le Champ du Midrash

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Prière de ne pas exagérer

Prière de ne pas exagérer.


Le Dialogue Judéo-Chrétien (DJC) traverse depuis quelques jours une zone de turbulences.
Le DJC nous était pourtant présenté comme le modèle du genre, un long fleuve tranquille, un voyage fraternel entre gens civilisés, bref: ce qu'on fait de mieux en matière de dialogue. Ce trou d'air a pour cause la "prière pour les Juifs perfides".

On pensait le problème résolu depuis des lunes, puisque cette perfidie avait disparu de la liturgie catholique. Mais comme dans un mauvais film hollywoodien, voila que le méchant qu'on croyait mort se relève. Par un motu proprio de Juillet 2007 le Pape autorise en effet le retour de la messe en latin. Va-t-on alors y laisser la prière pour les Juifs perfides qui y figurait, alors qu'on l'avait enlevée de la liturgie rénovée. Problème difficile et presque aussi délicat que celui du sexe des anges. Il y va du prestige du Pape. Soit il donne la priorité à la réforme et il mécontente les traditionalistes, soit il confirme le retour intégral de la messe tridentine et il mécontente les progressistes et accessoirement les tenants du dialogue Judéo-Chrétien. Le suspens est insoutenable. Que va faire le Pape ? Finalement il modifie quelques mots du latin de ladite prière mais garde la "prière pour les Juifs". Ainsi, à cause donc de trois ou quatre excentriques qui ont besoin d'entendre "Oremus" et "Dominus noster" pour se sentir pleinement chrétiens, on a une quasi-crise diplomatique au sein de cette véritable ONG qu'est le DJC.

Les partenaires juifs du DJC sont apparemment difficiles à satisfaire: non seulement on prie pour eux, mais ils trouvent le moyen de s'en montrer ingrats. Est-ce que les Juifs prient pour les Chrétiens ? Même pas! Et pourtant les Chrétiens ne s'en plaignent pas. Les partenaires juifs ne sont donc pas satisfaits. Ils avaient demandé que l'on enlève le mot "perfides" de cette prière. En 1959, le pape Jean XXIII supprima donc l'emploi de l'adjectif "perfides" pour désigner les juifs. Pourtant, il n'y a rien d'infamant dans ce terme. On parle souvent en France de la  "Perfide Albion" et les Anglais n'en font pas tout un plat. Mais ces juifs, quelle susceptibilité!

Le 4 février, le Vatican, dans un geste inouï de bonne volonté, rectifie une seconde fois cette prière. Les passages demandant à Dieu de "soustraire le peuple juif de ses ténèbres" et de " son aveuglement" disparaissent. Mais la suite, qui invite à prier "afin que Dieu illumine le coeur des juifs et qu'ils connaissent Jésus-Christ, sauveur de tous les hommes", est maintenue. Elle demande à Dieu de permettre "que tout Israël soit sauvé en faisant entrer la foule des gens dans son Eglise". Cette nouvelle version entre en vigueur à compter de l'année 2008 dans la liturgie du Vendredi saint.

Malgré toutes ces preuves d'amour de l'Eglise, la "partie juive" reste insatisfaite. Depuis juillet 2007, les grands rabbins d'Israël, ainsi que les théologiens et responsables du dialogue Judéo-Chrétien, pressent Benoît XVI de modifier, voire de supprimer complètement cette prière du Vendredi saint pour les juifs, "inadaptée à la nouvelle situation des relations entre les juifs et l'Eglise". Cette prière traduit selon eux « une idée du dialogue ayant pour finalité la conversion des juifs au catholicisme, ce qui est pour nous évidemment inacceptable ».
Certes, la prière parle de la conversion des juifs, a déclaré le cardinal Kasper sur Radio Vatican, mais cela ne veut pas dire que nous avons l'intention de nous faire missionnaires. La partie juive aurait tort de ne pas prendre au sérieux les déclarations de ce haut fonctionnaire italien. Réfléchissez un instant: vouloir convertir les Juifs, ce serait leur demander de trahir leur foi, c'est à dire d'être perfides. perfide signifie selon l'étymologie "trahir sa foi". Soyons logiques, si l'Eglise a toujours reproché aux Juifs leur perfidie, c'est qu'elle veut  que les Juifs ne soient pas perfides, qu'ils ne trahissent pas leur foi, et donc qu'ils restent juifs. L'Eglise n'a donc jamais voulu convertir les Juifs. Un peu de bon sens, que diable !

