon corps dépouillé de vêtements, toi qui m’as accordé le bienfait du saint baptême, toi qui m’as fait la grâce de revoir Paul afin que je fusse derechef fortifiée par ses discours, toi qui, après mes longs voyages, m’as ramenée dans ma patrie et dans cette maison qui m’est si chère, accorde-moi, ainsi qu’à tous ceux qui sont ici, de ne rien faire à l’avenir qui ne soit agréable à toi et à ton Fils ; ne permets pas que je m’écarte jamais de la religion que tu m’as révélée et de la foi que nous devons soutenir, lors même que nous devrions combattre contre le feu, les bêtes féroces et tous les supplices inventés par nos persécuteurs ; donne-moi la force de supporter tout genre de tortures et de mort ; fais que je sois trouvée digne de souffrir pour toi et pour ton nom et d’avoir part ensuite aux délices du paradis et aux joies que tu réserves à ceux qui te sont chers ”.
Après avoir parlé de la sorte, la vierge eut divers entretiens au sujet de la foi et de la règle de la vie chrétienne avec sa mère Théoclée. Thamyris était mort avant son retour, et elle se rendit ensuite à Séleucie. Cette ville est la capitale de l’Isaurie, et elle est située à l’entrée des montagnes du côté de l’Orient ; elle est près du fleuve Calydnus, qui, venant de l’intérieur du pays, arrose de vastes régions et traverse beaucoup de cités avant d’arriver jusqu’à celle. Thècle choisit pour sa demeure le sommet d’une montagne près de cette ville, ainsi qu’Elie et Jean-Baptiste avaient choisi pour leur résidence, l’un le Carmel et l’autre le désert ; elle s’opposa au démon Sarpédon qui s’était placé au milieu des flots toujours agités sur cette plage, et qui, par ses impostures et par ses faux oracles, avait éloigné les habitants de la foi ; elle en fit autant contre Minerve, gardienne des citadelles et présidant à la guerre, et dont l’image, munie de l’égide, était l’objet d’un culte de la part d’hommes ignorants et séduits.
Après qu’elle eut longtemps annoncé la parole de Jésus-Christ, enseignant les préceptes de la foi à un très grand nombre d’hommes et les enrôlant parmi la milice du Seigneur, après avoir accompli beaucoup de miracles (tels qu’en avaient faits Pierre à Antioche et à Rome, Paul à Athènes et chez toutes les nations, et Jean l’excellent théologien à Ephèse), elle ne mourut pas de la manière ordinaire (à ce que rapporte la renommée), mais elle entra toute vivante dans la terre qui, par un effet de la volonté de Dieu, s’ouvrit pour la recevoir à un endroit où a été construite la table sacrée de la liturgie, et qui est entouré de colonnes éclatantes d’argent. C’est de là que, comme du canal de sa bienveillance virginale, surgissent des sources de grâces et de bienfaits pour ceux qui l’implorent et qui y trouvent la guérison de leurs maux et de leurs infirmités, l’expulsion des démons et les secours dont ils ont besoin. Si Dieu le permet et si la bienheureuse Thècle nous seconde, nous raconterons dans un autre livre ces miracles si dignes d’admiration (1).


Date de création : 06/08/2007 : 11:45
Dernière modification : 09/08/2007 : 02:20
Catégorie : Textes de travail


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