le Champ du Midrash

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Y. Souladié: Christ et Antichrist

Yannick Souladié
Université de Toulouse le Mirail
Christ et Antichrist
Figures de l’Inversion des valeurs chez Nietzsche.

Rapprocher Nietzsche du midrash. Voilà qui peut à première vue paraître curieux, le philosophe n’ayant, en son temps, visiblement aucune idée de ce que pouvait être la tradition midrashique, alors méprisée par l’orthodoxie juive. C’est la thèse mythiste (qui veut que le personnage de Jésus-Christ soit une pure fiction sans aucune assise historique) qui m’a conduit au midrash. Les historiens rationalistes, aussi convaincants qu’ils puissent être quant à leur démonstration de l’inexistence de Jésus, n’ont jamais, à mes yeux suffisamment éclairci le phénomène « christianisme ». Si ni Jésus, ni les apôtres n’ont existé, comment alors expliquer l’apparition de cette nouvelle religion, et surtout, quel statut donner au texte du Nouveau Testament ?
En considérant ce nouveau Testament comme un midrash originairement rédigé en hébreu, Bernard Dubourg apporte une lumière supplémentaire sur la manière dont le christianisme s’est inspiré du judaïsme tout en le mécomprenant et en s’opposant à lui (1). Les points de rencontre avec Nietzsche, qui s’est beaucoup intéressé à l’origine juive du christianisme, sont nombreux, et, les parallèles entre le philosophe et la lecture midrashique du Nouveau Testament s’avéreront sans doute être un sujet d’étude captivant. Ces parallèles seront pour l’instant en grande partie à la charge du lecteur, la présente étude se contentant de clarifier la position de Nietzsche sur des sujets abordés par les études midrashiques, à savoir l’émergence du christianisme et de son idéal de l’homme représenté par le Christ, ce en soulignant l’importance de l’Antichrist au sein de l’œuvre de Nietzsche. Elle cherchera ensuite à comprendre le sens de cette « malédiction » (2) que le philosophe jette sur le christianisme, et, en conclusion, tentera de mettre en avant les potentielles perspectives historiques et politiques de cette Inversion de toutes les valeurs, qui se donne pour objectif de « briser l’histoire de l’humanité en deux » (3).

I. Der Antichrist.

Après Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche décide de se lancer dans un grand projet philosophique auquel il donne, entre autres, le nom de Volonté de puissance. Fin juillet 1888, il abandonne définitivement ce projet et, le 7 septembre, entame la rédaction d’une Inversion de toutes les valeurs en quatre livres. Le premier livre de cette Inversion : Der Antichrist est achevé le 30. Mais soudain, le 20 novembre, dans une lettre à Georg Brandes, Nietzsche présente l’Antichrist comme constituant, à lui seul, L’Inversion de toutes les valeurs en sa totalité (4). À partir de ce jour, Nietzsche considérera, dans toutes ses lettres, l’Antichrist comme l’aboutissement de sa philosophie.
Depuis les travaux de Colli et Montinari, on sait que le livre publié par la sœur de Nietzsche sous le nom de Volonté de puissance, est un faux composé de textes tronqués, mal déchiffrés, falsifiés, arbitrairement compilés et affublés d’ajouts d’auteurs divers (5). Aucun lecteur sérieux n’y fait désormais plus référence. Mais, a-t-on vraiment pris la mesure de la signification philosophique de l’abandon du projet de Volonté de puissance, et, de l’instauration de l’Antichrist en Inversion de toutes les valeurs ? Trop souvent, on a usé des Fragments posthumes comme on avait usé de La Volonté de puissance : on a voulu voir en eux la part la plus importante de la pensée de Nietzsche. Or, les textes compilés par Colli et Montinari ne sont pas les fragments d’une œuvre que Nietzsche n’aurait pas eu le temps d’écrire, mais bien des brouillons qu’il a, au bout du compte, pour une raison ou une autre, laissés de côté. On ne peut pas prétendre comme le fait Heidegger que « la philosophie proprement dite de Nietzsche, il faudra la chercher dans les "posthumes". » (6). Il faut désormais en revenir aux textes publiés ou préparés par la publication par Nietzsche en personne, et en particulier à l’Antichrist, Inversion de toutes les valeurs.

•Le terme "Antichrist".

Le terme antichristos terme grec, trouve son origine dans deux épîtres attribuées à Jean (7). Luther, dans sa traduction du Nouveau Testament a rendu ce terme par Der Widerchrist. Il y a en en effet trois mots correspondant à ajntivcristo" en allemand : Der Endchrist, der Widerchrist, der Antichrist. Der Endchrist est un terme théologique peu utilisé. Signifiant littéralement "le Christ de la fin", il désigne cet individu devant venir à la fin des temps pour prêcher une religion contraire à celle du Christ. Der Widerchrist, littéralement le "Contre-Christ", fut la traduction officielle deajntivcristo" jusqu’en 1911, celle de Luther donc. C’est le terme employé par tous les théologiens et les érudits au temps de Nietzsche. Der Antichrist, dérivé des langues romanes, était surtout connu du peuple. Nietzsche a volontairement choisi der Antichrist aux dépens de der Widerchrist plus utilisé à son époque. Il a voulu par-là, marquer son mépris des théologiens et sa volonté d’apparaître comme une espèce de monstre : der Antichrist est un mot qui effraye le peuple. Mais plus que tout cela, en préférant le préfixe grec "anti" au préfixe allemand "wider" Nietzsche insiste sur l’origine grecque de cet Antichrist.
C'est pour cela que nous prenons le parti de traduire Der Antichrist par l’Antichrist, et non l'Antéchrist. "Antichrist" n'est par ailleurs pas un pur néologisme, la plupart des dictionnaires de la Bible, comme celui d'André-Marie Gérard, l'acceptent. Le terme a même été officiellement établi au 17e siècle, avant de recéder la place à "Antéchrist". Dans Ecce Homo, Nietzsche fait par ailleurs clairement référence à la racine grecque de der Antichrist, lorsqu'il écrit : « je suis, en grec, et pas seulement en grec, l’Antichrist… » (8) . Il faut noter que le préfixe "anti" était relativement peu utilisé au 19e siècle, les germanophones disposant de nombreux préfixes pour souligner l'opposition : « gegen- », « wider- », « un- », et même parfois « a- » ou « il- » (9). Or, on peut constater une recrudescence de « anti- », peu courant en allemand, dans les dernières œuvres de Nietzsche, et il nous a donc paru nécessaire de préserver ce préfixe en français.
Tous les derniers livres du philosophe ont été conçus comme annexes de L'Inversion : le Crépuscule des idoles est ainsi présenté comme un « délassement ». Ecce Homo est quant à lui décrit comme un « avant propos » (10), un « avant goût » (11) de l’Antichrist : de la même manière que les préfaces de 1886 devaient clore la philosophie passée de Nietzsche pour annoncer La Volonté de puissance, Ecce Homo tire un bilan des ouvrages passés et annonce l’Antichrist avenir. Une seule œuvre semble avoir aux yeux de Nietzsche autant de poids que son Inversion : Ainsi Parlait Zarathoustra. Et, c'est de fait lors de sa parution que Nietzsche s'est pour la toute première fois présenté comme l’Antichrist, dans trois lettres à ses plus proches amis (12). Durant le dernier trimestre de l'année 1888 , Nietzsche ne va cesser de présenter conjointement ce qu'il considère comme ses deux œuvres philosophiques majeures : Zarathoustra et l’Antichrist (13).
A-t-on vraiment pris la mesure de cela, il semble que l'on ait toujours minimisé l'importance du livre et du concept d'Antichrist (14). Dans son récent Vocabulaire de Nietzsche (15), Patrick Wotling ne juge par exemple pas nécessaire de définir les mots "christianisme" et "Antichrist". Or, loin d'être un renoncement, une incapacité à créer le système de La Volonté de puissance, l’Antichrist correspond à ce que Nietzsche appelle « la saison de la récolte » (16). Il est le produit de la maturité, le livre grâce auquel toute sa philosophie s'illumine, comme le montre cette lettre du 22 décembre 1888 :
Très curieux ! Je comprends, depuis quatre semaines, mes propres écrits, - plus encore, je les estime. Très sérieusement, je n'ai jamais su ce qu'ils signifiaient ; je mentirais, si je disais que, Zarathoustra excepté, ils m'en ont imposé. C'est la mère avec son enfant : elle l'aime peut-être, mais avec une parfaite stupidité sur ce que l'enfant est. - Maintenant, j'ai la conviction absolue que tout est réussi, depuis le commencement - tout est unité et veut l'unité. (17)
Comme le fait remarquer Didier Frank, « si ce n'est qu'après avoir assimilé l’Antichrist à l'Inversion que Nietzsche a pu lui-même saisir l'unité de son œuvre, alors la destruction du christianisme en est la clé de voûte. » (18) L'unité de la philosophie de Nietzsche se fait ainsi grâce à la figure de l’Antichrist, destructeur, "maudisseur" du christianisme. Il est tout à fait faux de dire que l'œuvre de Nietzsche est inachevée, la dernière philosophie de Nietzsche est dans l’Antichrist, Inversion de toutes les valeurs. La dernière philosophie de Nietzsche est une philosophie de l’Antichrist.