Frédéric de Prusse aurait demandé un jour à son médecin de lui apporter une preuve irréfutable de la vérité des Evangiles, et le médecin pris au dépourvu lui aurait fait cette réponse: Mais, Sire...les Juifs ! Cette anecdote est, comme on dit, signifiante: sans l'existence des Juifs, le Christianisme n'aurait plus aucun indice de sa propre réalité. Il deviendrait, à la lettre, psychotique. C'est pourquoi vous pensez bien que les Chrétiens ne vont pas faire l'erreur grossière de vouloir convertir les Juifs. S'ils commettaient cette faute stupide, il n'y aurait plus de retour en arrière possible, les Chrétiens seraient en proie à la déréliction définitive. Le sol se déroberait sous eux, le sentiment de perte de la réalité les envahirait. Les Evangiles apparaîtraient soudain pour ce qu'ils sont : un simple midrash, tel celui de Ruth ou d'Esther, dont personne ne s'aventure plus aujourd'hui à défendre l'historicité. Le Judaïsme est le repère orthonormé par rapport auquel tous les points qui forment la configuration chrétienne trouvent leurs coordonnées. Supprimez ce système d'axes, et les chrétiens n'ont plus de repères. D'où libération d'une forte angoisse. Ils sont perdus dans l'espace infini et vide qui effrayait déjà Pascal. Imaginez cinq secondes un monde chrétien sans juifs. Que signifierait désormais l'expression évangélique "le salut par les Juifs"?  Vous imaginez le prêtre lisant les Evangiles: je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. - Mais de quoi parle-t-il ? se demanderont ses ouailles en se regardant d'un air étonné.

Pour avoir une idée de cette déréliction, il suffit de consulter un type d'ouvrage, il est vrai un peu spécial, mais que vous pouvez facilement trouver sur Amazon, je veux parler des "Manuels pour le traducteur d'Evangile" tels que ceux publiés par l'Alliance Biblique Universelle, par exemple. Ces ouvrages visent à aider les missionnaires à traduire les Evangiles dans des langues très différentes des langues indo-européennes, telles le kekchi du Guatemala, le tzeltal du Mexique ou d'autres langues comme le baouli; le sotho, le maninka, le zapothèque ou le tzotzil. Dans ces ouvrages, on s'aperçoit, à chaque mot, à quel point le substrat juif des Evangiles est un obstacle presque insurmontable à ladite traduction. Des termes simples comme Royaume, messie, ange n'ont pas d'équivalents dans les langues d'Amérique du Sud. De même pour Diable, Satan, Synagogue, Pharisien, œuvres, foi, rétribution, Esprit. Traduire un mot aussi simple que "croire" devient dans certains cas un vrai cauchemar. Sans exagérer, on peut dire que traduire les Evangiles dans ces langues primitives est une histoire de fou. Car si on ne sait déjà pas rendre ces histoires de vin et d'outres dans des langues où ces termes n'existent même pas, il est difficile de fonder ensuite des métaphores ou des paraboles sur des contorsions verbales bricolées. Traduire "hypocrisie" peut ainsi prendre plusieurs mois avant de trouver la bonne contorsion et le bon bricolage, et éviter ainsi un contre-sens catastrophique. Traduire les Evangiles pour convertir ces pauvres Indiens qui n'ont rien demandé, consiste donc d'abord à les rendre juifs pour leur faire entrer l'eschatologie rabbinique dans le crâne, puis à leur expliquer qu'il faut absolument quitter cette religion satanique pour embrasser la vraie foi chrétienne. Pas étonnant que nombre de ces traducteurs-missionnaires finissent par devenir aussi dérangés que les Indiens. Voltaire a bien vu tout le ridicule de la chose. Dans l'Ingénu, il montre les efforts gigantesques déployés pour convertir le Huron. Quand la grâce opère enfin et que le Huron décide de se convertir, c'est la catastrophe: il est absolument persuadé qu'il doit d'abord se faire circoncire car, se dit-il "je ne vois pas dans le Livre qu'on me fait lire un seul personnage qui n'ait été circoncis" Aussitôt, chacun se récrie en essayant de trouver une raison plausible. Halte-là malheureux, la circoncision n'est plus de mode...lui dit le Prieur. C'est évidemment l'argument de Melle de Kerkabon qui a le plus de force théologique, elle craint qu'une erreur dans cet acte si délicat ne produise "de tristes effets auxquels les dames s'intéressent par pure bonté d'âme".
Imaginez un monde où tous les Juifs auraient été convertis depuis longtemps et le substrat juif oublié: Les Evangiles nous seraient presque aussi incompréhensibles que si nous étions des bororo. Voilà encore une preuve du fait que jamais l'Eglise n'a souhaité convertir les Juifs et n'y a pas intérêt.

