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Colloque d'Etel - S. André: Chronique de ma rencontre avec le Midrash


Sylvie André
ET C’EST AINSI QUE YAHVÉ EST GRAND
Chronique de ma rencontre avec le midrash.

De l’illumination des loupiotes - Prise des langues (pour s’ôter les obstacles) - Savoir-faire-traverser des mêmes - L’Invention de Jésus - Consonne, consonne, consonne, parenthèse, voyelle, parenthèse - Où l’on apprend que le midrash n’est pas une fille facile - Calembredaine - Art scénique et vieilles dentelles - Bobby se pointe et Jacques est là quand ? - La parole si tissage - Ecoutez les enfants - L’hydre Joyce - Comment répondre aux invitations ? - Un verger pour les pommes - Pas de Pshat sur internet - Mauvaise note à l’écrit - Grandeur consécutive de Yahvé.


Dans le salon de l’humide maison bretonne, la grande bibliothèque ne connaissait pas la poussière. Car quand mon père ne la visitait pas, ma mère y promenait un chiffon vengeur. Un jour, je n’étais pas bien vieille, j’entrepris d’y débuter mes fouilles. L’on se figurera bien ce que j’y ai trouvé, sinon je n’en parlerais pas. Coupons là, dès lors, je n’étais pas l’enfant des “Mots”. D’autant que mon paysage était plus vert et plus aéré. Joie. Adonc, quand on ne m’envoyait pas à l’école apprendre les goûts des autres, je me partageais équitablement entre les rigolades animaux-motivées et les lectures sous les couvertures. La musique entre toutes qui me tintinnabulait l’ouverture sur le monde, c’était celle de ma langue. C’est devenu celle des langues. Je suis traductrice.
D’ordinaire, quand j’écris, je m’appuie sur un texte composé dans une autre langue. Cela demande une étude approfondie du contexte. Parfois aussi - c’est plus rare - il n’est que de sentir, ou presque. Le domaine de la traduction est vaste, on n’abordera pas un essai philosophique comme un sous-titrage, la notice d’utilisation d’une machine-outil comme un poème. Pour le midrash, j’ai dérogé à une règle essentielle de la profession qui veut qu’on ne traduise pas une traduction.
En allemand, la traduction se visualise comme un passage d’une rive à l’autre (Übersetzung). Il s’agit de savoir faire traverser le sens. Retirez le savoir-faire, et vous traversez le sens. Si les aurochs se retrouvent parfois licornes à l’issue de la traversée du fleuve de l’incompréhension, la fréquence monte au volontiers quand ladite traversée se fait avec escale. À plus forte raison quand on ignore quelle langue motiva la première main. Alors pourquoi ai-je traduit de l’anglais un texte originellement écrit en hébreu ? Choisissons de répondre simplement : je n’entends pas l’hébreu. C’est pourquoi j’ai d’abord été réticente à répondre à la demande qui m’était faite. Et puis je me suis ravisée, et même persuadée que cette entreprise n’était pas aberrante. Pourquoi ? En raison de la nature spécifique de ce genre de littérature et de l’urgence, peut-être, de voir ces textes enfin traduits en français.
Les liens que je nourris m’abreuvent. On m’a fait lire “L’Invention de Jésus” de Bernard Dubourg. L’auteur y démontre, par les voies coïncidentes d’une connaissance de la pensée juive-hébraïque et d’un discernement hors du temps, qu’on peut tenter d’aborder enfin le Nouveau Testament au plus près de son essence. À la lueur de son cheminement, j’ai regardé se redessiner la trame d’une pensée biffée par la ricanante Milady de nos chevets, cette haïssable autant qu’indispensable et salutaire compagne des amants du verbe : la traduction. Bernard Dubourg postule que les textes néo-testamentaires n’ont pas été rédigés à l’origine en grec, mais en hébreu. Dans la langue hébraïque et dans l’esprit hébreu de la lettre. Le Nouveau Testament comme midrash juif-chrétien, c’est un univers entier qui s’ouvre, un soutènement émaillé de lettres carrées qui surgit, et en même temps que la satisfaction de ne plus se perdre dans les mêmes méandres que les détenteurs de vérités apprises, l’enthousiasme de toucher du doigt la richesse de cette pensée. Alors, j’ai commencé à comprendre ce qu’était le midrash.