II. Nietzsche et le christianisme.

• Nihilisme et christianisme.
Pourquoi la philosophie doit-elle passer par une « guerre à mort » (19), par une « malédiction » contre le christianisme ? Qui est donc cet Antichrist, et que veut-il ? On a souvent, à la suite de Heidegger vu dans la dernière philosophie de Nietzsche un combat contre le nihilisme. Lorsque l'on considère, comme nombre de commentateurs, que le nihilisme est bien le concept central chez Nietzsche, on condamne de fait ce dernier à rester prisonnier de la métaphysique occidentale (20), car « le domaine de déploiement et d'avènement du nihilisme, c'est la métaphysique elle-même » (21) nous dit Heidegger. Ce dernier considère de la sorte que le christianisme n'est qu'une des formes du nihilisme (22), et que les passages antichrétiens de Nietzsche doivent être compris en tant que passages anti-nihilistes déguisés ou particularisés (23).
Toutefois, si le thème du nihilisme est bien présent dans certains Fragments posthumes, il l'est beaucoup moins dans les œuvres publiées. Avec l'abandon de La Volonté de puissance, ce thème s'est petit à petit éclipsé, pour faire place à celui du christianisme. Vouloir comprendre la dernière philosophie de Nietzsche comme un développement dialectique du nihilisme, est aussi peu adéquat que lire Zarathoustra sous l'angle du rationalisme d'Humain trop humain. On rend ainsi tout puissant, on érige au rang de système ce qui n'est encore qu'un Versuch dans le devenir de la pensée, une tentative à l'issue incertaine, un Holzweg. Sans l'optique lumineuse de l’Antichrist, les chemins ouverts à l'aide des perspectives de l'esprit libre et du nihilisme seraient condamnés à ne mener nulle part (24).
Dans la Généalogie de la morale, texte publié, Nietzsche définit ainsi le nihilisme : « qu'est-ce aujourd'hui que le nihilisme si ce n'est cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme… » (25) . Il n'est pas ici question d'un néant métaphysique, mais bien d'un problème lié à la dignité et à la force de l'homme. Le problème du nihilisme, problème touchant la civilisation européenne, s'est de plus en plus recentré sur le devenir du corps de l'homme européen, et a fini par s'intégrer dans le problème plus fondamental posé par le christianisme, le problème posé par l'homme chrétien, par l'idéal du Christ. Le Crépuscule des idoles fait ainsi directement le lien entre le nihilisme du philosophe et les idéaux de l'homme :
Si un philosophe pouvait être nihiliste, il le serait parce qu'il trouve la néant derrière tous les idéaux de l'homme. Pas même le néant - mais seulement ce qui ne vaut rien, l'absurde, le malade, le lâche, le fatigué, toute espèce de lie dans la coupe vidée de sa vie… (26)
La perspective philosophique du nihilisme s'avère n'être pas tenable (le philosophe ne peut pas être nihiliste), car ce n'est pas un néant ontologique, mais bien la maladie, la déficience vitale, qui se cache derrière ces idéaux, dont la vacuité a provoqué l'avènement de ce nihilisme. La lutte contre cette dégénérescence des forces actives de la vie ne passe pas par un Aufhebung (27) du nihilisme, mais bien par une « guerre à mort » contre cette maladie létale que représente le christianisme. Etre nihiliste, ce serait croire que seul le néant, c'est-à-dire une abstraction, une représentation intellectuelle meut le monde. Or pour Nietzsche, il n'y a pas de causalité intellectuelle. Si la conscience en vient à échafauder une théorie sur le nihilisme, ce n'est pas parce qu'elle aurait réussi à saisir par ses propres moyens une réalité dernière appelée « néant », mais bien parce que ces idéaux, aussi bien que la prise de conscience désabusée de leur vacuité, sont le produit de « ce qui ne vaut rien », de ce qui est « absurde », « malade », « lâche », « fatigué », de toute la « lie » qui reste une vois que la coupe de la vie est vidée.
Les termes qu'emploie Nietzsche pour décrire les états négatifs de l'homme ne sont de la sorte pas équivalents. Dans les Fragments posthumes, Nietzsche a pu dire qu'il avait été « foncièrement nihiliste » (28), dans Ecce Homo, qu'« indépendamment du fait que je suis un décadent, j'en suis également tout le contraire. » (29). Mais il écrit par contre : « Je n'ai pas été chrétien une seule heure de ma vie » (30) . Ainsi, Nietzsche peut dans une certaine mesure se dire nihiliste et décadent, mais en aucun cas chrétien. Dans le Crépuscule des idoles, on peut également trouver une tel rejet radical du chrétien :
Un chrétien qui serait également artiste, cela n'existe pas… Que l'on ne pousse pas la puérilité jusqu'à m'objecter Raphaël, ou aucun des chrétiens homéopathes du XIXe siècle. Raphaël disait "oui", Raphaël faisait "oui", par conséquent Raphaël n'était pas un Chrétien… (31)
Raphaël, qui a passé sa vie à peindre des figures de l'Evangile ne saurait en raison de sa nature artiste être considéré comme un chrétien. « Chrétien » désigne aux yeux de Nietzsche quelque chose de beaucoup plus néfaste que « nihiliste » ou « décadent », il s'oppose de manière absolue au « fondamentalement sain » (32). Le christianisme est « le plus grand malheur » de l'humanité » (33), il constitue la maladie absolue, incurable dont souffre l'homme. Nietzsche va ainsi le définir comme « l'unique et immortelle flétrissure de l'humanité » (34) et c'est « toujours avec la constatation d'une pure impossibilité » (35) qu'il s'est frotté aux idéaux chrétiens.