Le haut fonctionnaire qui s'est exprimé sur Radio Vatican poursuit:

Nous devons respecter l'identité des juifs, eux doivent respecter la nôtre. Le dialogue se fonde à la fois sur ce que nous avons en commun et sur notre diversité, et je ne vois pas cela comme un obstacle, mais plutôt comme un défi pour un vrai dialogue théologique.
Il existerait donc un "dialogue théologique" possible et compatible avec la dogmatique chrétienne. Voyons par exemple à quoi le dogme conduit un théologien comme Karl Barth, qui n'est pourtant pas le pire antisémite: le fait que les juifs n'ont pas reconnu le Christ, nous dit K. Barth, est une plaie sur le corps du Christ. Sympa, le dialogue théologique. On imagine déjà ce que ce sera quand le dialogue Judéo-Chrétien sera ouvert aux Musulmans. Le discours de Ratisbonne nous a donné un avant-goût de ce qui nous attend. Benoît XVI se vit comme un philosophe, il est persuadé que la Théologie fait encore partie de la Philosophie comme dans les manuels de philo des années 50, il a soif d'en découdre, de défendre sa foi grâce à un bon "dialogue théologique": Sauve qui peut! Tous aux abris! Peut-être un historien de la Curie devrait-il conseiller plutôt à l'actuel Pape de suivre le sage exemple de Théodose qui alla jusqu'à interdire toute discussion théologique...

En réalité, le Christianisme ferait mieux de reconnaître qu'il est structurellement, et par construction, dans une véritable schizophrénie par rapport à la persistance du Judaïsme. Cette persistance lui est insupportable car elle sape la "vérité" du christianisme. Elle lui est d'ailleurs incompréhensible, c'est un mystère. Si le messie n'a été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël (Mt 15, 24) et que les principaux intéressés restent sourds, il y a un problème, comme on dit à Houston lorsque la navette disparaît des radars. Mais en même temps il faut absolument préserver les juifs comme "témoins" du Christianisme, car sans eux, les Evangiles n'ont plus de fondement. Comme la langue d'Esope, les Juifs sont donc la meilleure et la pire des choses. On peut donc prédire sans risque d'erreur que le dialogue Judéo-Chrétien est appelé à connaître une longue suite d'oscillations. Voire une oscillation permanente.

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La prière de l'édition du nouveau missel adopté en 1969 par Paul VI et entré en vigueur en 1970 est maintenant :

Prions pour les juifs à qui Dieu a parlé, en premier : qu'ils progressent dans l'amour de son Nom et la fidélité de son Alliance.
Tous prient en silence. Puis le prêtre dit :
Dieu éternel et Tout-Puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l'Alliance, comme ton Église t'en supplie. Par Jésus, le Christ, Notre Seigneur.
Le peuple répond : « Amen. »

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Voici la version "latine"
Oremus et pro perfidis Judaeis : Ut Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum ut et ipsi agnoscent Jesum Christum Dominum nostrum.
Non respondetur Amen, nec dicitur oremus aut Flectamus genua, aut Levate, sed statim dicitur : Omnipotens sempiterne Deus qui etiam judaicam perfidiam a tua misericordia non repellis; exaudi preces nostras quas pro illius populi obcaecatione deferimus, ut agnita veritatis tuae luce quae Christus est, a suis tenebris eruantur.
Per eumdem Dominum nostrum Jesun Christum Filium tuum, qui tecum vivit et regnat in unitate Spirtus Sancti Deus, per omnia saecula saeculorum. Amen.

Ce texte peut se traduire de la façon suivante:

Prions aussi pour les juifs perfides afin que Dieu Notre Seigneur enlève le voile qui couvre leurs coeurs et qu'eux aussi reconnaissent Jésus, le Christ, Notre-Seigneur.
On ne répond pas : Amen et on ne dit pas prions, on ne se met pas à genoux, on ne dit pas : Levez-vous, mais on poursuit aussitôt :

Dieu Tout-Puissant et éternel, qui n'exclus pas même la perfidie juive de ta miséricorde, exauce nos prières que nous t'adressons pour l'aveuglement de ce peuple, afin qu'ayant reconnu la lumière de ta vérité qui est le Christ, ils sortent de leurs ténèbres.



Date de création : 09/02/2008 : 12:16
Dernière modification : 10/02/2008 : 16:13
Catégorie : Humour

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