Pour qui n’a pas idée du fonctionnement des langues sémitiques, précisons que l’hébreu ne ressemble en rien aux langues indo-européennes. Pour l’exposer schématiquement, ses lettres sont aussi des chiffres, il n’offre qu’un rôle secondaire aux voyelles et s’articule sur des racines généralement trilitères, c’est-à-dire composées de trois consonnes. Ces trois consonnes radicales déterminent l’idée mère du mot, tandis que les sons de voyelles indiquent des nuances secondaires. Les points-voyelles que l’on voit dans l’hébreu moderne ne furent ajoutés qu’au début de notre ère. Ils guident le lecteur vers la détermination immédiate de telle ou telle acception. Vu sous un autre angle, on dira qu’ils figent le sens. Car c’est sur la base consonantique que s’opère le dénouement de la parole. La substitution systématique d’une lettre par une autre est nommée thémoura. La notarique, elle, est une forme d’acrostiche fondée sur le statut initiale-mot de la lettre hébraïque. Rappelons enfin l’équivalence lettres-chiffres qui permet de mettre en relation des termes ou des expressions en fonction de leur valeur numérique. C’est ce qu’on appelle la gématrie. Elle connaît plusieurs modes qui n’ont rien de fantaisistes.
Cette essence en mosaïque scintillante et vivante de la langue hébraïque autorise un travail de tissage dont l’inventivité, la complexité et l’harmonie intrinsèque nous sont inaccessibles. Si je devais regarder par le petit bout de la lorgnette, je dirais que ce que l’hébreu a perdu dans l’anglais, il l’aurait perdu de la même façon dans sa traversée sans escale vers le français. La réflexion, alors, doit être redirigée. La référence quasi-obsessionnelle n’ayant plus lieu d’être le rendu au plus juste de la langue source, on s’efforcera de conserver l’esprit du propos en recherchant littéralité et simplicité. Pour ce faire, on conservera la cohérence terme à terme, on restera au plus proche du rythme et des tournures, on s’ingéniera à être compréhensible et cohérent sans s’octroyer la marge d’adaptation idiomatique ou culturelle qui sied à d’autres genres de supports. On cherchera à sentir, aussi, à s’imprégner de l’esprit du texte afin de conserver pied à pied cet entrebâillement par lequel le lecteur devrait pouvoir, s’il y met du sien, capter le souffle de la parole qu’on lui adresse.
“David a dit : L’homme est semblable à un souffle (hevel), ses jours sont comme l’ombre qui passe (Ps, 144, 4). De quel souffle s’agit-il ? S’il s’agit de la vapeur (hevel) d’un four, il y a quand même de la substance en elle !”
D’autant que pour qui vient de rencontrer le midrash, il ne faut pas espérer pouvoir dialoguer avec lui d’emblée en quelque langue que ce soit. Non pas qu’il soit fermé, c’est le contraire : il est tout entier tourné vers qui l’aborde. Mais pas à la manière de ceux-là qui décrètent entre eux et vous un lien né de leur manque. Non, le midrash ne se donne pas, il invite. Par sa forme, il suscite le questionnement.
La tradition juive elle-même a tendance à délaisser parfois ces textes exégétiques singuliers que les autres traditions ont volontiers tournés en dérision. Il est vrai que le ton y est déroutant. Dans le Midrash Rabba Qohélet (midrash sur l’Ecclésiaste), il est dit : “Les Sages ont souhaité supprimer le livre de Qohélet parce qu’ils y ont découvert des paroles au goût d’hérésie. Ils ont déclaré : (Quoi ? !) Toute la sagesse de Salomon serait donc contenue dans cet énoncé : REJOUIS-TOI, JEUNE HOMME, DANS TA JEUNESSE ! Moïse a dit : Sans plus suivre les désirs de vos cœurs (Nb. 15, 39), alors que Salomon nous dit : SUIS LES VOIES DE TON CŒUR ! S’agirait-il de renoncer à la contention ? N’y aurait-il ni jugement ni Juge ? Cependant ses paroles suivantes étaient : MAIS SACHE QUE SUR TOUT CELA, DIEU TE FERA VENIR EN JUGEMENT, alors ils s’exclamèrent : Salomon a bien parlé.” Le genre de “paroles au goût d’hérésie” qui valurent à Qohélet de frôler la guéniza sont légion dans le midrash et ne constituent pas le seul gravillon dans la chaussure de ses contempteurs. Le genre passe pour n’être pas sérieux. Il relève même de la calembredaine, pour qui tient à n’en voir que l’univoque coquille. Et tiens, prenons-nous au mot - c’est de circonstance - pour entrer dans le midrash par la coquille. Mettons de côté le sens de carapace, d’enveloppe, qui vient de nous être suggéré par le contexte et intéressons-nous au sens que ce vocable prend en imprimerie : “Faute typographique, lettre substituée à une autre”, nous dit Robert. “Lettre substituée à une autre”. Oups, erreur, lapsus, slip of the tongue. Valse des lettres. Miroitement du sens. Est-ce la langue, est-ce ma langue, depuis longtemps, je postulais une inclination particulière du français là-vers.