• Jésus et le Christ.
On a souvent mal compris le rapport de Nietzsche à cet idéal de l'homme que représente le Christ. On a ainsi prétendu que l’Antichrist était un mauvais titre pour son dernier ouvrage sur le christianisme (Janz et Podach notamment (36)), car apparemment, il n'y était pas question de Jésus-Christ. Il y a aussi toute cette stupide polémique, sur laquelle il n'est pas nécessaire de s'attarder, au sujet d'une passion secrète de Nietzsche pour le personnage de Jésus, qui apparaîtrait au grand jour dans les lettres de la folie signées « le crucifié » (37).
Or, il est bien question du personnage de Jésus dans l’Antichrist, onze paragraphes sur soixante-deux lui sont consacrés. Nietzsche ne fait pas l'éloge du personnage, ne l'attaque pas non plus, mais se contente de le décrire comme un bouddhiste innocent, un idiot. On a voulu voir dans ce mot « idiot », soit une insulte gratuite de la part de Nietzsche, soit la description d'une position politique qui aurait été défendue consciemment par Jésus. Janz et Salaquarda croient ainsi que Nietzsche entend ce mot dans son sens grec, "idiotes", qui signifie "simple particulier" (38). On ne semble, dans tous les cas, pas accepter que Nietzsche traite l'homme le plus adulé pendant près de deux millénaires de simple idiot. Jean-Claude Hémery, dans sa traduction chez Gallimard, met ainsi ce mot entre guillemets, alors que ceux-ci sont absents du texte allemand - on ne cesse d'être surpris par les libertés que prennent certains traducteurs. Pourtant Nietzsche écrit bien noir sur blanc que c'est « pour parler avec toute la sévérité d'un physiologiste » qu'il qualifie Jésus d'« idiot » (39). C'est par nature que Jésus est idiot. Nietzsche fait ici bien référence à l'idiotie congénitale telle qu'elle était étudiée par la médecine de son temps. Jésus ne « résiste pas au méchant » (40), non par choix, mais par incapacité physique, parce qu'il ne peut faire autrement. Il y a en lui la même haine de la réalité que celle que l'on peut trouver chez les chrétiens, mais celle-ci est instinctive (41), et par ailleurs dépourvue de tout ressentiment. La "haine" de Jésus n'est pas consciente, le Galiléen est ainsi exempt de toute torture intérieure provoqué par la rancœur, exempt de tout sentiment du péché.
Jésus est donc un idiot, un homme qui n'a pas évolué, un homme sans devenir, un demeuré au strict sens du terme. Il est insignifiant, ce n'est pas un homme qui, en tant que tel, marque l'histoire. Le christianisme ne peut ainsi pas être considéré comme son œuvre. Dans l’Antichrist, Nietzsche va ainsi devoir séparer le personnage historique de Jésus de celui du Christ. Cette distinction entre Jésus et le Christ, qui n'intervient qu'après 1 887 (42), est fondamentale chez le dernier Nietzsche. Le livre et le concept même d'Antichrist sont intimement liés à elle : le personnage de l’Antichrist ne prend en effet tout son sens que dans son opposition à la figure mythique du Christ. Jésus est donc un bouddhiste idiot ayant vécu au début de notre ère, le Christ (ou le Dieu en croix, le Crucifié), une figure forgée par les premiers chrétiens, un mythe, au même titre qu'Apollon ou Mithra. l’Antichrist est ainsi dirigé contre le Christ, non contre Jésus.

