le Champ du Midrash

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La boussole et le pendule

La boussole et le pendule

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Cortès devant Cuauhtémoc

Le midrash peut charrier divers points de vues parfois contradictoires. Voici un exemple qui concerne les païens:
Je prends à témoin le ciel et la terre, que tout être humain, Juif ou païen, homme ou femme, homme libre ou esclave, peut être digne par ses actes de l'Esprit Saint ( Midrash tana debe éliahu ).
Voilà qui ressemble au "ni juif, ni grec" de Paul. A coté de ce type de proclamation, les païens se voient affublés, dans le midrash juif, de divers attributs peu glorieux (stérilité, minorité, mort, etc.) L'un de ces attributs le plus problématique est l'animalité. Ce trait extraordinairement dépréciatif peut curieusement, dans le midrash, coexister avec la survalorisation des païens, pris cette fois comme agents de l'ère eschatologique. Il contient au départ une certaine dose d'humour. C'est une sorte de private joke à usage interne des académies talmudiques: la loi juive réprime sévèrement de nombreux instincts "animaux", on se valorise donc en dépréciant ceux qui n'ont pas été capables d'accepter le joug de la loi. En même temps, on envie toujours un peu secrètement le statut des païens, car il n'est pas toujours facile de réprimer lesdits instincts. C'est un combat épuisant, on rêve donc d'un moment où l'on pourra connaître enfin le repos.
Lorsque ce thème est repris par le midrash chrétien, l'humour s'estompe. Mais lorsque ce midrash chrétien n'est même plus lu comme un midrash, mais que ce texte se durcit et se présente comme texte "historique", alors l'humour disparait complétement. Il ne reste plus que la pure oscillation entre la survalorisation eschatologique des païens et leur dépréciation comme idolâtres.

Nous analysons ici un moment de cette oscillation.
Il suffit de lire la prose mystique des carnets de voyage de Christophe Colomb pour se convaincre de ceci : la découverte de l’Amerique a été vécue et pensée comme un événement d’ordre eschatologique. Il fallait donc que cette découverte prenne sa place dans le système de l'eschatologie. Pour Colomb, ce qu'il vit a un modèle dans la chrétienté, ce sont les voyages de Paul. Or, dans ses voyages, Paul rencontre des païens bien disposés envers la prédication chrétienne (contrairement aux Juifs). Par ailleurs, la nature paradisiaque que découvre Colomb ne peut renvoyer qu'à l’Eden. D’autant que les indigènes vont nus. Il seraient donc peut-être innocents comme Adam avant la faute. Cette surdétermination est un signe divin. Colomb décrit donc dans un premier temps les Indiens comme Paul le fait des barbares maltais: innocents, hospitaliers et généreux. (Voir l'article: Jeux de mots à Malte).
Pourtant, un fait incontournable va rapidement ruiner cette vision idyllique: ces hommes connaissent aussi la violence. Ces sauvages ont par exemple des ennemis: les tribus voisines avec lesquelles ils sont en guerre permanente.
Voilà une terrible déception: l’indigène peut donc aussi être mauvais. On s’avise alors qu’ils n’ont pas reçu la parole de Dieu. Ce sont des idolâtres. Comme le premier mouvement des envahisseurs était pure bonté, cette déception est plus qu'une déception, c'est une tromperie.
La déception (et accessoirement le besoin de main d’œuvre) aboutit à une position totalement inverse: les indiens sont fourbes. On peut donc les réduire en esclavage.
Sont-ils bons ? Sont-ils méchants ? La question s’avère rapidement mal posée. La bonne formulation théologique est celle-ci: Ces indiens sont-ils vraiment des descendants d'Adam ? C’est la réponse à cette question qui déterminera si ce sont de vrais humains ou si l'on peut les ranger du coté de l'animalité, comme nous y invite de manière subliminale tout le corpus apocryphe. On sait par exemple que dans les Actes de Thomas de nombreux passages assimilent les païens à des animaux (onagres, etc.). Il s'agit là de l'héritage lointain de cet humour juif qui, sorti ici de son contexte midrashique, va devenir problématique.
Les païens sont-ils humains ? La pensée eschatologie ne permet jamais, bien évidemment, la moindre réponse. En effet, comme on le sait, l’eschatologie n’est pas une boussole, c'est un pendule. La réponse sera donc oscillante.