Dernièrement, j’assistais au Collège de France au cours de M. Claude Hagège portant sur les “Facteurs et directions des changements linguistiques”. C’est là l’un des nombreux agréments de Paris pour qui est libre de s’y promener lors que le quidam attend au bureau l’heure des embouteillages : le Collège de France vous réservera toujours une place confortable et gratuite parmi les messieurs âgés, détendus enfin après avoir été trop longtemps sérieux et les vieilles dames bigarrées intellectualo-frivoles. D’aucuns - adversaires de la digression ou adorateurs du plaisir solitaire de lecture - m’opposeront que j’aurais plus de profit (possiblement même sous le soleil) à lire MM. de Saussure et Benvéniste plutôt qu’à aller tenter de rogner, noyée dans une meute agitée de la caudale, un rien de substantifique moelle. Mais j’aime trop pour y renoncer les discours de l’orateur habile qui, sans faute, retombe en plein sur le fil après la plus improbable virevolte prodigue de subordonnées. Élevant le ton au-dessus des dames qui gloussaient ad libitum à chaque saillie du susnommé - qui, ah non, vraiment, ne fait pas son âge - je posai la question suivante : Pourquoi la langue française a-t-elle évolué dans un sens qui la porte, semble-t-il, tout particulièrement au jeu de mots ? Je me fis rabrouer un rien, le français ne lui apparaissait pas plus propice que toute autre langue à ces exercices-là. Il est vrai que l’Anglais, irréfutable sur son socle d’humour, déploie à l’envi un très respectable arsenal de puns. Si l’on va par là, on précisera que l’Allemand sait aussi triturer sa langue de bien réjouissante manière. Dès lors, on s’offusquera de conserve de cette distribution arbitraire des lauriers du bon mot. Par ailleurs, je me garderai de permettre que le pied que je prends dans ma langue s’accompagne d’accents cocardiers. Oui, mais attention, le maître a ses usages et souventement rabroue avant que d’opiner. Et de nous faire valoir à quel point les facteurs des changements linguistiques sont dissemblables selon les groupes humains et géographiques.
Les langues, aux cours de cycles d’évolution tutoyant couramment le millénaire, ont pris des voies divergentes et se sont différenciées de manière radicale. Il nous faut constater que si nous partageons universellement le même système de phonation et les mêmes capacités auditives, les modes choisis ici ou là pour communiquer par le verbe nous ont été soufflés par un rapport au monde à chaque fois singulier. Chaque langue constitue donc le témoin vivant - aussi longtemps qu’elle reste parlée - de la fantastique richesse humaine. Ainsi, alors que le chinois, par exemple, évoluait vers un système à base monosyllabique faisant jaillir son opulence lexicale d’une différenciation par les tons, le français choisissait la voie d’une différentiation par opposition de sons atones à l’intérieur de mots relativement longs. Passionnants arcanes de la fabrication des caractères propres à chaque langue. On sait que ce n’est pas un hasard si Heidegger proposait à ses interlocuteurs, en préambule à chaque échange, le choix entre l’allemand et le grec. On sait aussi que l’Italien, las de sa forme d’adresse dite de politesse, l’a modifiée assez récemment avant de se mettre à tutoyer gaillardement tout un chacun quand le Japonais, lui, sera mortifié d’avoir laissé échapper devant son interlocuteur une formulation du “je” non ad hoc.
Je ressens pour ma part que je suis née dans une langue caprine et joueuse. Postulons que notre toute française manière de ne plus prononcer les mots conformément à leur orthographe, en particulier, outre qu’elle jette les étrangers désireux d’apprendre notre langue dans un mordant désarroi, appelle chez certains à toute heure du jour l’équivoque, l’anagramme, le rapprochement, la glissade, le contrepet, l’assonance, le calembour… Le cheptel opulent des homonymes pourrait bien être l’un des ressorts de la pirouette langagière française. Laquelle “pirouette” il conviendrait de ne pas circonscrire trop vite à l’ordre de la badinerie. Car le panel des secteurs embrassés par l’aérienne manie est aussi vaste que la distance qui sépare Bobby Lapointe de Jacques Lacan. La gymnastique, ici instructive, là savoureuse, sera en toute circonstance bénéfique. D’ailleurs, sémillants et bienvenus, certains amateurs ne s’y sont pas trompés qui se délectent de joutes en cas narrés divers édités (prochainement ?).

EN PLUS DE CELA (me-hema), MON FILS, SOIS AVERTI QUE FAIRE DES LIVRES EST UN TRAVAIL SANS FIN (12,12) : [Comprendre] mehuma (confusion), parce que quiconque introduit chez lui plus que les vingt-quatre livres [de la Bible] introduit chez lui la confusion.
Avez-vous déjà eu l’heur, au détour d’un enchaînement de mots familiers, en croupe sur une formule aimée et maintes fois reprise, lors même que le plaisir de son surgissement vient pour une bonne part de la volupté du par cœur, de vous arrêter en pleine course, oubliant tout soudain les délices usuels, submergé par un étonnement enthousiaste et retransporté tout de go par l’appel d’air d’un éclairage nouveau ? On voit, tout à coup. C’était là, et on n’avait pas vu, pas envisagé. Le double sens, la subtilité, le clin d’œil, la tournure, le fin, l’acerbe, le drôle, l’opportun, l’interpellant. Si vous voyez ce que je veux dire, c’est que vous savez que le verbe a visage humain. J’en étais là de mes réflexions quand la porte Dubourg s’est ouverte, invitant dans ma maison la bourrasque qui portait le midrash. Tiens, me dis-je, ah mais, m’intéressai-je, examinons gaillardement.
À quoi pouvons-nous comparer cela ? À quelqu’un qui apprend une langue étrangère. Pour reprendre la métaphore du tissage - dont, rappelons-le, vient le mot texte - apprendre une autre langue, c’est manier les matériaux et les techniques de l’autre pour faire naître sous sa houlette une trame aux motifs différents de ceux qui vous ont été enseignés, une trame à la fois personnelle et inspirée de l’autre et surtout déchiffrable par lui, cohérente pour lui. Nous sommes bien dans l’appren-tissage. On ne le sait que trop, pour qui n’est pas né dedans, les début sont danaïdiques. Les premiers pas ne se passent pas de l’écrit. Cela pose les choses. Ainsi chaque mot est bien découpé, ainsi nul débit ne nous est imposé. Mais quand, au début, on ne saisit que des bribes, le danger est considérable de se détourner du texte. Ne reste que qui le veut vraiment. Parce qu’on a envie de comprendre, et on ne comprend pas. Enfin, pas tout. Le livre à la main et le dictionnaire sur les genoux, on ne peut pas, tous les deux mots, s’arrêter, vérifier. Pas tous les deux mots, non. Il faut trouver le bon rythme. Laisser passer certaines choses, les laisser venir plus tard. Ou s’insinuer, infuser.
Peut-être les personnes attirées par les langues ont-elles, plus que les autres, le goût de cette étape intermédiaire où les choses nous échappent. Comme le myope apprécie le flou qui l’entoure et aime à se passer de lunettes, l’amateur attiré par une langue qui n’est pas la sienne lui laisse sa chance de l’envoûter par ses imprécations mystérieuses. Plus prosaïquement, considérons la réponse d’un enfant à sa mère à l’issue d’un exposé sur le fonctionnement d’une bibliothèque. La mère : “Cela t’a plu ? C’était un peu compliqué, c’est dommage.” Et, soucieuse : “Tu as tout compris ?” L’enfant : “C’était bien. Je n’ai pas tout compris, mais tu sais, maman, je ne comprends jamais tout.” Il m’est avis que le passage par l’enfance nous prédispose à l’utilisation de cette “astuce philologique” que nous cite Stéphane Zagdanski au nom de Nietzsche dans sa préface à la seconde édition de “L’Impureté de Dieu” : “Une comparaison par bonds successifs entre réalités secrètement analogues et l’aptitude à poser des questions paradoxales…”.
Le shema’, la prière quotidienne qui s’ouvre sur ces mots : “Écoute, Israël”, énonce dès après la proclamation de l’unicité du Dieu d’Israël et les appels à le glorifier l’obligation d’enseigner sa parole aux enfants. “Ecoute”, n’est-ce pas l’injonction que l’on fait constamment aux enfant ? J’aime terriblement l’idée qu’en italien, le verbe “sentire” signifie à la fois “écouter” et “sentir”.
Ici, citons Finnegans Wake. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, dans Finnegans Wake, on ne comprend pas tout ! Quelle joie pourtant, en scandant avec cœur cette langue hallucinante, d’en recevoir les éclats. On fronce les sourcils, on dit les mots, on rit d’avoir vu ceci, on s’irrite de n’être qu’au bord de saisir cela, et déjà par résonance, une nouvelle configuration arrive en cascade et révèle le mot d’esprit - ou l’une de ses faces - le jeu physique, rythmique, le malaxage jouissif. Le génie du texte s’incarne dans un monstre aquatique vivace et démentiel qui, se vrillant et battant de la queue, fait courir tout autour de son corps en mouvement des bulles folles et des éclaboussures qui contiennent le monde. On les prend de plein fouet, ou elles giclent au loin, on tourne la tête, trop tard. Mais mille autres jaillissent et combien s’échapperont ? Qu’importe, ça n’est pas près de s’arrêter. Le sens bouillonne et jamais ne repose, tel le sang du juste Zacharie.
La parabole du sang bouillonnant de Zacharie me permet d’illustrer un aspect du midrash qui m’a d’emblée laissée perplexe. Il s’agit en effet d’un récit que l’on trouve plusieurs fois relaté à l’identique. Voilà pour l’industrieuse un petit pan de traduction facile ! Les Sages ont coutume de dire que le verbe divin ne comporte ni redondance ni superflu. Le midrash, lui, se l’autoriserait ? Par mégarde, par négligence ? Non pas. Alors, pourquoi cette répétition ? La question est elle-même volontiers ainsi directement formulée au sein du midrash. La première réponse, évidemment : Pour que tu t’interroges. Les modalités sont multiples. Si l’accès n’est pas facile, le texte décline ses invitations sous une infinité de formes qui toujours disent : “Interprète-moi”. Un avant-goût, en quelque sorte, lancé au lecteur prêt à se détourner, des foisonnantes ressources du texte. Si mes simples invitations crépitent, étonnent et charment, a fortiori mon cœur et ma substance !
Feuilletez l’ouvrage et vous verrez, il est vrai, surgir des pages des forêts structurelles composées d’éléments récurrents, plantés là, identiques, l’un après l’autre, et sur lesquels, très vite, l’œil rebondira au rythme saccadé que lui dicte la composition. Le plus remarquable, c’est le fameux Autre interprétation ou Autre explication.

R. Shim’on b. Laqish a dit : Il est écrit : Ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar (Gn 11,2). Pourquoi le pays est-il appelé Shinéar ? Parce que c’est là que furent vidés (she-nin’eru) ceux qui périrent lors du Déluge. Autre explication de Shinéar : [les habitants] moururent d’étouffement sans la flamme d’une lampe et sans [que leur corps] n’ait été lavé. Autre explication de Shinéar : là, [les Israélites] sont vidés (shehem menu’arim) de tous les commandements, n’ayant ni la teruma ni la dîme. [Autres explications] il est appelé Shinéar parce que ses princes (sar) meurent jeunes (ne’arim). Il est appelé Shinéar parce qu’ils ont élevé un détestant (sone) et un ennemi (ar), et qui est-il ? Nabuchodonosor.”

Ce tempo imposé parfois se fait tourbillonnant et je pense au mouvement de balancier du corps des croyants en prière. Puis le texte s’apaise et s’approche à l’occasion pour suggérer avec douceur, pour relancer sans heurts la lecture inspirée. Ne lis pas ceci mais cela, ne peut-on le comparer à un roi ? etc.
Puis encore, tout naturellement, parce que c’est l’essence de la pensée juive, surgissent des opinions divergentes, et l’on ne nous dit pas qu’une telle il faut choisir.

AVANT QUE LA JARRE SE CASSE A LA FONTAINE : deux Maîtres ont commenté ce passage. Pour l’un, cela signifie que la cruche de Baruch fut brisée à la fontaine de Jérémie, tandis que pour l’autre, c’est la cruche de Jérémie qui fut brisée à la fontaine de Baruch ; et voici ce qu’il est dit : Jérémie me les dictait toutes, et moi je les écrivais avec de l’encre sur ce livre (Jr 36, 18).

Bon. Et maintenant ? Cependant que mon italien se passe de mieux en mieux de dictionnaire - en quoi j’ai d’autant moins de mérite que le latin m’est familier - mon appréhension du midrash reste hésitante. La méconnaissance de l’hébreu, cela est établi, constitue un handicap sérieux. Rien de désespéré pourtant, le midrash a bien des choses à offrir au profane, sinon quel intérêt y aurait-il à le traduire ? En vérité, l’adresse est assez polymorphe pour que l’assoiffé qui fait jouer la poulie avec jugeote ne remonte point un seau vide, et qui n’a jamais fréquenté la pensée rabbinique n’est pas pour autant prié de s’abstenir. Du diable s’il ne trouvait pas son bonheur dans le verger des Sages, l’acronyme pé-resh-daleth-samekh (Pardès). Ce terme rassemble les quatre méthodes fondamentales de l’exégèse juive. La première méthode (Pshat), est qualifiée d’interprétation “simple” et se fonde sur le sens obvie ou littéral. La seconde (Remez), dite interprétation “allégorique”, s’intéresse au sens allusif qui peut se cacher dans chaque phrase, chaque lettre, signe et point de la Tora. La troisième (Derach) - où l’on reconnaît la racine du mot “midrash” - est l’interprétation “explicative” ou “morale” des vérités doctrinales embrassant toutes les interprétations possibles. Enfin, la dernière (Sod), parfois appelée “anagogique”, ou plus simplement “mystique”, invite à percer le sens secret, à percevoir la sagesse divine cachée dans l’Ecriture. Ces méthodes, reprises sous une forme expurgée par les Pères de l’Eglise, se trouvent chez eux résumées par la formule suivante : “Littera gesta docet, quid credas allegoria, Moralis quid agas, quo tendas anagogia” (“Le sens littéral enseigne l’histoire, le sens allégorique ce que l’on doit croire, le sens moral ce que l’on doit faire, le sens anagogique les fins dernières”). Je ne développerai pas, mon propos n’est pas de procéder à une introduction aux niveaux de lecture. J’en serais d’ailleurs résolument incapable. Alors, cela pourquoi ? Pour t’enseigner à la fois combien l’examen du midrash constitue un exercice de haute voltige et combien il est abordable en cela qu’il existe mille façons de l’aborder.
Le non-initié entreprenant des escapades édificando-livresques et électronico-défilantes dans le monde de l’herméneutique juive a de grandes chances de trouver encore et encore sur sa route le jalon Rachi. Tout comme le texte toujours appelle le texte, le thème exégèse toujours appelle Rachi. Rabbi Chlomo ben Yits’haqi est né à Troyes en 1040. Il tient une place unique au sein du corpus de la tradition juive. Thora et Talmud se conçoivent difficilement sans les commentaires du maître des maîtres. Icelui, qui passe pour privilégier le Pshat, à savoir le mode d’interprétation dit “simple” ou “littéral”, tendra-t-il, dès lors, une main salutaire à la pauvre Bretonne latinifiée ? Que nenni. C’était obvie, quand Rachi dit vouloir “établir le sens simple du texte”, il n’a pas précisément en tête la rédaction d’un traité à la Dolto ! La direction revendiquée est plutôt l’examen d’un sens qui ne fasse pas violence à la structure formelle. D’aucuns auront en tête son commentaire fameux des premiers versets de la Genèse où, à la suite d’un examen de la structure du texte, il déplace l’emphase de la création du ciel et de la terre vers la séparation de l’obscurité et de la lumière.
En ce qui concerne le midrash, l’éclairage de Rachi a la douceur de la lumière indirecte.

CEUX QUI SONT COMPOSES EN RECUEILS (ba’ale assufot) : Quand les paroles de la Tora sont-elles émises dans leur forme la plus correcte ? Lorsque ceux qui y sont versés les écoutent dans les assemblées (assufot).”

J’ai choisi d’être traductrice et non interprète. Pour l’étape de temporisation qui permet de se pencher sur un texte, de l’apprivoiser, de ressentir les aspérités de ses mots, de sa syntaxe, comme on caresse en silence un instrument de musique, comme on promène la pulpe des doigts à la surface d’un tableau travaillé en matière. Charmée par ses accents, peut-être, je laisse la parole dite m’échapper. Par là j’ai conscience d’aggraver mon cas. Non contente de faire profession de félonie, me voilà dépravée dans le goût de l’écrit. La parole divine ne fut-elle pas transmise oralement avant d’être inscrite ? Longtemps, le mode privilégié de la tradition a été l’oral. Rien ne pouvait surpasser la voix du maître et l’échange par le questionnement. Recourir à l’écrit, c’était figer le sens, le réduire, le détourner. Mais les circonstances ont dicté leurs règles. Il a fallu conserver dans l’immuable ce que l’on pouvait de la vibration invisible. C’était l’amoindrissement de sa richesse ou sa perte pure et simple. A l’instar de la traduction, l’écrit dans la tradition juive est un moindre mal, une traîtrise à laquelle on se résigne.
Eh bien, je ne saurais dire pour ma part que sur le chemin de l’apprentissage du renoncement, grand frère de la résignation, l’usage des livres me pèse d’un grand poids !

FIN DU DISCOURS. TOUT EST ENTENDU (12, 13) : La fin de la conduite de l’homme est marquée par la proclamation de ses actions [à savoir] : Untel vivait dans la droiture, untel craignait Dieu… On demanda à Salomon : Quelle est la fin de tout [à la mort d’un homme] ? Il répondit : sof davar (fin – mot/chose).

Toutes citations extraites de Qohélet Rabba.








Date de création : 26/01/2007 : 00:48
Dernière modification : 13/05/2007 : 00:52
Catégorie : Colloque d'Etel


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