•La malédiction.
D'où vient alors le christianisme, si Jésus n'est pas à son origine ? On a souvent cru que Nietzsche faisait de l'apôtre Paul (43) son unique fondateur. Pour le philosophe, le rôle de Paul est certes déterminant dans la construction de la figure du Christ, mais il ne peut, à lui seul, être tenu responsable de l'apparition du christianisme.
Les travaux préparatoires à l’Antichrist commencent en 1887 , avec la lecture de Dostoïevski, Renan, Tolstoï et Wellhausen. Les Prolégomènes à l'histoire d'Israël < Prolegomena zur Geschichte Israels >, de Julius Wellhausen sont une source trop négligée de Nietzsche. Wellhausen distingue trois étapes dans le judaïsme antique : il y a premièrement le temps du royaume d'Israël, s'étendant des origines au 9e siècle, deuxièmement le règne de la classe sacerdotale jusqu'à la chute de Jérusalem en 587, et troisièmement le judaïsme de la diaspora. C'est au cours de cette troisième période que s'est produite, selon Nietzsche, la première inversion des valeurs. Elle aurait ainsi eu lieu, bien avant l'an 0, et il est donc faux de dire, avec Jaspers et Blondel, que l'Inversion de nietzschéenne est une critique interne au christianisme, car le christianisme n'est, aux yeux du philosophe, que l'aggravation de l'inversion juive originelle.
La première inversion est donc consécutive à la décadence du royaume d'Israël, décadence se répercutant également, au point de vue de l'idéal sur l'image du dieu unique :
Il était sûr et vindicatif dans sa jeunesse, ce Dieu venu d'Orient, et il édifia un enfer pour distraire ses favoris. Mais il finit par devenir vieux et mou et flasque et compatissant, plus semblable à un grand-père qu'à un père, semblable surtout à une vieille grand-mère toute branlante. (44)
Dieu national à l'origine, le grand dieu du peuple d'Israël s'est affaibli à mesure que ce même peuple perdait son pouvoir temporel. Il s'est dans un premier temps inféodé aux désirs de la classe sacerdotale, pour ensuite s'ouvrir à tous lors de la diaspora, et devenir ce « grand cosmopolite » (45) doux et compatissant qu'est le dieu chrétien. Cette dévalorisation de l'image de Dieu s'est poursuivie, si bien que cette « vieille grand-mère toute branlante » a fini par rendre l'âme : « Dieu est mort » (46). Le dieu et le "peuple" chrétien semble ainsi logiquement s'inscrire dans la suite du processus de décadence du dieu et du peuple d'Israël.
Il ne faut cependant pas tirer des conclusions hâtives et prétendre que l'avènement du christianisme n'est que la conséquence naturelle de tout le mouvement judaïque, et ainsi faire de l’Antichristianisme radical de Nietzsche un antijudaïsme. Pour Nietzsche, le christianisme n'est pas l'héritier de la totalité de l'histoire d'Israël, mais a seulement profité de la pire période d'affaiblissement de ce dernier. Si l'on avait lu avec plus d'attention Wellhausen on aurait peut-être mieux compris la position de Nietzsche envers les Juifs. Souvent les personnes qui, à juste titre, essayent de défendre Nietzsche contre les accusations d'antisémitisme suscitées par ses propos en apparence contradictoires s'y prennent bien mal. Lorsque Nietzsche loue les Juifs, il fait référence, soit aux Juifs du Royaume d'Israël, soit aux Juifs de son temps, qu'il juge supérieurs aux Allemands. Quand il s'en prend à eux, il ne se contredit pas, car il vise le judaïsme de la troisième période, en lequel il voit la cause du christianisme. Quoiqu'il en soit, si ses propos sur les Juifs peuvent parfois paraître ambigus, sa position envers les antisémites ne l'est absolument pas. Nietzsche n'a jamais fait aucun compromis avec l'antisémitisme, il lui a toujours opposé un Non absolu.
Le judaïsme tardif n'est en outre pas la seule source de décadence. Celle-ci a aussi eu lieu en Grèce, avec Socrate et Platon. Qu'est-ce que le christianisme ? L'union de la philosophie grecque décadente avec le judaïsme vidé de sa force. Le christianisme n'est pas le produit d'un seul homme, d'un prétendu Jésus-Christ dont on ne sait rien, mais un processus qui a commencé sous Alexandre le Grand, lors de la rencontre entre Orient et Occident pour s'achever vers l'an 130-150 avec l'apparition de la nouvelle religion. Selon Nietzsche, le christianisme est « un conglomérat de forces de décadence venues de partout, qui se serrent les unes contre les autres et se cherchent ». Le Christ de Paul n'est pas la cause de la dégénérescence, il est le symbole en lequel se sont reconnues et sous lequel se sont regroupées toutes les formes de décadence juive, hellénistique et païenne.
Le mouvement chrétien, comme mouvement européen, est dès le départ un mouvement global de déchets et rebuts de toute sorte [...] Le christianisme a pour fondement la rancune des malades, l'instinct dirigé contre les bien-portants, contre la santé. [...] Dieu en croix - ne comprend-on toujours pas l'effroyable arrière pensée de ce symbole ? - Tout ce qui souffre, tout ce qui pend à la croix, est divin… (47)
Le christianisme, qui trouve son plus haut point et son symbole dans le dieu en croix, dans le Christ, est un « mouvement européen », un fait de civilisation interne à l'Europe. C'est ainsi aux « hyperboréens », aux « bons européens » que Nietzsche s'adresse dans la préface de l’Antichrist. Cet ouvrage ne propose pas une critique interne du christianisme, mais veut opposer à ce « conglomérat de forces de décadence », à cette maladie létale, un contre-mouvement européen de la santé, ce en revenant aux bases saines du grand Israël et de la Grèce antique.
Il faut donc en revenir à la source du mal, à Alexandre et à cette rencontre de l'Orient et de l'Occident qui a mal tourné et a abouti au christianisme. Déjà en 1875 , Nietzsche espérait la venue d'un « anti-Alexandre » (48) pour renouer le nœud gordien de la culture et sauver la civilisation. Pour lutter contre la philosophie platonicienne, l'Europe doit s'inspirer de la Grèce tragique, pour contrer le judéo-christianisme, elle doit retrouver ce qui faisait l'unité du royaume d'Israël, unité dont Nietzsche croit encore déceler des traces dans le judaïsme de son temps. Ainsi, dans le paragraphe (25) 1 de Par-delà Bien et Mal, Nietzsche précise que l'on aura aussi besoin des Juifs pour bâtir l'Europe de demain.
Car, en ce qui concerne le devenir de l'Europe, Nietzsche a sous la main une autre forme de rencontre entre l'Orient et l'Occident. Celle-ci a eu lieu en Grèce : un dieu sauvage, venu d'orient, qui aurait par sa violence pu renverser l'hellénité, à été assimilé et réélaboré par la culture grecque. Il a donné naissance à sa plus haute forme de civilisation, la Grèce de la tragédie. En 1871, dans La Vision dionysiaque du monde, Nietzsche avait déjà vu en Dionysos le fruit d'une rencontre réussie entre l'Orient et l'Occident (49). C'est ce même Dionysos qui revient en force dans les derniers textes de Nietzsche, pour contrer le Christ. En ces deux figures s'incarnent en effet deux futurs antinomiques pour l'Europe : celle-ci pourra s'orienter soit vers un devenir dionysiaque, soit vers un avenir chrétien - c'est à dire une absence de devenir, qui mènera à terme à ce que Nietzsche appelle le « bouddhisme européen » (50). l’Antichrist doit ainsi être considéré comme un attentat visant à renverser la loi du Christ, régnant en Europe depuis près de deux millénaires, pour instaurer celle de Dionysos. Nietzsche conclut ainsi Ecce Homo, son dernier livre, à l'aide d'une phrase qui sonne comme le résumé de toute son entreprise philosophique : « M'a-t-on compris ? - Dionysos contre le Crucifié… » (51)
Le sous titre de l’Antichrist a de quoi surprendre : « malédiction sur le christianisme » . Pourquoi maudire le christianisme ? Quel est le sens de ce type de combat ? Fluchen signifie "maudire", "souiller", "couvrir d'opprobre". l’Antichrist cherche à souiller le christianisme, cependant, ainsi que l'a bien montré Jörg Salaquarda (52), on ne peut le considérer comme un livre négatif. Tout le propos de Nietzsche est en effet de souligner qu'à l'origine, il y avait un monde sain, un monde en accord avec les forces vives de la nature. C'est le christianisme qui s'est opposé à ce monde et l'a corrompu, souillé. C'est le christianisme qui par essence est un "anti", une malédiction contre la vie saine. Nietzsche le définit comme « l'unique et immortelle souillure de l'humanité » (53). Le propos de l’Antichrist peut paraître à première vue négatif, mais il ne constitue de fait que la malédiction d'une malédiction chrétienne originelle. Il est un Fluch gegen Fluch, un anti-anti, un ouvrage contre la maladie et en faveur de la santé. Voir en lui un livre plein de haine, un livre méchant envers le christianisme, c'est avoir une lecture typiquement chrétienne, dans la mesure où l'on reste prisonnier de l'évaluation plébéienne du « bon et méchant », telle qu'elle est décrite dans la Généalogie de la morale.
Regardons en effet de quelle manière s'ouvre l’Antichrist : juste après l'appel aux Hyperboréens, aux bons Européens du premier paragraphe, le paragraphe 2 donne une définition de « Qu'est-ce qui est bon ». On est bien là dans la logique le la Généalogie de la morale, où ce qui se s'éprouve comme fort commence par se définir lui-même comme bon. Ce n'est qu'ensuite, que Nietzsche se demande « Qu'est-ce qui mauvais ». Antichrist est lui-même un terme calomnieux, avec lequel la masse crédule désigne celui qui la terrifie par sa liberté d'action et de pensée. En affirmant la positivité du concept d'Antichrist, que les faibles considèrent comme « méchant », Nietzsche se place bien dans la perspective de la restauration du couple « gut und schlecht » aux dépens du couple « gut und böse » . l’Antichrist prétend se situer de la sorte par delà « Bien et Mal », c'est-à-dire par delà les jugements de valeur grégaires, ce qui comme nous le rappelle Nietzsche ne signifie pas par-delà « bon et mauvais », évaluations aristocratiques. Car tel est le sens de cette malédiction sur le christianisme : déchoir le christianisme du trône qu'il a usurpé à l'aide d'un langage faussé où les valeurs sont inversée, où ce qui est mauvais s'affuble de noms saints. Maudire, couvrir d'opprobre le christianisme, c'est désigner le mauvais en tant que mauvais, démasquer la pauvreté et la médiocrité qui se cachent derrière les somptueux idéaux, derrière les noms sacrés. « Qu'il soit au plus haut degré déshonorant, lâche, malpropre, d'être chrétien, tel est le verdict que l'on tire infailliblement de mon Antichrist. » écrit-il à Georg Brandes. (54) Dans la Loi contre le christianisme, Nietzsche désigne ainsi le prêtre comme un nouveau « tchandala » (55), un homme maudit, un intouchable avec lequel il faut éviter tout contact.
Cette Inversion de toutes les valeurs, passant par une malédiction jetée sur le christianisme, n'est ainsi nullement une inversion de type logique, comme le veulent beaucoup. Il est faux de prétendre avec Heidegger que Nietzsche pense « de manière chrétienne, mais sur le mode antichrétien, » et que « tout "anti" pense dans le sens de ce à quoi il est "anti". » (56), ce qui constitue une bien curieuse façon de s'abriter derrière l'autorité du langage, sans vraiment chercher à comprendre le sens que Nietzsche veut imposer aux mots « anti- » et « inversion ».
« Inversion » et « transvaluation de toutes les valeurs » sont déjà des mauvaises traductions d'Umwerthung aller Werthe, la traduction plus exacte serait peut-être : « inversion de la valeur des valeurs ». Car, au bout du compte, qu'est-ce qui au juste est inversé ? Nietzsche n'attaque pas le christianisme sur son terrain, à savoir celui des spéculations intellectuelles, mais il l'attaque sur celui du corps. L'inversion n'est pas affaire d'intellection ou de pure logique. Inverser toutes les valeurs, c'est, avant tout, inverser la manière d'évaluer, non faire effectuer une rotation mathématique à des valeurs qui seraient fixes. C'est l'acte même d'évaluer qui doit ici changer. Or, on ne change pas de manière d'évaluer aussi simplement que l'on peut changer d'opinion ou de représentations intellectuelles. Car, qu'est-ce qui évalue ? Le corps, le corps compris comme volonté de puissance. Seul le corps évalue, et vouloir inverser la manière d'évaluer, vouloir inverser les valeurs, c'est vouloir changer les corps, ce qui nécessite un long travail d'éducation. On retrouve ici la problématique du Surhomme dans Zarathoustra, d'où le lien que Nietzsche établit entre les deux ouvrages. Tout comme Zarathoustra avec le couple Surhomme/dernier homme, l’Antichrist Inversion de toutes les valeurs va opposer deux types de corps, le corps chrétien dont l'idéal est le Christ et le corps dionysiaque. « M'a-t-on compris ? - Dionysos contre le Crucifié… »

