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Articles - Histoire d'un malentendu

Histoire d'un malentendu

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Gustave Doré: Elisée maudit les garçons de Béthel

Parmi les arguments les plus souvent avancés à l'encontre de l'hypothèse midrashique, il y a les textes du Talmud qui parleraient de Jésus. Il  s'agit  des passages, censurés par l'Eglise, que la tradition juive connaît sous le nom de  Hesronot haShass (חסרונות הש"ס). Comme ces textes sont supposés constituer l'arme absolue destinée à pulvériser l'hypothèse midrashique façon puzzle, il était naturel que nous les examinions un instant.

Voyons donc ces extraits supposés établir l'historicité incontestable des Evangiles.

Sanhedrin 107 b

[Nos maîtres ont enseigné : Que ta gauche repousse sans cesse et que ta main droite rapproche, non point comme Elisée qui repoussa Gehazi des deux mains] ni comme R. Yéhoshua ben PeraHia qui repoussa Yeshu des deux mains. Qu'en est-il de  R. Yéhoshua ben PeraHia ? Lorsque le roi Jannée tua les Sages, R. Yéhoshua ben PeraHia  et Yeshu partirent à Alexandrie d'Egypte... Lorsque le calme revint, Shimon b. ShetaH lui envoya ce message: De moi, Jérusalem, ville sainte à Alexandrie d'Egypte:sœur, mon mari réside chez toi et moi je reste affligée. Ils s'en revinrent alors et trouvèrent une auberge où on leur fit grand honneur.L'un dit: comme elle est belle l'hôtesse! L'autre répondit: Maître, elle a des yeux ronds.Il lui dit: Impie, de cela tu te soucies ? Avec 400 trompettes, il le mit au ban. Il revint vers lui en ces termes: reprends-moi !Mais il ne fit pas attention à lui. Un jour où il récitait la prière du Shema', il vint à lui, et il décida de l'accepter.Il fit un signe mais l'autre pensa qu'il était rejeté. Il sortit, dressa une pierre et se prosterna devant elle. Il lui dit : Repens-toi ! Il lui répliqua : Voici la tradition que j'ai reçue de toi : on ne donne pas les moyens de se repentir à quiconque pèche et entraîne maints autres à pécher ! Mar a dit : Yeshu pratiquait la sorcellerie, il a séduit et égaré Israël".

  ולא כרבי יהושע בן פרחיה שדחפו ליש"ו בשתי ידים  רבי יהושע בן פרחיה מאי הוא כדקטלינהו ינאי מלכא לרבנן אזל רבי יהושע בן פרחיה ויש"ו לאלכסנדריא של מצרים כי הוה שלמא שלח לי' שמעון בן שטח מני ירושלים עיר הקודש ליכי אלכסנדרי' של מצרים אחותי בעלי שרוי בתוכך ואנכי יושבת שוממה קם אתא ואתרמי ליה ההוא אושפיזא עבדו ליה יקרא טובא אמר כמה יפה אכסניא זו אמר ליה רבי עיניה טרוטות אמר ליה רשע בכך אתה עוסק אפיק ארבע מאה שיפורי ושמתיה אתא לקמיה כמה זמנין אמר ליה קבלן לא הוי קא משגח ביה יומא חד הוה קא קרי קריאת שמע אתא לקמיה סבר לקבולי אחוי ליה בידיה הוא סבר מידחא דחי ליה אזל זקף לבינתא והשתחוה לה אמר ליה הדר בך אמר ליה כך מקובלני ממך כל החוטא ומחטיא את הרבים אין מספיקין בידו לעשות תשובה ואמר מר יש"ו כישף והסית והדיח את ישראל

 - Vous voyez bien, disent nos historiens, voici un passage du Talmud qui mentionne Jésus. Vous ne pouvez pas le nier ! Soyez cohérents, prenez au sérieux vos textes fondateurs ! Devant ce témoignage accablant, nous voilà prêts à rendre les armes et à admettre l'évidence historique. Jésus et Yéhoshua b. PeraHia ont bien voyagé ensemble en Egypte lorsque le roi Jannée massacra les Sages.