En tant que primitif (et donc ne connaissant pas la décadence et l’impiété moderne) l’Indien est bon, en tant que païen, il est mauvais. Mais alors est-il interdit de le supprimer ? C’est la cupidité et le goût pour la domination qui vont déterminer la réponse à cette question, mais toujours sous le couvert de la théologie. Après 1452 et la chute de Constantinople, ces nouveaux chrétiens d’Amérique, viennent providentiellement compenser ce que la chrétienté venait de perdre au profit de l’Islam. Il faudrait donc, en bonne logique, éviter les massacres. La conversion sera donc le grand œuvre à entreprendre, et elle justifie pleinement la conquête du Nouveau Monde. Encore faut-il conquérir cette nouvelle terre. Le modèle théologique choisi par Cortés, ne renvoyait plus aux voyages de Paul, mais aux guerres de Josué. N'est-il pas justifié de détruire les païens ? Nouvelle oscillation.
Saint Augustin avait posé comme un dogme que la prédication de l’Evangile avait été universelle. Il est donc impossible que ces indiens n'aient pas reçu la Parole. Les premiers Franciscains, arrivés au Mexique en 1523, sont marqués par les nombreux courants millénaristes qui ont traversé le moyen-âge chrétien. La fin du monde est imminente et la découverte de ces millions d’indigènes à qui on n’a jamais prêché l’Évangile est un signe divin : ils sont certainement les derniers humains à convertir avant le retour du Christ pour le millenium .

D'un autre coté, les limites de la conversion apparaissent rapidement : les nouveaux chrétiens sont paresseux, ivrognes, ils adorent le sexe et pire, n'en ont nulle culpabilité, ils sont donc imperméables à la loi, ce sont à l'évidence des idolâtres. L’utopie d’une indianité qui ne connaîtrait pas le Mal s'effondre. Il s’ensuit, à nouveau un changement complet de la politique indienne des Franciscains qui ont tôt fait d’employer la méthode brutale qui leur apparaît seule capable de garder leurs ouailles dans le droit chemin
Leurs rivaux Dominicains soutiennent la thèse inverse : les Indiens sont naturellement bons, c’est la colonisation européenne qui les pervertit. Le pendule oscille dans l'autre sens.
Le père Francisco de Vitoria, influencé par l’humanisme chrétien, conteste même la légitimité de la Conquête. Dans ses textes, De Indis et De Jure belli, il affirme que ne s’étant jamais opposés à l’évangélisation, les Indiens auraient pu et dû être convertis par la persuasion. Charles-Quint lui interdira de prêcher et d’écrire. Las Casas, qui polémique sur ce thème avec Sepúlveda à Valladolid (1550), accepte le fait colonial issu de la Conquête, mais conteste la méthode : l’encomienda corrompt les Indiens, nuit à leur conversion et entraîne leur extermination. Sensible aux arguments de celui qu’il nommera Defensor de los Indios, le roi d’Espagne établit une tutelle d’État sur les autochtones décimés par les épidémies et les abus de toutes sortes. On reconnaît aux communautés amérindiennes converties des titres fonciers, ainsi qu’une certaine autonomie interne, sous la double surveillance de l’Église et de fonctionnaires chargés de percevoir les tributs et de recruter la main d’œuvre pour les mines et les travaux d’infrastructure.

