le Champ du Midrash

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Paul, en deux mots (Spécial année Paul)

Paul, en deux mots

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Une de nos lectrices nous a demandé conseil pour la traduction d'un verset de la lettre aux Romains. Cette jeune fille qui vit en Suisse a vu quelques mots de grec et d'hébreu sur ce site, elle a pensé que nous étions de savants hellénistes (je devrais dire éminents, on dit éminent helléniste et fin hébraïsant, c'est l'usage). La jeune fille a été très déçue car je ne suis pas parvenu à traduire ce verset. Pourtant le verset n'avait pas l'air méchant, il s'agissait de Romains 10,4.

telos gar nomou Christos eis dikaiosunên panti tô pisteuonti.

La Bible de Jérusalem traduit ces neuf petits mots par: Car la fin de la loi, c'est le Christ pour la justification de tout croyant. (Enfin, presque traduit, elle ne traduit pas christos : c'est inutile, chacun sait qu'il s'agit du messie). J'ai demandé à notre amie suisse pourquoi cette traduction ne lui convenait pas. Elle m'a répondu que la fin du verset lui paraissait obscure. En regardant les différentes traductions, je me suis aperçu que cette seconde partie du verset était très curieuse. En fait, personne ne traduit de la même manière:  pour ceux qui croient... en vue de la justice pour tout croyant... parce qu'il justifie tous ceux qui croient, etc.  Je me suis donc gratté la tête, puis le menton, et je me suis  dit qu'il fallait d'abord comprendre la première partie du verset pour bien comprendre la deuxième. La tâche était ainsi divisée par deux: il ne restait plus que 4 mots. Même pas:  deux mots: telos nomou. L'affaire était donc pliée mais c'est là que les choses commencèrent à se gâter.  telos nomou : c'est la fin de la loi. On ne voit pas où est la difficulté. Le problème c'est que telos a plusieurs  sens. Si, en plus, on fait l'hypothèse que le texte est une traduction de l'hébreu, cela devient très compliqué. Comme dikaiosunên traduit tsedaqa, Hessed ou tamim on n'est pas sorti de l'auberge. telos dans la Septante signifie fin (au sens : la fin de la journée) mais aussi but,  accomplissement, il traduit donc sof mais aussi mekhes et netsaH. Je vous donne un exemple:

Quant à Pierre, il le suivait de loin, jusqu'au palais du Grand Prêtre; il pénétra à l'intérieur et s'assit avec les valets, pour voir le dénouement (telos)  (Mt 26,58).

Il est évident qu'ici telos signifie la fin. Accessoirement, si on lit ce passage en hébreu, on peut se demander pourquoi Pierre a besoin de s'asseoir. La réponse est simple: En hébreu on s'assoit et on pense. Exemple: en Marc 2,6 les scribes étaient assis et pensaient. Cela permet de faire des jeux de mots qui ne sont pas du tout drôles en grec (yoshbin veHoshbin) et de laisser entendre que ces scribes ne peuvent pratiquement pas penser en marchant. A moins que ce ne soit une marche particulière (la halakha, la loi) qui les empêche de réfléchir. Figurez-vous aussi qu'en hébreu quand on pense, on compute (Hosheb). Bref, Pierre a besoin de penser le sof ou de computer la fin. Vous voyez qu'on n'est pas près d'en finir avec le terme telos.

Ceux qui pousseraient l'irrévérence jusqu'à se demander pourquoi Pierre doit être avec les valets (ceux qui servent, racine hébraïque shamesh) peuvent consulter l'article sur la belle-mère de Pierre, sur ce site.

Autre exemple limpide: celui où il faut rendre à César ce qui est à César. Rm 13,7 nous dit: Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l'impôt, l'impôt (telos)  à qui les taxes, les taxes;  à qui la crainte, la crainte;  à qui l'honneur, l'honneur. On devine la pureté stylistique du grec de ce verset, on dirait du grec de la grande époque. Ce qui prouve qu'il n'a pas pu être traduit de l'hébreu. On voit ici que telos peut aussi signifier impôt, redevance ou même tribut (hébreu mas).

Autre valeur difficile du mot telos: celui de l'hébreu netsaH qui est lui-même difficile à traduire. Par exemple tous les psaumes qui commencent par lamnatseaH sont traduits en grec par eis to telos, mais en français par : Du maître de chant.

Du maître de chant. Avec instruments à cordes. Psaume. De David.(Ps 4,1)

Force est donc de constater que nous n'avons pas réussi à aider notre jeune correspondante pour la bonne raison que nous ne savons pas ce qu'il y avait dans l'hébreu originel de ce verset. Et que donc nous ne le comprenions pas. On peut tout au plus formuler quelques hypothèses:  nomos traduit Tora. Le verset parle donc du telos de la Tora qui serait mis en rapport avec le messie. Comme le messie vient à la fin des temps, on peut penser que telos a ici quelque chose à voir avec la fin. A défaut de traduction, voici donc quelques hypothèses sur le sens de Rm 10,4:

1) Le messie vient quand la loi est bafouée: en effet, dans le midrash juif, le messie devait arriver au comble de l'anomie. Le messie est donc bien la fin de la Loi et les croyants (emuna est la foi et/ou la fidélité) ne peuvent que reporter leur foi sur le messie, puisqu'il n'y a plus de loi.

2) le messie est le but de la Loi :la loi ne fait que préparer au messie, elle en est un avant-goût, si tout le monde observe la loi cela équivaut à l'ère messianique.

3) Le messie est le triomphe (netsaH) de la loi:voir sens précédent

4) Le messie est l'accomplissement de la Loi:voir sens précédent

5) La Tora ne parle que du messie (même quand elle parle de la Loi): c'est à vous de voir.

6) A la fin des temps le messie viendra mettre fin à la loi. Le messie est donc bien la fin de la loi (mais ce n'est pas pour tout de suite)

Restons un instant sur cette dernière hypothèse. Le midrash juif connaît une idée curieuse qui est qu'à la fin des temps la loi sera allégée. Cette idée pose un problème: C'est celui du rapport entre les deux éléments jusqu'ici disjoints: le messie et la loi. Si je vous dis qu'à la fin des temps il n'y aura plus de sorbet à la mangue, vous poseriez à juste titre la question : quel rapport entre le sorbet et la fin des temps? Eh bien, c'est ce que fait le midrash: En posant l'énoncé: le messie viendra alléger la Loi, le midrash veut avant tout établir une relation entre les deux entités: le messie et la Loi.

Dans le midrash juif, la Loi est souvent mise en rapport avec la rétribution et celle-ci se situe toujours dans le Monde à venir. Or qui dit Monde à venir ('olam haba) dit fin des temps et messie. La loi est donc reliée d'une certaine manière au messie. Par conséquent Paul n'invente pas cette relation entre loi et messie, elle existe déjà dans le midrash juif.  Paul donne-t-il au moins un contenu original à cette relation entre messie et loi ? Les idées de Paul (le messie comme fin de la Loi, la loi comme pédagogue, la foi comme supérieure à la loi) sont-elles véritablement nouvelles? C'est ce que nous allons voir maintenant.


• Paul et le Midrash Rabba

Voici le début du Midrash Rabba sur la Genèse.

Genèse Rabba 1,1:  Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1,1). R. Hosha’aya Rabba ouvrit (son explication de Gn 1,1) par ce verset: j’étais à ses côtés comme le maître d’œuvre (amon), je faisais ses délices, jour après jour, m’ébattant tout le temps en sa présence (Pr 8,30). amon peut signifier : pédagogue (pedagog) ; amon peut signifier enveloppé ; amon peut signifier adoptée. Pour d’autres, amon signifierait hauteur. amon signifierait pédagogue d’après le verset : comme la nourrice (omen) porte l’enfant à la mamelle (Nb 11,12). amon signifierait enveloppé d’après le verset : ceux qui étaient enveloppés (emunim) dans la pourpre étreignent le fumier (Lm 4,5). amon signifierait adoptée, selon le verset : et élevait (omen) alors une certaine Hadassa  (Est 2,7). amon signifierait hauteur, selon le verset Valais-tu mieux que No-Amon (Na 3,8), que le Targum traduit par : Es-tu meilleure qu’Alexandrie la hautaine qui est entre les fleuves ?

Dans ce passage inaugural, un certain  R. Hosha’aya Rabba nous dit qu'il va nous éclairer sur le sens de Genèse 1,1 (verset qui en a bien besoin) par un obscur verset des proverbes: j’étais à ses côtés comme le maître d’œuvre (amon), je faisais ses délices, jour après jour, m’ébattant tout le temps en sa présence (Pr 8,30). Bon sang, mais c'est bien sûr ! Comment n'avions nous pas pensé à ce verset des Proverbes pour expliquer Gn 1,1 ? Comme ce verset nous dit que la Tora était dès le commencement aux cotés de Dieu, notre Docteur a pensé à identifier tora et commencement (et sagesse). La Tora est donc éternelle et incréée, statut qu'elle partage avec le messie, lui aussi incréé. amon peut aussi se traduire par enfant chéri. Le verset des Proverbes convoqué ici, contient un terme (amon) qui va permettre de rendre présents à l'esprit des significations utiles pour le midrash. La racine (aleph, mem, nun) de amon se retrouve en effet dans quelques versets avec des sens qui tournent autour du champ sémantique de élever/nourrir/protéger: Ainsi dans Nb 11, 12 omen (la nourrice) va  permettre d'introduire l'idée de pédagogue; dans Lm 4,5 omnim (enveloppés ou élevés) va permettre de faire entrer dans le débat le mot émuna (la fidélité). Mais en Nahum 3,8 on s'écarte (un peu) du champ sémantique de élever au sens d'éducation pour viser la hauteur (au sens de hautain).

Curieusement tous ces thèmes sont repris par le midrash paulinien: Le midrash juif énonce que la Tora a servi de pédagogue à Israël, or c'est ce que dit Paul: Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu'au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification.Mais la foi venue, nous ne sommes plus sous un pédagogue (Ga 3,24-25). Paul va opposer la loi à la foi (emuna), il traite de la sagesse, et, surtout dans la lettre aux Romains, Paul va viser la "hauteur" des Juifs.

En résumé, Paul n'innove en rien, il continue le midrash. Il n'y a aucune "pensée paulinienne," Paul n'est pas un philosophe. Il ne préfigure aucune aufhebung hégelienne. Et il n'est nul besoin de convoquer Derrida ou Agamben pour lire Paul. Il suffit de quelques connaissances sur la Palestine entre -200 et +200 et sur la littérature midrashique de l'époque.

 

Post Scriptum:

Trouvé ceci sur un blog: Jacob Taubes étudiait à zürich avec un grand helléniste, Emil Staiger. Un jour que nous longions la Rämistrasse, il a bifurqué et poursuivi son chemin jusqu'au quartier juif, très resserré, et là il m'a dit: "Taubes, vous savez, hier j'ai lu l'Epitre aux Romains de saint Paul." Puis il m'a dit, vraiment très amer: "ce n'est pas du grec, c'est du yiddish." Et je lui ai répondu: "En effet, Monsieur le Professeur, c'est la raison pour laquelle, moi, je la comprends".