Certes, Alexandre Jannée a vécu un siècle avant J-C,  
reconnaissent nos talmudistes fraichement convertis, mais c'est un détail. 
L'anecdote PeraHia-Yeshu  rappelle  furieusement  la narration relative à Hérode, dont on sait qu'elle est aussi très historique. Fascinés par l'historicité de notre passage talmudique, nos historiens doivent donc admettre que Jésus a voyagé en Egypte  (un siècle avant sa propre naissance) en compagnie d'un Sage du Talmud.
Ces nouveaux apôtres de la Agada  devraient se demander pourquoi l'Eglise a censuré
ces passages, voire brûlé les Talmuds, puisque ces passages prouvent l'existence de Jésus. 

 Sanhédrin, 43a

On a enseigné: la veille de PessaH, on a pendu Yeshu Un héraut marcha devant lui durant quarante jours disant : il sera lapidé parce qu’il a pratiqué la magie, trompé et égaré Israël. Que ceux qui connaissent le moyen de le défendre viennent et témoignent en sa faveur. Mais on ne trouva personne qui témoignât en sa faveur et donc on le pendit la veille de la Pâque. Ulla dit : — Croyez-vous que Yeshu de Nazareth était de ceux dont on recherche ce qui peut leur être à décharge ? C'était un séducteur ! et la Tora dit : tu ne l'épargneras pas et tu ne l'excuseras pas (Dt 13,9)... Une tradition rapporte : Yeshu avait cinq disciples, Mattai, Naqi, Netser, Boni et Toda"

    והתניא בערב הפסח תלאוהו לישו והכרוז יוצא לפניו מ' יום קודן שהוא יוצא ליסקל על שכישף והסית והדיח את ישראל כל מי שיודע לו זכות יבא וילמד עליו ולא מצאו לו זכות ותלאוהו בערב הפסח אמר עולא ותסברא בר הפוכי זכות הוא מסית הוא ורחמנא אמר (דברים יג, ט) לא תחמול ולא תכסה עליו אלא שאני ישו דקרוב למלכות הוה: ת"ר חמשה תלמידים היו לו לישו מתאי נקאי נצר ובוני ותודה

Cet extrait est limpide, nous disent nos Historiens, il nous confirme  la mort de Jésus-Christ, donc son existence. Cette condamnation à mort est approuvée officiellement comme l'atteste la présence d'un héraut. La ville de Nazareth est mentionnée et la date de la mort, le 14 Nisan,  veille de la Pâque, correspond aux indications chronologiques de l'Evangile de Jean (la Préparation de la Pâque)

Certes, le héraut fait ici un lapsus  (il parle de lapidation, alors que la sentence est la pendaison)
mais personne n'est parfait. Les hérauts peuvent aussi être fatigués. Voir plus bas le sens de ce "lapsus".

Curieusement, ces sources juives ne mentionnent jamais les Romains en relation avec Jésus, alors qu'il eut été si simple de rejeter sur l'occupant la responsabilité de l'exécution du Christ et de se disculper de cette accusation qui leur a valu quelques ennuis au cours des siècles. Vous l'avez compris, nos Agadistes d'un soir prennent dans la Agada ce qui leur convient.  Ce qui ne leur convient pas relève des élucubrations coutumières du Midrash. Mais en matière de Midrash et de Agada, il faut prendre tout le paquet ou rien. Appliquons ce principe à nous-mêmes. En l'occurrence, ici, il faut tenir compte de l'ensemble du contexte. Or cette histoire de promenade égyptienne intervient dans un contexte qui traite d'un obscur personnage de la Bible : Géhazi, le serviteur d'Elisée. Vous pourriez objecter que ces deux épisodes sont déconnectés l'un de l'autre, et que Jésus/Yeshu n'a rien à voir avec Géhazi. Mais on va voir qu'il n'en est rien. 

La Jewish Encyclopedia nous apprend en effet que la tradition rabbinique a reproché à Elisée d'avoir été trop sévère à l'égard de Géhazi. Elisée a repoussé Géhazi "des deux mains" au lieu d'utiliser une main à cette fin et  l'autre  pour l'attirer vers lui (Yer. Sanh. 29b). Selon une autre élaboration, Élisée se serait même rendu à Damas pour inciter Géhazi à se repentir, mais Géhazi refusa, citant les propres enseignements de son maître, à savoir qu'un pécheur qui avait conduit d'autres au péché n'avait aucun espoir (Sanhedrin 107b; Sota 47a). Or c'est exactement ce que dit Yeshu à PeraHia. Voila déjà qui rend l'historicité de l'épisode PeraHia/Yeshu totalement impossible. Cet épisode est une reprise  pure et simple, un calque de l'histoire de Géhazi.  Yeshu est simplement mis en parallèle avec Géhazi. Mais pour quelle raison ?

Autre élément qu'on retrouve dans les deux narrations:  Traitant de l'hospitalité offerte à Elisée, un midrash rapporte que le Prophète allait d'une grotte à l'autre... Quand il arriva dans la ville de Shunem, la femme Shunamite le reçut avec tous les honneurs (Pirqé de Rabbi Eliézer, chap. 32). D'où cette reprise par notre passage du Talmud: ils arrivèrent dans une auberge où on leur fit honneur.

Mais d'abord qui est Géhazi ? Plus exactement: Que représente-t-il pour le midrash ? Pourquoi est-il mis en vis-à-vis de Yeshu ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à certains détails de notre narration. Que vient faire ici Alexandrie ? Et que vient faire ici cette histoire d'auberge et d'hôtesse ? Curieusement, le lexique hébreu rapproche lui-même "Alexandrie" et "Hôtesse": Alexandrie est souvent translittéré sous le vocable acsandria et hôtesse se dit acsania. Dans le dictionnaire Jastrow les deux mots viennent d'ailleurs à la suite l'un de l'autre. Par ailleurs, le midrash énonce que l'Egypte fut une auberge pour les Israélites.  Voici déjà deux traces d'une élaboration midrashique. Nous nous avisons alors qu'il est fortement question d'une hôtesse dans la geste d'Elisée, c'est la shunamite :
Un jour qu'Élisée passait à Shunem, une femme de qualité qui y vivait l'invita à table. Depuis, chaque fois qu'il passait, il se rendait là pour manger. Elle dit à son mari :  Vois! Je suis sûre que c'est un saint homme de Dieu qui passe toujours par chez nous. Construisons-lui donc une petite chambre haute avec des murs, et nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe : quand il viendra chez nous, il se retirera là. (2R 4, 8-10)

*

Récapitulons: Pourquoi le Talmud de Babylone établit-il un parallèle entre Géhazi et Yeshu ?  Alors que de son côté, le Talmud Palestinien (Hagiga 2,2) rapporte une anecdote très semblable mais où il n'est absolument pas question de Yeshu:

Les habitants de Jérusalem voulaient confier à Juda b. Tabaï les fonctions de Nassi; mais celui-ci s’était enfui à Alexandrie. Les Jérusalémites écrivirent donc : “Jérusalem la grande à Alexandrie la petite ! Combien de temps encore mon fiancé restera-t-il avec vous, tandis que moi, je demeure abandonnée.
” Juda quitta la ville pour se rendre dans un vaisseau.“
-Qu’est-ce qui manquait donc à Debora, dit-il, l’hôtesse qui nous avait accueillis chez elle ?
– Maître, répondit un de ses disciples, elle était borgne.
– Tu commets là une double faute, dit Juda : d’abord de me soupçonner de l’avoir envisagée comme beauté; puis, c’est une preuve que tu l’as regardée avec convoitise (action interdite); or, je n’ai pas dit qu’il s’agit d’une belle femme, et je n’ai parlé d’elle qu’en passant. En voyant cette irritation, le disciple s’en alla.

יהודה בן טבאי נשיא עובדא דאלכסנדרייא מסייע ליה יהודה בן טבאי הוון בני ירושלם בעון ממניתיה נשיא בירושלם ערק ואזל ליה לאלכסנדריאה והיו בני ירושלם כותבין מירושלם הגדולה לאלכסנדריאה הקטנה עד מתי ארוסי יושב אצלכם ואני יושבת עגומה עליו פירש מיתי גו אילפא אמר דבורה מרתא דביתא דקבלתן מה הוות חסירה א"ל חד מן תלמידוי רבי עיינה הוות שברה א"ל הא תרתיי גבך חדא דחשדתני וחדא דאיתסכלת בה מה אמרית יאייא בריוא לא אמרית אלא בעובדא וכעס עלוי ואזל

Dans l'épisode relatif à Yeshu, le cœur du différend entre les deux protagonistes, tourne autour de l'auberge ou de l'hôtesse. On peut alors légitimement se demander si cela ne serait pas le cas aussi dans la geste de Géhazi. Il nous faut donc reconstituer ce que le midrash a établi comme rapports entre Géhazi et l'hôtesse d'Elisée. Or Géhazi est celui qui, parlant à la place de l'hôtesse, énonce son désir comme étant celui d'avoir un fils, alors qu'elle n'a rien demandé.
Il dit à Géhazi son serviteur :  Appelle cette Shunamite.  - Il l'appela et elle se tint devant lui. -. Élisée reprit :  Dis-lui : Tu t'es donné tout ce souci pour nous. Que peut-on faire pour toi?  Y a-t-il un mot à dire pour toi au roi ou au chef de l'armée?   Mais elle répondit :  Je séjourne au milieu des miens. Il continua :  Alors, que peut-on faire pour elle?   Géhazi répondit :  Eh bien! Elle n'a pas de fils et son mari est âgé.
Comme le midrash lit le mot "fils" comme "messie", notre hypothèse est que Géhazi est relié à la donation du messie aux païens (les "hôtes"). Or un peu plus loin, Géhazi est celui qui veut repousser l'hôtesse (après l'avoir rapprochée)
Quand elle rejoignit l'homme de Dieu sur la montagne, elle saisit ses pieds. Géhazi s'approcha pour la repousser, mais l'homme de Dieu dit :  Laisse-la, car son âme est dans l'amertume; Yahvé me l'a caché, il ne m'a rien annoncé. (2R 4, 27).
Ici, Géhazi rapproche, puis éloigne, et il est lui-même repoussé En revanche, après l'épisode du baptême de Naâman, Elisée rejette Géhazi des deux mains, ce qui lui est reproché par le midrash. Pour que le midrash s'autorise  à faire des reproches à un prophète (Elisée est  un homme de Dieu) il faut que l'enjeu soit essentiel. Quel pourrait bien être cet enjeu majeur? On ne le sait pas, mais un  détail  permet d'émettre une hypothèse. Comment Géhazi repousse-t-il la Shunamite ? Le midrash a son idée la-dessus: R. Yossi bar Hanina a dit : cela signifie qu'il la repoussa par la partie de son corps qui était son ornement, à savoir sa poitrine. R. Aibun a dit : nous apprenons de là qu'Élisée n'avait même jamais jeté les yeux sur elle. Elisée est strict envers
la  Shunamite, GéHazi est plus laxiste, il touche sa poitrine. PeraHia reproche à Yeshu de regarder l'hôtesse. Il s'agirait d'une allusion à l'allègement de la loi. Nous serions encore une fois dans le registre de l'eschatologie. Certains passages midrashiques mettent  d'ailleurs en rapport la geste d'Elisée avec la fin des temps, l'avènement messianique et la résurrection. 
R. Yéhuda dit au nom de R. Zeira et R. YoHanan au nom de R. Shim’on b. YoHaï : Grande est la récompense de celui qui fait vivre le nécessiteux, car il hâte la venue de la résurrection des morts. La femme de Sarepta fut récompensée par la résurrection de son fils parce qu’elle avait nourri Élie. La Shunamite, pour avoir nourri Elisée, fut récompensée par le retour de son fils à la vie. (Ct Rabba 2, 18)


• En parler ou pas.

Jusqu'au IVe siècle, il est presque impossible de distinguer un Chrétien
d'un Juif. Un Chrétien est un juif messianiste. En revanche, à l'époque de la clôture du Talmud, il devient difficile d'ignorer une secte qui est sur le point de s'emparer des leviers de l'Empire Romain et qui ne porte pas précisément les Juifs dans son cœur. Ce serait pourquoi le Talmud Palestinien ne connaît pas Yeshu, alors que le Talmud Babylonien se croit tenu de faire référence à un certain Yeshu. La question que nous nous posons est la suivante: Les rédacteurs du Talmud ont-ils une vision parfaitement claire de l'origine du Christianisme?  Savent-ils de façon certaine d'où viennent les chrétiens ? Si c'est le cas, pourquoi n'exposent-t-ils pas publiquement dans le Talmud cette origine? La tradition juive pourrait ainsi affirmer sa propre identité et polémiquer sur les thèses chrétiennes (par exemple la divinité de Jésus ou la fin de la loi). C'est ce que fit Luther en exposant ses 95 thèses. Si pour la tradition juive l'origine du christianisme résidait dans une série d'événements historiques (prédication de Jésus, accusation, procès, mise en croix, etc.) pourquoi faire silence sur ces éléments historiques, plutôt que d'en faire état, quitte à en contester l'interprétation théologique (la divinité de Jésus, ou sa messianité).
Or tout se passe comme si la tradition juive n'avais jamais reçu d'information historique sur l'origine du christianisme. Le Christianisme est alors traité comme un banal phénomène sectaire, comme une révolte (une de plus) de type Coréite. Or on ne sait même pas très bien les raisons de la révolte de Coré. Le Christianisme apparaît alors comme une élaboration anhistorique, née au sein du Judaïsme, mais qui lui apparaît désormais comme étrangère, voire d'une inquiétante étrangeté, comme une image déformée de lui-même. Dans ce cas, on peut comprendre qu'il soit tenté de cacher cette origine. Mais alors pourquoi ne pas la taire complètement ? Pourquoi parler d'un certain Yeshu et inventer des histoires tarabiscotées de promenades en Égypte et d'hôtesses accueillantes ?
Nous proposons cette hypothèse : La tradition juive appréhende de façon claire la véritable origine du christianisme, son engendrement midrashique, mais il lui est impossible d'en parler autrement que de manière voilée. Elle ne peut pas en parler de façon claire, non pas par peur de heurter les Chrétiens, mais parce que ce serait dévoiler et fragiliser ses propres fondements. La tradition juive ne peut donc ni passer sous silence l'origine du Christianisme, ni en parler. Elle va donc laisser subsister quelques passages difficiles, pour les initiés. Elle va développer la thèse du malentendu: Les Chrétiens n'ont rien compris au midrash juif s'ils pensent qu'il peut être réalisé.  Dans le registre de la double entente cela donne ceci: Yeshu a mal interprété le geste de son maître.

Seule l'analyse patiente de la Agada sur Yeshu pourra nous apprendre, par inférence, ce que la tradition juive a compris de l'apparition du Christianisme. La quasi-totalité des auteurs adopte une démarche inverse : on postule une réalité historique incontestable et on tente de plaquer de force ces événements sur les passages agadiques relatifs à Yeshu. Évidemment çà ne colle pas : Par exemple, pourquoi la Agada ne parle-t-elle que de cinq disciples (alors que "tout le monde sait" qu'il y en a douze). On met cela sur les approximations du Talmud, son mépris de l'exactitude, etc. (En revanche le même Talmud est fiable quand il parle de Yeshu, çà c'est du solide). On se raccroche au moindre indice, à la moindre ressemblance : un des disciples de Yeshu, selon la Agada, est Mattay. - Mais c'est donc Matthieu ! On vous le disait bien !
- Mais qui sont alors les autres disciples : Naqi, Netser, Boni et Toda ? Pourquoi ces noms ?
- Ah, çà ce sont les approximations du Talmud, on ne peut pas se fier à ces textes (ce n'est pas comme les Évangiles, qui eux sont fiables). C'est ainsi que certains auteurs ont pensé que Géhazi était Paul: en effet, GéHazi est un disciple, et son Maître va le chercher à Damas, donc c'est Paul. CQFD.

Qui est donc Yeshu, nom générique qui permet de parler des chrétiens ? Pourquoi est-il rapproché d'un obscur personnage de second rang, nommé Géhazi ? Quel message cherche-t-on à  véhiculer ainsi ? Pour aller à l'essentiel,  l'assimilation de Yeshu à Géhazi, vise à mettre en exergue le rôle d'Élisée. Le vrai Maître (sous-entendu: le vrai messie) c'est Élisée, l'homme de Dieu.  Après tout, Elisée a été oint par Elie, le héraut du messie. 

Le vrai héraut, pas celui qui fait des lapsus et qui se trompe d'annonce.

Comme le Christ, Elisée est outragé  (voir le tableau de Doré)

Mais à la différence de Jésus, il ne tend pas la joue gauche.

Les Chrétiens affirment être les vrais juifs (Verus Israël). Le midrash répond : le vrai messie, c'est Élisée. Non pas au sens où Elisée serait vraiment le messie, mais au sens où le récit biblique relatif à Elie/Elisée est la véritable source du midrash chrétien. Ceci est surtout visible chez Marc: Marc se réfère d'emblée au cycle Elie/Elisée (Hérode croit que Jésus est Elie.) Elisée parcourt Israël, parlant et faisant le bien, il purifie l'eau d'une source, secourt une veuve, ressuscite un enfant, rend le goût aux aliments, et multiplie le pain pour nourrir la foule affamée, il guérit les lépreux, il baptise dans le Jourdain et fait  même miraculeusement flotter une hache sur l'eau. Elisée (Elisha') signifie Dieu sauve. Enfin Elisée est oint par Elie, raison pour laquelle Jésus sera baptisé par Jean Baptiste.
Elisée opère en général par la douceur contrairement à Elie qui est le modèle du zélote.  Cet élément anodin est en réalité  ici un argument anti-chrétien de poids: Ce schéma (le passage de la loi à l'amour) est simplement actualisé dans le midrash chrétien où il et présenté comme novateur (celui du Dieu d'amour opposé au Dieu jaloux des Juifs) alors qu'il figure déjà dans le Judaïsme et spécifiquement dans la geste d'Elisée.
On peut donc commencer à répondre à la question : pourquoi le midrash exhibe-t-il la figure secondaire de Géhazi ? C'est pour, sans le dire, parler d'Élisée qui est à la source du midrash chrétien sur Yeshu. Autrement dit, la Agada dévoile, pour qui sait entendre, que Jésus n'est qu'un midrash qui reprend la geste d'Élisée. Pour masquer cet élément central, on maintient l'écran de fumée de la polémique: Si Yeshu est comparé à Géhazi, il n'est qu'un pâle imitateur, un second rôle, un disciple incompétent. On sait que Géhazi échoue à réaliser la résurrection avec son bâton. Seul le contact étroit d'Élisée avec le corps de l'enfant permet son retour. Géhazi est un personnage qui agit en son propre nom. Son nom en hébreu  géHazi, peut signifier "vallée de ma vision" mais peut aussi être lu gimel Hazi, ma vision trine. Géhazi parle au nom de la Shunamite, et contredit son maître qui ne voulait tirer aucun bénéfice de la guérison de Naâman. Comme Miriam, Géhazi sera puni de la lèpre. Et pourtant, Élisée aurait dû le retenir et ne pas le rejeter. Comme Miriam, il aurait dû être réintégré. La lèpre est souvent associée à la révolte contre l'autorité. Myriam conteste le caractère unique de la prophétie accordée à Moïse, Ozias contesta les droits exclusifs des descendants d'Aaron à la fonction sacerdotale; Géhazi contredit son maître Élisée. Même la lèpre dont est frappé Moïse devient une punition pour avoir refusé sa mission auprès de Pharaon. L'argumentaire est clair : Le manque de respect pour l'autorité des envoyés de dieu est un affront à la souveraineté divine. Tout comme un père peut cracher à la face d'un fils ou une fille qui refuse son autorité et les renvoyer de son domicile, de même celui qui refuse d'accepter l'autorité divine, doit être retiré du sein d'Israël. Mais l'écran de fumée finit par se dissiper: en définitive Élisée/PéraHia aurait dû rapprocher Géhazi/Yeshu. En effet, le Chrétien ne savait pas. Il a mal entendu. Ou encore il n'a pas accès à la double entente. Les chrétiens sont décrits ici comme pouvant toujours revenir vers Israël. Ce malentendu serait une réponse ironique au "ils ne savent pas ce qu'ils font" évangélique.

• Le point de divergence : l'hôtesse.

La divergence ou le malentendu entre PeraHia et Yeshu éclatent à l'auberge, à propos d'une hôtesse. PeraHia dit : kama yafa aksaniacomme l'hôtesse est belle ! Dans le midrash juif l'hospitalité est récompensée par la naissance d'un fils. Sara ou la Shunamite ont été hospitalières, elles pourront enfanter. Dans notre midrash, Yeshu trouve à redire, et conteste la parole de son maître, il est donc exclu. Mais s'agit-il  vraiment ici d'hospitalité ? On sait qu'Israël est plongé au milieu des païens qui sont donc ses hôtes. Sous couvert d'hospitalité, c'est une vue d'ordre eschatologique à propos des païens qui serait en cause. Le Maître et le disciple partagent l'idée que les païens méritent d'avoir accès au messie et à la résurrection, mais ils divergent sur un point : Élisée ne regarde pas la Shunamite. Géhazi la regarde: il est moins strict sur les règles de morale sexuelle, il allège donc déjà la loi. Yeshu trouvera  donc à redire quant à l'hôtesse, et son maître lui reprochera donc de l'avoir regardée. La divergence porterait en réalité sur l'entrée précipitée des païens et l'allégement avant terme de la Loi.

L'hôtesse d'Élisée peut être aussi bien une juive qu'une païenne. Son statut reste dans l'indistinction. L'absence de fils l'indexe comme païenne, elle siège au sein de son peuple, elle est amère comme Noémi, elle forme un parallèle avec Naâman qui, lui, est païen. D'un autre coté son fils meurt et ressuscite. Il n'y a pas d'indication claire sur son appartenance. Car le messie vient pour les Juifs et les païens. Dieu est unique. C'est pendant que PeraHia récite le shema' que Yeshu pense être rejeté.

La prière du shema' est celle où est affirmée l'unité divine,
on la récite en mettant la main devant les yeux.

Il y a donc à nouveau là une ambiguïté pour souligner l'idée de malentendu : PeraHia comprend un Dieu commun pour les Juifs et les Païens. Yeshu comprend que son maître le rejette, que son maître ne veut pas le voir. Les chrétiens "actuels" (ceux dont parle la Agada) sont présentés comme des gens qui se sentent rejetés par les Juifs. Renvoyés du côté des païens. Ils pensent, comme les païens, que les rituels juifs (ici le maître qui se couvre les yeux pour la prière du shema') sont un signe d'exclusion (je ne veux pas te voir) alors qu'il s'agit pour les juifs d'un geste d'union (il n'y a qu'un seul Dieu). Ce serait là l'origine du malentendu.



Date de création : 25/11/2009 : 17:52
Dernière modification : 09/05/2011 : 18:14
Catégorie : Articles


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Réaction n°3 

par Fred le 12/03/2011 : 11:20

Que retenir en fin de compte de cet article ? Que le judaïsme a repoussé complètement ("des deux mains") l'idée de la réalisation messianique alors qu'il avait deux instruments pour le faire (main=loi). La loi écrite pour s'opposer à elle et la loi orale (le midrash) pour discuter avec elle. Qu'en pensez-vous ?

Réaction n°2 

par Akhsah le 13/02/2010 : 20:35

L'association entre Yeshu et GéHazi figure aussi en Bérakkot 17b où le passage: "Dans nos rues - que nous n'ayons pas un fils ou un disciple qui brûle son plat en public comme Yéshu le nazoréen" suit directement:
"Point de cri - Que notre clan ne soit pas comme le clan d'Elisée dont est issu GéHazi".
Dans La Dispute de Barcelone, NaHmanide fait une allusion à ce passage qui n'avait pas échappé à la censure. Malheureusement les éditions récentes ne l'ont pas encore toutes réintroduit à sa place, sauf l'édition d'Adin Steinsaltz.

Réaction n°1 

par Fred le 22/12/2009 : 10:51

Si je résume bien, dans le débat entre juifs et chrétiens, on n'est pas sorti de l'auberge.


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