III. Le Christ comme image de l'homme.

•L'athéisme chrétien.
Ainsi l’Antichrist veut fonder un nouvel ordre de valeur basé sur le corps sain, une nouvelle morale « sans moraline » (57). L'athéisme de Nietzsche est donc surtout dirigé contre le Christ, contre l'idéal chrétien tel qu'il peut s'incarner en l'homme. Dieu le père, le dieu cosmologique, n'est qu'une chimère, un épouvantail que l'on agite pour détourer le regard loin du fils, loin des valeurs incarnées dans le Christ.
On a souvent mal compris ce genre d'athéisme, on a cru que Nietzsche reniait purement et simplement l'athéisme, lorsqu'il se moquait des rationalistes qui cherchent à réfuter l'existence de Dieu. - Réfuter Dieu qu'est-ce que ça veut dire ? Réfuter Dieu, c'est seulement accuser les chrétiens d'avoir commis une erreur de calcul, d'avoir péché par ignorance, de la même manière que Socrate pensait que toute sottise et toute méchanceté était due à un manque de savoir. Réfuter Dieu c'est considérer que seul un défaut de science crée l'inégalité (58), c'est croire qu'un chrétien débarrassé de Dieu deviendrait un homme fréquentable. Réfuter Dieu c'est considérer que, tel un dieu, l'idéal rationnel s'impose de lui-même et que tous les hommes sont égaux devant lui. Réfuter Dieu, c'est être chrétien.
L'athée rationaliste réfute Dieu avec des arguments purement intellectuels. Il pense que le meilleur moyen de lutter contre le dieu du christianisme est d'utiliser une argumentation abstraite, produit d'un intellect que l'on veut tout puissant, et qui disposerait d'une sphère de connaissance séparée du corps. Nietzsche ne voit dans l'intellect ainsi conçu qu'un avatar le l'âme immortelle chrétienne, censée être d'une nature plus noble que le corps.
Chez Nietzsche, le problème de la vérité est entièrement subordonné aux problèmes de force et de faiblesse. L'intellect ne fonde pas la vérité en soi, il ne fait qu'arranger les faits de manière cohérente, vraisemblable, en fonction de la volonté qui le commande. Qu'est-ce qui alors, peut s'avérer être plus fort que la preuve rationnelle ? - La seule réalité à laquelle on peut avoir directement accès : soi-même, son corps, son Leib comme volonté de puissance. Ainsi Nietzsche déclare : « chez moi, l'athéisme se conçoit d'instinct » (59).
« Si on nous prouvait ce dieu des chrétiens » rajoute-t-il, « nous ne saurions encore moins croire en lui » (60). On ne réfute pas l'athéisme de l’Antichrist avec l'existence de Dieu. La majorité des vrais athées ne se sont en effet pas seulement posé la question de l'existence. Vanini, par exemple, lorsqu'il écrit « Dieu n'existe pas à cause de l'homme car, dans ce cas, l'homme serait plus noble que Dieu » (61), n'est pas dans une logique d'athée rationaliste, mais bien dans une logique d'athée antichrist. Qu'est ce qui en effet réfute Dieu selon lui ? - l'homme, moi, mon corps. Dieu est moins noble que moi, et s'il existait, il ne pourrait prétendre être supérieur aux plus grands hommes et donc représenter la perfection. C'est moins la conscience intellectuelle que les possibilités infinies du corps humain qui réfutent la pâle perfection du dieu du monothéisme pour l'athée antichrist. En outre, la fausseté scientifique de ce dieu n'est tout compte fait pas le nœud du problème posé par le christianisme, bien des erreurs et inexactitudes ont pu se révéler bénéfiques pour l'avancée de la science, que l'on pense aux avancées permises par le système de Ptolémée. Ce qu'il faut avant tout prendre en compte, c'est que l'idée de Dieu est mauvaise (62), néfaste pour la dignité et la force de l'homme, et qu'il faut la combattre si l'on veut tirer ce dernier vers un type supérieur de culture et de civilisation.
« Guerre à l'idéal chrétien, NON PAS simplement au dieu chrétien. » (63) s'écrie Nietzsche, car son combat est moins un combat contre Dieu que contre « l'ombre de Dieu » (64). Son but va ainsi consister à dénicher les derniers recoins dans lequel s'abrite cet idéal chrétien symbolisé par le Christ, chercher à savoir en quoi, nous autres athées, « sommes encore pieux » (65). Car, la déraison, chez l'homme qui croit en Dieu, n'est pas à chercher du côté de l'intellect, mais de celui de la l'éducation de cette « grande raison » (66) qu'est le corps humain. « Être chrétien est d'autant plus criminel qu'on se rapproche de la science. » nous dit la Loi contre le christianisme, car plus l'idéal chrétien s'abrite derrière des thèses en relation avec la réalité, plus il est difficile à combattre. Le principal adversaire de Nietzsche est ainsi l'athéisme chrétien, le christianisme qui réussit à conserver son idéal de l'homme tout en se passant de la fable d'un dieu.
L'athéisme chrétien en vient à ériger en idéal le Progrès, la Science, l'Esprit ou la Raison, qui sont autant d'ombres de Dieu. Il nie la figure de Dieu mais perpétue l'idéal du Christ, se reconnaît dans les valeurs morales et politiques du christianisme. Bien qu'il se soit débarassé de l'au-delà, son idéal de l'homme reste similaire à l'idéal de l'homme du christianisme. La plupart des ennemis philosophiques de Nietzsche sont ainsi des athées chrétiens. Que l'on pense à David Strauss, Schopenhauer, Richard Wagner et les socialistes de son temps. « Ce qui nous sépare » nous dit Nietzsche, ce n'est pas de ne retrouver aucun dieu ni dans l'histoire, ni dans la nature, ni derrière la nature, - mais que nous ressentons, ce que l'on a vénéré comme Dieu, non comme "divin", mais comme pitoyable, comme absurde, comme nuisible, non seulement comme erreur, mais comme crime contre la vie… Nous nions Dieu en tant que dieu. (67).
Tout monde supraterrestre est une « fable » (68), c'est toujours l'Homme qui est au centre de tous les problèmes ayant trait à la divinité. Poser un dieu, c'est toujours poser un certain idéal de ce que l'homme doit être et ne pas être (un « oui » et un « non »). Tout recours au surnaturel est une lâcheté, et quand les chrétiens « laissent Dieu juger, ils jugent eux-mêmes ; quand ils glorifient Dieu, ils se glorifient eux-mêmes » (69). Ce que les chrétiens glorifient à travers l'idéal du Christ, c'est leur corps morbide, leur incapacité de mener une vie saine. Ce ne sont donc pas des principes incorporels, des raisons qu'il faut opposer au christianisme, comme on a si souvent pu le faire. Non ! Ce qu'il faut lui opposer, c'est un autre idéal de l'homme, un autre Oui et un autre Non à l'égard de l'homme.
Trois formules clés de Nietzsche sont en ce sens équivalentes : « l’Antichrist », « Dieu est mort : maintenant nous voulons que le Surhomme vive. » (70) (Ainsi parlait Zarathoustra) et « M'a-t-on compris ? - Dionysos contre le Crucifié… ». - Il faut rappeler que pour Nietzsche Dionysos n'est pas un dieu situé hors du monde, mais un « philosophe » (71), c'est à dire un certain type d'homme, le type que Nietzsche juge supérieur -. Dans ces trois formules donc, c'est un nouveau type d'homme (Dionysos, le Surhomme, l’Antichrist) qui s'oppose à un type d'homme chrétien (l'homme de la mort de Dieu ou dernier homme, le Crucifié, le « -christ » d'Antichrist). Et de fait, que nous dit Nietzsche lorsqu'il décrit son combat contre le christianisme : « Qu'est-ce que je combats dans le christianisme ? Toujours une seule chose : son idéal de l'homme, ses exigences envers l'homme, son Non et son Oui à l'égard de l'homme. » (72) Dans l’Antichrist ce sont effectivement deux images de l'homme qui s'opposent : le Christ, le chrétien parfait s'oppose à l'homme dionysiaque, à l’Antichrist.


• L'Hérésie comme dynamique interne du christianisme.
Nous allons brièvement aborder ici le problème de l'hérésie. "Hérésie" est à comprendre comme un nouveau concept philosophique, non comme renvoyant à des événements historiques particuliers. L'hérésie c'est cette attitude faussement subversive qui consiste à nier le christianisme établi pour revenir au christianisme originel, à Jésus-Christ. On peut en effet distinguer deux types d'attaques contre le christianisme : l'hérésie et l’Antichristianisme. Les hérétiques ne s'attaquent qu'au christianisme établi, c'est-à-dire, la plupart du temps, aux dogmes prônés par les églises. Mais sous des dehors progressistes, ces attaques visent à rétablir un christianisme originel archaïque.
La position de Nietzsche envers la Réforme lancée par Luther est en ce sens révélatrice de son refus de toute critique progressiste du christianisme, de toute hérésie. On présente souvent la Réforme comme constituant un progrès par rapport au Catholicisme Romain. Nietzsche, lui, la considère comme une régression qui, loin de s'en prendre aux véritables défauts du catholicisme, ne vise en fait que la Renaissance (73). Ce contre quoi elle se dresse, c'est en fait le retour du mode de vie antique, qui se préparait à cette époque. Selon Nietzsche, l'Eglise de la Renaissance était en passe de se déchristianiser, en elle c'est la vie forte, le dionysiaque qui lentement reprenait le dessus. « César Borgia pape [...] c'était le christianisme aboli » (74), car le type d'homme qu'il incarnait ne correspondait plus à celui du Christ. Le porter, lui, sur le trône c'était abolir le christianisme en mettant à sa tête un homme dionysiaque. Tel aurait été le sens suprême de la renaissance : que la vie saine reprenne ses droits de l'intérieur.
Mais Luther vint à Rome et fut choqué, non par la corruption de l'Eglise, mais par l'éloge de la vie et du corps telle qu'elle se faisait jour dans la Renaissance. Il opposa à l'idéal de l'homme de la Renaissance, à Raphaël, un christianisme austère, ascétique. En condamnant les hommes de la Renaissance au profit du Christ, il restaura le blême et anémique idéal de l'homme du christianisme. Il est en ce sens très significatif que Nietzsche critique de la même manière les prêtres juifs, auteurs de la première inversion, et le type de prêtre représenté par Luther, alors qu'il traite différemment une partie du haut clergé catholique, en qui il voyait une nouvelle noblesse se former (75).
L'hérétique nie ce christianisme qui a dû faire des compromis avec la vie, il ne croit qu'à l'idéal décharné du Christ. (76) L'hérésie est au bout du compte le moteur même du christianisme. Ce dernier ne se perpétue que par hérésies successives. Jaspers lui-même voit ainsi dans le conflit perpétuel entre christianisme idéal et christianisme réalisé le « facteur dynamique du christianisme » (77). Toute critique du christianisme qui n'est pas dirigée contre son idéal de l'homme, contre le Christ, est de fait condamnée à devenir hérésie et à faire le jeu de l'idéal chrétien.
Ainsi, Nietzsche va voir dans un des plus farouches adversaires de la religion, le socialisme de son époque, une hérésie athée du christianisme. Les socialistes et les anarchistes condamnent le surnaturel et les positions politiques de l'Eglise, mais se reconnaissent trop souvent dans les valeurs du christianisme primitif, dans l'homme idéal incarné par le Christ. Kropotkine fait par exemple l'éloge de Jésus dans L'Ethique, et Wagner, au cours de sa période anarchiste, projetait d'écrire un opéra dans lequel Jésus aurait été présenté comme un révolutionnaire socialiste. Issu d'un milieu très conservateur, Nietzsche ne semble ainsi voir dans le socialisme et l'anarchisme que des avatars du christianisme (78). Certains de ses derniers textes laissent cependant envisager une émancipation possible du mouvement social, un ennoblissement de son idéal de l'homme.
Dans Zarathoustra, l'hérésie est symbolisée par la fête de l'âne, durant laquelle tous les hommes supérieurs, y compris le savant représenté par « le consciencieux de l'esprit » (79), en viennent à se prosterner devant l'idéal chrétien, devant le dieu mort ressuscité sous la forme d'un âne (80). A cette occasion, Zarathoustra manifeste son mépris envers ces hommes supérieurs encore incapables de faire le deuil de dieu, et refuse cet idéal de l'âne-Christ, fruit de la négation d'un monde antérieur au christianisme, fruit de la malédiction originelle lancée contre le dionysiaque grec. Dans Ecce Homo, Nietzsche établit clairement le lien entre l'âne et le Christ, tout en soulignant l'origine grecque de cet Antichrist qui s'oppose à eux :
Je suis l'antiâne par excellence et en cela un monstre historico-mondial, - je suis, en grec, et pas seulement en grec, l’Antichrist… (81)

l’Antichrist est un antiâne, son but n'est pas de restaurer la parole originelle de l'Evangile, comme le veulent Jaspers et Blondel, mais de déclencher une guerre contre le christianisme en s'appuyant sur les valeurs dionysiaques grecques.
Notre idéal de l'homme, Christ ou Dionysos, va jusqu'à conditionner la question de la vérité : « tant que le prêtre passera encore pour une espèce supérieure d'homme [...] il n'y aura pas de réponse à la question : qu'est-ce que la vérité ? » (82) nous dit l’Antichrist. Il semble que les études sur le concept de vérité chez Nietzsche n'aient jamais réellement pris à la lettre cette affirmation. Que nous dit Nietzsche ici ? - Que l'on ne pourra proprement poser la question de la vérité que lorsque l'on disposera d'une autre image de l'homme supérieur. Sans Antichrist, sans une image dionysiaque de l'homme, il n'y peut y avoir de vraie philosophie possible. Voila pourquoi la dernière philosophie de Nietzsche est nécessairement devenue une philosophie de l’Antichrist. L'alternative énoncée dans « Dionysos contre le Crucifié… » signifie : soit le Dieu en croix, soit Dionysos philosophe, soit la philosophie, soit le christianisme. Il n'y a pas de philosophie chrétienne. Le type d'homme le plus élevé, c'est-à-dire Dionysos, est ainsi un philosophe. La plus haute puissance réside selon Nietzsche dans le corps du penseur. Aux portes de la folie, ce dernier prétendra que c'est son propre corps qui constitue la plus haute volonté de puissance, en considérant être en personne l'incarnation de Dionysos.

• Conclusion : Europe et devenir.
Ainsi, l’Antichrist, Inversion de toutes les valeurs a pour but de proposer une autre image de l'homme, un autre devenir pour la civilisation européenne. Nous allons pour conclure tenter de définir l'optique politique esquissée par le dernier Nietzsche, pour mettre en œuvre de cette philosophie. Nietzsche veut-il une révolution, sa philosophie est-elle prisonnière de la perspective historique ? Ou bien veut-il que le changement s'inscrive plus dans ce que Deleuze nomme la Géophilosophie, changement nomade que l'Abécédaire définit comme un « devenir révolutionnaire sans avenir de révolution » (83) ? Nietzsche prétend en effet briser l'histoire de l'humanité en deux (84). Il esquisse le projet d'écrire aux cours européennes, pour qu'elles renversent le Reich allemand (85). Mais il veut, à d'autres endroits, élever des communautés de grands hommes séparées du reste du monde, ériger un nouveau jardin d'Epicure (86) réservé à des philosophes ne s'occupant pas de basse politique (87).
La Loi contre le christianisme a-t-elle pour but de changer l'histoire, ou bien doit-elle inciter les gens à sortir de la perspective historique. Il semblerait que Nietzsche tâtonne encore à ce sujet, bien qu'il semble pencher plus en faveur de la seconde solution. Le problème qui n'a ainsi peut-être pas encore été tout à fait résolu chez Nietzsche est celui des rapports structurels entre l'homme et la civilisation. Il est cependant légitime de se demander si l'aspect historique de certains textes, n'est tout simplement pas le fruit de l'ironie nietzschéenne. « Tout ce qui est profond aime le masque [...] Tout esprit profond a besoin d'un masque » (88). La philosophie du devenir n'est-elle pas encore trop subtile pour nos oreilles, ne doit-elle pas tout d'abord prendre le masque de la philosophie de l'histoire ? Cette loi, ce commandement externe que Nietzsche prétend édicter, n'est-elle pas le masque d'un changement plus intime ?
Revenons à Jésus-Christ. Nietzsche conçoit encore Jésus comme un personnage historique, bien qu'il ne prête pas attention à lui, car sa cible est le Christ. Il est ennuyé par ce Jésus dont il ne sait que faire et en lequel il ne voit qu'il idiot inoffensif et insignifiant. En considérant que c'est le personnage tout entier de Jésus-Christ, et non pas uniquement le Christ, qui est un mythe, les études midrashiques peuvent prolonger la lecture de Nietzsche. Pour Nietzsche le Christ est un dieu qui s'est formé suite à une mauvaise rencontre entre le judaïsme et l'hellénisme, il est le fruit d'une alliance syncrétique de leurs mythes les plus morbides, un « conglomérat de forces de décadence ». Or, il nous semble que le Jésus-Christ du christianisme post-constantinidien soit né à la suite de deux confrontations majeures entre judaïsme et hellénisme. La première rencontre a eu lieu sous Alexandre le Grand et donnera naissance à l'eschatologie midrashique qui mènera (entre autres) au Nouveau Testament. La deuxième se produit lors de la traduction en grec de ce Nouveau Testament hébreu. On va alors transposer des notions eschatologiques judaïques dans une philosophie grecque vulgaire, à laquelle ces notions étaient en grande partie hermétiques.
Conjointement à cette grécisation du texte va s'opérer une historicisation de son dieu Josué-le-Messie (Jésus-Christ en grec), vers l'an 130- 150, c'est à dire à l'heure où la dernière révolte juive contre les Romains (Bar Kocheba 135) était écrasée. Au moment où le judaïsme perd tout pouvoir historique, son dieu s'historicise, après s'être grossièrement grécisé et le christianisme naît. Il n'y a pas lieu de séparer le Christ d'un Jésus historique, comme le faisait Nietzsche. Le dieu du christianisme n'est en aucune manière issu d'un personnage historique. Ce n'est pas l'histoire qui produit le dieu, mais bien ce dernier, qui ayant perdu son ultime rapport à son peuple (les notions eschatologiques judaïques transposées telles quelles dans la philosophie néo-platonicienne ne s'articulent plus de manière cohérente, les partisans d'une rédaction première grecque du Nouveau Testament en sont réduits à postuler que ses auteurs étaient presque illettrés), va devoir pour s'imposer réclamer la caution de l'histoire.
Telle est la dernière forme de dégénérescence du grand dieu d'Israël : s'être rabaissé au niveau d'un homme (et de quel homme !), avoir eu besoin de s'humaniser, et finalement, de réclamer la caution de l'histoire pour subsister, de fonder sa légitimité sur l'existence temporelle d'un prétendu Jésus de Nazareth, dont on chercherait vainement toute trace historique au premier siècle (89). Si Jésus-Christ est ainsi vraiment un dieu historicisé, est-ce que son opposé, Dionysos, ne doit pas alors sortir de la perspective historique, afin d'asseoir son règne. Telle est la question que le midrash pourrait poser à Nietzsche.
Nous avons ainsi eu l'occasion de voir que le but l’Antichrist, Inversion de toutes les valeurs n'était pas de proposer une critique interne au christianisme, mais d'ouvrir de nouvelles perspectives, non chrétiennes sur le devenir de l'homme européen. Cet homme européen apparu en Grèce il y a plus de 2500 ans. Non plus inscrire l'Europe dans une tradition et une histoire chrétienne, c'est à dire l'abandonner à terme à ce que Nietzsche considère être une forme de bouddhisme, mais lui redonner cette perspective dionysiaque qui était la sienne à ses origines. Car l'Europe est née avec la Grèce tragique. Nietzsche nous dit en effet en regardant la Grèce de Périclès que « l'Europe était alors très petite » (90).
« Formule de notre bonheur : un Oui, un Non, une ligne droite, un but… » (91) . Ce que Nietzsche propose en tant qu'Antichrist, c'est une autre image de l'homme européen. Un Oui et un Non pour l'homme, un Oui et un Non pour l'Europe. Telle est l'alternative proposée par la dernière philosophie de Nietzsche, soit regarder lentement se dépérir l'Europe chrétienne, soit œuvrer en faveur du devenir révolutionnaire des européens, d'un devenir dionysiaque de l'Europe.
M’a-t-on compris ? – Dionysos contre le Crucifié…

Notes
(1) DUBOURG Bernard, L’Invention de Jésus, Gallimard (L’infini), Paris, 1989, 2 tomes ; MERGUI Maurice, Un Etranger sur le toit. Les Sources midrashiques des Evangiles, Nouveaux-Savoirs, Paris, 2003.
(2) Malédiction sur le christianisme est le sous titre de l’Antichrist. Tous les textes de Nietzsche seront issus de la Sämtliche Werke, Kritische Studienausgabe in 15 Banden (abrev. KSA), Herausgegeben von Giorgio Colli und Mazzino Montinari, De Gruyter (Deutscher Taschenbuch Verlag), München 1999 et des Œuvres philosophiques complètes, Gallimard (NRF), Paris, 1990, sauf mention spéciale de notre part. Les lettres seront issues de la Sämtliche Briefe, Kritische Studienausgabe in 8 Banden (abrev. KSB),, Herausgegeben von Giorgio Colli und Mazzino Montinari, De Gruyter (Deutscher Taschenbuch Verlag), München, 2003. Les principales abréviations utilisées seront : GS (Le Gai savoir), APZ (Ainsi parlait Zarathoustra), PBM (Par delà Bien et Mal), GM (la Généalogie de la morale), CI (Crépuscule des idoles), AC (l’Antichrist), EH (Ecce Homo), FP (Fragments posthumes), OPC (Œuvres Philosophiques Complètes). Les extraits de l’Antichrist et les lettres seront traduits de l’allemand par nos soins.
(3) Lettres à Strindberg, 8 décembre 1888, KSB 8, p.508 et à Köselitz le 9, id., p.513.
(4) Il communique également ce fait à son imprimeur le 25 et à Deussen le jour suivant. Mais plus que dans ces lettres, ou dans ce brouillon destiné à Brandes, où il présente son œuvre sous le titre de « l’Antichrist. Inversion de toutes les valeurs » (Brouillon de lettre à Georg Brandes, début décembre 1888, KSB 8, p.500), c’est dans Ecce Homo qu’il dévoile l’importance capitale de l’Antichrist, une lecture attentive montre en effet que tout le livre est constitué en vue de son Inversion à venir.
(5) Douze "aphorismes" de l’édition de 1911 sont en fait des textes issus de Ma Religion de Tolstoï !! Lire à ce sujet « La Volonté de Puissance » n’existe pas de Montinari (Editions de l’Eclat, Paris, 1996), sans oublier la postface de Paolo D’Iorio. L’on pourra également consulter PODACH Erich. f., L’effondrement de Nietzsche, trad., Andhrée Vaillant et Jean R. Kuchenburg, Gallimard (idées), Paris, 1978.
(6) HEIDEGGER Martin, Nietzsche, trad., Pierre Klossovski, Gallimard (NRF), Paris, 1971, tome I, p.18.
(7) « Enfants c’est la dernière heure. Vous avez entendu que vient l’Antichrist, et il y a maintenant beaucoup d’antichrists. Nous connaissons là que c’est la dernière heure. » (1ère Epître de Jean, II, 18). « Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? C’est l’Antichrist, il nie le père et le fils. » (Id., II, 22) « Et tout esprit qui n’avoue pas Jésus n’est pas de Dieu, il est de l’Antichrist dont vous avez entendu qu’il vient, et maintenant déjà il est en ce monde. » (Id., VI, 3) « Car beaucoup d’égareurs sont sortis en ce monde, ceux qui n’avouent pas que Jésus-Christ est venu en chair. C’est là l’égareur et l’Antichrist. » (2ème Epître de Jean, 7). Les textes sont issus de La Bible. Le nouveau Testament, trad. Jean Grosjean, Michel Léturmy, Paul Gros, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), Paris, 1972.
(8) EH, Pourquoi j’écris de si bons livres § 2, nous traduisons.
(9) Nietzsche utilise par exemple « illiberalen Instinkte » en CI, excursions d’un Inactuel, § 38.
(10) « Je veux commander dans trois mois la sortie d’une édition manuscrite de {l’Antichrist. Inversion de toutes les valeurs}, elle restera entièrement secrète : elle me servira d’édition d’agitation. [...] D’abord paraîtra le Ecce Homo, dont j’ai parlé, dans lequel le dernier chapitre donne un avant goût de ce qui est sur le point d’arriver, et où j’entre moi-même en scène comme l’homme de la fatalité… » (Brouillon de lettre à Georg Brandes, début décembre 1888, KSB 8, p.500 et 502).
(11) Lettre à Köselitz, 13 novembre 1888, KSB 8, p.467. L’époque à laquelle Nietzsche décide que l’Antichrist constitue L’Inversion de toutes les valeurs en sa totalité correspond à celle où Ecce Homo prend forme.
(12) A Malwida von Meysenbug le 3 ou le 4 avril 1883 : « Voulez-vous un nouveau nom pour moi ? La langue de l’Eglise en a un : je suis … l’Antichrist. » (KSB 6 p.357) ; à Peter Gast : « "Soit le Christ, soit Zarathoustra [Aut Christus, Aut Zarathoustra]" Ou en allemand : il s’agit du vieil Antichrist promis depuis longtemps. » (Id., p.435-436) et Franz Overbeck le 26 août de la même année : « Ce qui me réjouit, c’est de voir que ce premier lecteur à eu l’intuition de ce dont il s’agissait ici : de l’"Antichrist" promis de puis longtemps. » (Id. p.438).
(13) EH, Avant-propos § 4 ; Pourquoi je suis un destin § 8 ; lettre à G. Naumann, 26 novembre 1888, KSB 8, p.490 ; à P. Deussen, 26 novembre 1888, KSB 8, p.492 ; à Köselitz, 22 décembre 1888, KSB 8, p.545. Le fait que la Loi contre le christianisme ait été retrouvée en compagnie de Des anciennes et nouvelles tables de la 3e partie d’Ainsi parlait Zarathoustra dans les cahiers de Nietzsche tend également à montrer l’affinité des projets législatifs de ces deux ouvrages. Cf. AC, Notes et variantes, OPC VIII*, p.509/KSA 14, p.449. Voir à ce sujet CONSTANTINIDES Yannis, « Nietzsche législateur : Grande Politique et réforme du monde », in Lectures de Nietzsche, Sous la direction de Jean-François Balaudé et Patrick Wotling, Librairie Générale Française (Le Livre de poche). Paris 2000, pp.208-281.
(14) Malgré toutes les réserves que l’on peut émettre sur sa lecture, Heidegger avait bien vu que l’Antichrist était « un livre effroyable », Was heisst Denken ? p.75, cité par FRANCK Didier, Nietzsche et l’ombre de Dieu, Presses Universitaires de France (Epiméthée), Paris, 1998, p.432.
(15) WOTLING Patrick., Le Vocabulaire de Nietzsche, Ellipses (Vocabulaire de…), Paris 2001.
(16) « c’est ma grande saison de récolte. Tout me devient facile, tout me réussit, bien que personne n’ait apparemment eu de si grandes choses entre les mains. Le premier livre de l’Inversion de toutes les valeurs est terminé, terminé pour l’impression » (Lettre à F. Overbeck du 18 octobre 1888, KSB 8, p.453).
(17) Lettre à Köselitz, 22 décembre 1888, KSB 8, p.545.
(18) FRANCK, Nietzsche et l’ombre de Dieu, p.431. NB : dans le texte original, Frank traduit Umwerthung par « Transvaluation » et non « Inversion ».
(19) AC, Loi contre le christianisme.
(20) Heidegger considère Nietzsche comme « le dernier métaphysicien de l’Occident » (Nietzsche, tome I, p.374). Dans Chemins qui ne mènent nulle part (trad. Wolfgang Brokmeier, Gallimard (Tel), Paris, 1986), Heidegger se donne pour tâche d’éclaircir « la position fondamentale de Nietzsche à l’intérieur de l’Histoire de la Métaphysique occidentale. », Id., p.253.
(21) HEIDEGGER, Chemins qui ne mènent nulle part, p. 266.
(22) Chemins qui ne mènent nulle part, p. 267.
(23) Nietzsche, tome I, p.147.
(24) La possibilité d’un retournement dialectique du nihilisme peut se retrouver dans certains brouillons. « Souvent Nietzsche cherche à résorber les contradictions dans une sorte de retournement dialectique » note Pierre Montebello dans Vie et maladie chez Nietzsche (Ellipses (Philo), Paris, 2000, p.25-26). La possible transformation du Socrate « homme théorétique », destructeur de la tragédie, en un « Socrate musicien », préfigurant l’homme tragique wagnérien, dans La Naissance de la tragédie, en constitue un exemple. Mais cette solution de facilité s’estompe généralement lorsqu’il découvre une perspective plus adéquate.
(25) GM, I § 12, trad. mod.
(26) CI, « Excursions d’un inactuel » § 32, nous traduisons.
(27) Terme de la dialectique hégélienne désignant l’auto-suppression du négatif.
(28) FP XIII/KSA 12, 9[123], 1 887.
(29) EH, Pourquoi je suis si sage § 2.
(30) FP XIII/KSA 13, 11[251], 1887-1888.
(31)CI, Excursions d’un Inactuel § 9, trad. mod.
(32) EH, Pourquoi je suis si sage § 1.
(33) AC § 51.
(34) AC § 62. « Schandfleck » que nous traduisons habituellement par « souillure », peut aussi signifier « flétrissure ». Nietzsche joue sur les deux sens du mot et il nous a paru opportun de souligner ici sa connotation physiologique.
(35) Lettre à F. Overbeck, 23 juillet 1881, KSB 6, p.110.
(36) PODACH E. F., Fr. Nietzsches Werke des Zusammenbruchs cité par SALAQUARDA Jorg, « Der Antichrist », Nietzsche-Studien Band 2, De Gruyter, Berlin ; New York, 1973, p.95 ; JANZ, Nietzsche. Biographie, Gallimard (NRF), Paris, 1985, tome III, p.381.
(37)Du 1er au 4 janvier, Nietzsche dément signe 10 fois « Dionysos » et 9 fois « le crucifié ». KSB 8, pp.570-577. Ce que l’on a coutume d’appeler les « lettres de la folie » ne sont pas des textes philosophiques, mais des témoignages de l’aliénation d’un homme malade et souffrant que les commentateurs en mal d’inspiration feraient mieux de laisser en paix.
(38) SALAQUARDA Jörg, « Dionysus versus the Crucified One : Nietzsche’s Understanding of the Apostle Paul. », Translated by Timothy F. Sellner, Studies in Nietzsche and the Judeo-Christian Tradition, Edited by James C. O’Flaherty, Timothy F. Sellner, and Robert M. Helm, The University of North Carolina Press, