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Articles - Théologie de la Libération

La Théologie de la Libération.


Au premier abord, la Théologie de la Libération (TL) n’a rien à faire avec l’eschatologie. Il s’agirait, selon les observateurs, d’une simple tendance de gauche au sein de l’Eglise. Pas de quoi convoquer la théologie. Pourtant, certains termes vont retenir notre attention, car ils ne sont pas anodins à des oreilles habituées à l’écoute du discours de l’eschatologie. L’ouvrage de référence de Leonardo Boff le maître à penser de la TL s’intitule en effet Théologie de la captivité et de la libération. Il faut se rendre à l’évidence : dans les années 1970-80 la situation de l’Amérique latine va être lue par une partie de l’Eglise comme une captivité. Autrement dit, il semble désormais impossible d’envisager un quelconque Exode vers une terre promise démocratique et prospère. L’idée d’Exode est en effet joyeuse et optimiste, elle est le modèle du Salut. La Théologie de la Libération semble avoir renoncé au salut, elle semble faire le constat d’une défaite. Elle s’incarne donc dans un fantasme de captivité. Le thème du congrès de Mexico en 1975 est d’ailleurs Libération et captivité. Mais l’élaboration théologique de la TL ne s’arrête pas là. Pour Jung Mo Sung (L'idolâtrie du capital et la mort des pauvres, 1989), le FMI et la Banque Mondiale condamnent, par la logique implacable de la dette externe, des millions de pauvres du tiers-monde à sacrifier leur vie sur l'autel du dieu “ marché mondial ”. Avec une telle phraséologie, le lecteur en arriverait presque à croire que la pratique des sacrifices humains a été rétablie à Washington, c’est pourquoi l’auteur précise dans son dernier livre Théologie et Economie (1994), qu’il ne s'agit pas de sacrifices visibles sur un autel visible, mais de sacrifices invisibles au nom de contraintes “ objectives ”, “ scientifiques ”, profanes, en réalité : religieuses.

Pour la TL, il faut vaincre le capitalisme : c'est le plus grand mal, le péché accumulé, la racine pourrie, l'arbre qui produit tous les fruits que nous connaissons si bien : la pauvreté, la faim, la maladie, la mort. (Obispos Latinoamericanos, 1978).

Idolâtrie du marché, Essai sur l'économie et la théologie, de Hugo Assmann et Franz Hinkelammer (1989) est le bréviaire du combat contre le système capitaliste désormais défini comme idolâtrie. La théologie du marché, religion officielle de la Banque Mondiale, est une sorte de religion aztèque, barbare et sacrificielle : elle exige des sacrifices humains, les pauvres doivent offrir leur vie sur l'autel des idoles économiques.

Au Vatican, on feint de penser qu’il s’agit d’une simple contamination marxiste au sein de l’Eglise, qui devrait se résorber d’elle-même.

Notre hypothèse est que la Théologie de la Libération n’a rien à voir avec la politique, la gauche ou le marxisme. Ce serait une réaction désespérée d’une partie de l’Eglise catholique face à l’offensive des pentecôtistes et autres sectes évangéliques.

La fin de la seconde guerre mondiale aurait dû être une période de paix et donc de recul de l’eschatologie. Mais en accédant à l’arme nucléaire, l’URSS devient une menace pour les USA. L’idée d’une guerre thermonucléaire n’est pas seulement un danger militaire, elle ravive les énergies eschatologiques à peine assoupies. Même si la crainte est réelle, son objet reste insaisissable parce qu’il est d’ordre psychique. L’ennemi est intérieur, c’est pourquoi il est partout. Dans un discours au Sénat, McCarthy déclare en 1951 :
... Je ne pense pas qu’il y ait lieu de craindre que les Communistes n’envoient des bombes atomiques sur Washington. Car ils y tueraient trop de leurs amis.
Fight for America - McCarthy n’est pas allé jusqu’à intituler son livre My Fight- a atteint son but. Faire entrer la peur dans chaque foyer (the enemies of our civilization work in the dark) et propager une angoisse sociale de masse jusque dans l’Amérique profonde. La chasse aux sorcières contre les communistes va prendre dès 1950 une ampleur sans précédent, s’apparentant toujours plus à l’Inquisition dont elle empruntait certaines procédures.
Dans les années cinquante justement, Billy Graham, un prédicateur évangélique a l’idée de s’associer avec des politiciens et des patrons de presse, notamment Randolph Hearst pour organiser une contre-offensive: une croisade anti-communiste dans le monde entier. La prédication traditionnelle change de nature. Il ne s’agit plus de stigmatiser les manquements à la morale chrétienne, mais d’apporter sa pierre à l’effort général en vantant sans relâche les vertus de la démocratie américaine. C’est un élément nouveau dans la prédication chrétienne. Dans la tradition américaine, très proche du champ de l’eschatologie, un danger comme le communisme aurait dû normalement être interprété comme la punition divine au relâchement des mœurs. Depuis Byzance, c’est un classique : l’Islam a triomphé à cause de nos (nombreux) péchés.
Dans les années cinquante, l’heure est donc à la lutte contre le communisme. Elle sera menée avec le pragmatisme et le souci d’efficacité propre aux américains. Elle opère une heureuse synthèse entre prédication religieuse et promotion de la libre entreprise.
L’évangélisme fondamentaliste avait hérité du puritanisme du XVIIe siècle un élément important lié à la prédestination. Le puritanisme enseignait que le chrétien ne pouvait travailler à son salut puisque Dieu avait déjà décidé de cette importante question bien avant sa naissance. Pour transformer ce constat paralysant en incitation au travail (la fameuse éthique du travail), les théologiens calvinistes avaient eu une idée de génie : puisque l’agir humain ne pouvait être la cause du salut, les fruits matériels issus de cet agir pouvaient devenir le signe du salut, celui de l'individu, mais aussi, et surtout, celui de la communauté. L’oisif et l’indigent n’ont plus qu’à trembler: le signe de leur infortune (le mot en dit long) n’indique-t-il pas qu’ils ne sont pas sauvés et que la communauté entière peut être déchue.
Cette période de délire anti-communiste a profondément marqué la société nord-américaine. C’est de cette période que date une profonde méfiance à l’encontre de l’Etat. Les classes moyennes se détournent de l’Etat, qui lui-même se désengage et désinvestit la société. On observe alors une abstention croissante aux élections et une dépolitisation des mêmes classes moyennes qui ne croient plus à la possibilité de transformation de la société par la politique. Devant l’absence d’Etat, l’individu est seul face aux forces économiques, il ne peut que se retourner vers sa communauté, et si celle-ci ne lui convient pas, il ne lui reste plus que la bande de quartier ou la mafia locale. La religiosité ambiante, si intense aux Etats-Unis pousse facilement les gens à tourner les yeux vers le ciel et non plus vers la terre. Il semble si difficile de transformer le monde que l’on peut facilement être conduit à s'inventer un Dieu d’évasion. La désaffection du politique aboutit à ce que la politique se réduise aux problèmes moraux ou sociétaux (avortement, mariage homosexuel, etc...) et que ceux-ci se réduisent en fin de compte à la religion. L’Etat de son côté est tenté de sous-traiter la solidarité (rebaptisée compassion) aux organisations caritatives. Il semble souhaiter que la discussion des problèmes politiques soit ramenée à des questions de morale religieuse et traitée le dimanche au Temple.
En même temps, la religion est devenue dans le Nouveau Monde une affaire dont l’aspect économique est primordial. La religiosité est un marché ouvert à la libre concurrence et dont l’enjeu est le contrôle des âmes (et des votes). Voici un exemple de ce qu’on peut lire chaque jour dans la presse locale :
Un consultant... a dressé un état des lieux de l'Eglise catholique américaine : faibles capacités de recrutement, système de gouvernance et de management d'un autre âge, procédés de reporting inexistants, recettes en déclin... En appliquant des méthodes de management classiques, il estime que l'Eglise pourrait améliorer son résultat financier de 15 %, soit 15 milliards de dollars.

Le diocèse catholique de Tucson, dans l'Arizona, a déposé son bilan en début de semaine en raison du coût prohibitif du règlement des affaires d'abus sexuels sur mineurs par des prêtres de ce diocèse.


• La réaction de l’Eglise catholique.

C'est dans ce contexte de montée de la prédication évangélique, qu'une partie du Catholicisme, qui voit ses parts de marché se restreindre chaque jour, a développé la Théologie de la Libération. Un pays comme le Guatemala risque de devenir bientôt un pays à majorité protestante, si ce n'est déjà fait.
La TL n’a rien à voir avec le communisme : si elle réinvente une sorte de nouvelle religion qui ressemble étrangement au communisme, c’est seulement dans la mesure où le communisme ressemblait déjà étrangement à une religion. Par exemple, la TL ignore totalement le concept de prolétariat, défini par la place qu’il occupe dans les rapports de production. Elle ne connaît que la catégorie de pauvres, qu’elle prend directement dans les Evangiles, parce qu’elle est persuadée, comme tout le monde, que les Evangiles parlent vraiment de pauvres au sens économique. Voir sur ce site l'article Pour en finir avec les pauvres.
La TL semble influencée par le marxisme, mais elle se situe sur un plan totalement différent. Par un effet d’illusion saisissant, la TL, sans même le vouloir, est en train de déborder le marxisme sur sa gauche, tout simplement parce qu’elle mobilise une énergie eschatologique plus importante que celle portée par le communisme en déclin. En effet, la TL assimile directement capitalisme et captivité. Ce qui donne l’illusion d’une radicalité qui avait, depuis Lénine, disparu du discours politique.
Pour Marx, le capitalisme joue un rôle révolutionnaire et progressiste par rapport aux structures qui lui préexistent. C’est seulement à terme qu’il est condamné par l’Histoire à disparaître, à cause du négatif qu’il porte en lui : la contradiction mortelle de l’accumulation du capital. La TL condamne, elle, totalement et tout de suite le capitalisme. Pour elle, le terme est arrivé : ce qui est le propre d’une pensée fondée sur l’eschatologie.
Le marxisme, comme l’Eglise, voient revenir vers eux à grande vitesse le boomerang de l’eschatologie qu’ils avaient tenté de domestiquer. La TL a beau contester le marxisme, et les partis communistes ont beau condamner la TL, rien n’y fait : à Rome tout le monde y voit du marxisme. Un tel dialogue de sourds pourrait paraître simplement dérisoire. Il n’empêche que, sur le terrain, les enjeux sont concrets. Par exemple, si le marxiste “ orthodoxe ” Otavio Guilherme Velho critique sévèrement l'Eglise brésilienne influencée par la TL, ce n’est pas tant parce que cette dernière condamne le capitalisme “ comme un mal absolu ”, mais c’est qu’elle s’oppose à la transformation capitaliste de l'agriculture, porteuse de progrès, et qu’elle le fait au nom des traditions et de l'idéologie pré-capitaliste de la paysannerie.

• Qu’est-ce que l’idolâtrie ?

Les élaborations les plus spectaculaires de la TL ne sont même pas celles qui tournent autour des notions de captivité ou de pauvres, ce sont celles qui traitent de l’idolâtrie et de la lutte des dieux. Cette idolâtrie n’est pas une simple reformulation ecclésiale du concept marxiste de fétichisme de la marchandise. Elle est bien différente :
La question centrale est l'idolâtrie, l'adoration des fausses divinités du système de domination. (...) Chaque système de domination se caractérise précisément par ceci, qu'il crée des dieux et des idoles qui sanctifient l'oppression et l'hostilité à la vie. (...) La recherche du vrai Dieu dans ce combat des dieux nous conduit à une vision des choses dirigée contre l'idolâtrie, rejetant les fausses divinités, les fétiches qui tuent et leurs armes religieuses de la mort. La foi dans le Dieu libérateur, celui qui révèle son visage et son secret dans la lutte des pauvres contre l'oppression s'accomplit nécessairement dans la négation des fausses divinités... La foi se tourne contre l'idolâtrie ” (La lucha de los dioses, 1980).

L’expression la lutte des Dieux évoque curieusement un retour vers une sorte de gnose manichéenne, elle souligne l’idée que la victoire n’est pas assurée, ce qui est nouveau dans le Christianisme, pour lequel la victoire du vrai Dieu est absolument certaine.

Tout se passe comme si, pour la TL, la “ religion économique ” capitaliste constituait un retour au paganisme. Les conventions de cadres d’entreprises américaines seraient en quelque sorte des rituels démoniaques. Il est vrai que la TL ne semble connaitre que le discours Reaganien et celui des télévangélistes américains. Curieusement, la TL suscite un grand intérêt au Québec, enclave catholique noyée dans un environnement protestant anglophone. Il semble que cette haine du marché soit la seule réponse que les Catholiques aient été capables d’apporter dans une lutte effectivement inégale. Comment lutter à armes égales contre la concurrence déloyale des sectes évangéliques protestantes qui s’appuient notamment sur l’espoir d’une vie matérielle meilleure pour recruter ?
La TL ne peut apporter de réponse appropriée au prosélytisme évangélique qu’en essayant de mobiliser elle aussi, en puisant dans les enthousiasmes et les énergies eschatologiques. Pour lutter contre le communisme, considéré comme le mal absolu sur terre, le fondamentalisme nord-américain avait tenté avec succès de mobiliser les énergies eschatologiques qui semblent surabonder aux USA. De nombreux courants évangélistes ont absolutisé la libre entreprise et le marché pour contrer le communisme. Les Evangélistes sont ainsi devenus les adeptes du tout marché : à savoir, une économie de marché, une société de marché et même un “ christianisme de marché ”.
Les Evangélistes mettent aussi l'accent sur la " lutte contre les démons ". Mais à l’envers en quelque sorte.
Pour les pentecôtistes : Les démons prétendent nous enlever notre droit à la bénédiction de Dieu, droit conquis par le Christ victorieux. La foi manifestée par le paiement de la dîme permet de reprendre possession de cette bénédiction. Bénédiction en matière financière, de santé, de famille, bref de prospérité.
On a là une " théologie de la prospérité ".
Or dans cet espace économique un peu particulier, le Catholicisme voit ses “ parts de marché ” se restreindre dramatiquement au profit de sectes évangéliques qui utilisent des techniques marketing dévastatrices. Le nombre affolant de sectes qui s’installent dans de nombreux pays d’Amérique latine est de nature à réveiller des schémas profondément ancrés dans l’inconscient de l’Eglise. Déjà dans son Histoire Ecclésiastique, Eusèbe de Césarée interprétait la multiplication des sectes hérétiques au sein de la Grande Eglise comme une manifestation de l’Antéchrist.
On peut toujours invoquer la thèse du complot impérialiste et de la CIA. Mais nombre de ces sectes sont autonomes financièrement. Constat accablant : c'est l'argent des brésiliens pauvres qui permet l'implantation de l'Eglise universelle du royaume de Dieu sur tous les continents, y compris dans les pays riches du Nord et en Afrique
Pour résister à cette lame de fond, la TL a développé une idéologie inverse, mais tout aussi délirante, que celle du tout marché. Nous avons bien à faire désormais à deux fondamentalismes religieux. La TL reproche aux sectes protestantes de prêcher un dieu qui n'est autre que “ la personnification transcendentalisée des lois du marché” La divinisation du marché a créé un dieu de l'argent. La TL nous en administre même la preuve définitive: c’est que “ la devise sacrée en est inscrite sur chaque dollar : In God we Trust”.

• L’inexpiable et le comble.

La TL, sous couvert d’une analyse sociale, et sous la pression de l’eschatologie protestante, témoigne d’un retour en arrière de plusieurs siècles. On sait que l’eschatologie est réactivée chaque fois que se manifeste la présence réelle ou fantasmée des notions de comble ou d’inexpiable. Ces catégories ne font pas nécessairement référence à un élément actuel. C’est plutôt à la mémoire enfouie du continent américain qu’il faut faire appel. La fin du communisme, la crise des états-nations a provoqué là aussi un phénomène de mémoire, dont témoigne le retour vers des formes de bolivarisme et d’indigénisme. Des films comme Mission ou la Controverse de Valladolid nous ont opportunément rappelé que l’Eglise n’avait reconnu qu’in extremis l’humanité des Indiens. Tout se passe comme si un élément inconscient plaidait en faveur de la thèse qui veut que les Indiens soient considérés comme des animaux. Certes, pour les noirs, cela se discutait. Mais au Brésil, les descendants de ces noirs ne discutent plus, ils vont directement chez les Evangélistes. Au Mexique, les Espagnols, agissant au nom du Dieu des catholiques, ont exterminé les trois quarts des Indiens. L’Eglise latino-américaine actuelle ferait peut-être sa repentance via la TL, de peur sans doute de devoir le faire un jour devant un tribunal. Qui sait jusqu’où pourra aller la Compétence universelle des tribunaux européens ?

Date de création : 27/01/2007 : 13:18
Dernière modification : 18/11/2007 : 00:51
Catégorie : Articles


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