Une fois les Nouvelles Lois des Indes (1542) traduites en institutions, l’utopie lascasienne s’efface rapidement de l’imaginaire colonial : l’Indien réel de Nouvelle-Espagne et du Pérou possède à nouveau tous les défauts des classes subalternes. Leurs qualités aussi : durs à la tâche, simples, frugaux, prolifiques, comme il convient à ceux qui, selon Saint Thomas d’Aquin, « ont été créés pour obéir ».
L’utopie du bon indien n’est pas morte pour autant. Elle sera reprise et modifiée par les Jésuites. Le bon sauvage n’est plus celui qui vit à « l’état de nature », mais bien celui que l’on arrache à l’emprise de Satan pour l’amener à la simplicité de la vie chrétienne. Dans les Réductions du Paraguay, les Jésuites instaurent une hégémonie dans le domaine des représentations et un véritable pouvoir politique. L’Église juge maintenant indispensable de reconstruire dans l’imaginaire occidental l'idée d'un bon sauvage, croyant en Dieu et obéissant à la loi naturelle, malgré la dégénérescence de ses mœurs et la confusion de ses croyances, à cause des siècles écoulés depuis la dispersion des fils d’Adam.
Le parcours théologique semble donc un mouvement pendulaire entre deux pôles : d’un côté, l'idolâtre qui fait des sacrifices humains sataniques, de l'autre le noble Sauvage, facile à convertir à un christianisme que l’Occident délaisse. Les Indiens sont donc aux vieilles nations chrétiennes ce que les païens étaient aux Juifs. Puisque les occidentaux ne veulent plus du Christianisme, nous nous tournons vers les Indiens.
Certains passages des Actes des apôtres sont donc structurants.

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• Suite du feuilleton indien.

En 1823, un illuminé, Ethan Smith, publie dans le Vermont un livre dans lequel il explique au public sa façon originale de voir les choses. Depuis quelques temps, il se demandait qui étaient vraiment les premiers habitants de son beau pays, et pourquoi Dieu avait pu consentir, lui qui est tout amour, à ce que les Indiens soient pratiquement exterminés. Or sa bible se montrait incapable de répondre à cette importante question, ce qui le préoccupait gravement. Il décida donc de venir en aide à sa bible et de trouver la réponse. Les Indiens ne sont pas d’origine asiatique, mais les descendants des Hébreux. Ce sont des anciens habitants de Jérusalem. Le peuple américain doit convertir les indiens afin de hâter le millénium.
A quelques temps de là, un certain Joseph Smith lit tranquillement son journal lorsqu'il tombe sur une réclame du livre d’Ethan Smith. Que pensez-vous qu’il arriva ? Une nouvelle religion était née. Nous sommes aux U.S.A.
Joseph Smith prétend qu’il a eu une vision au terme de laquelle il découvrit un ancien livre qui, comme par hasard, reprend point par point l’ouvrage de son homonyme. Le fondement de la nouvelle religion réside dans une révolte sincère: il est intolérable que la Bible n’explique pas tout. Or Dieu ne peut être pris en défaut, il en résulte qu’il a donc forcément laissé d’autres écrits. Smith ne fait donc qu’aider Dieu, et Dieu va l’aider en retour, ce qui est bien naturel, à trouver ces textes. C'est le minimum qu'il pouvait faire, vous n'êtes pas de mon avis ?
Jésus est donc venu en Amérique.
Les Indiens d'Amérique sont en fait une des dix tribus perdues d'Israël. S’ils sont rouges, c’est qu'ils furent maudits parce qu'ils ne suivirent pas Jésus. En fait, ce sont les hébreux. Il suffit de les convertir pour faire advenir la Parousie.
En ce début de troisième millénaire, il y a entre 9 et 11 millions de gens adeptes de cette “religion”. La grande affaire des Mormons est le baptême des morts. Une base de donnée recense 14 milliards de noms de toutes époques qui sont donc “baptisés”.
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Date de création : 03/05/2007 : 13:06
Dernière modification : 25/01/2008 : 03:14
Catégorie : Articles

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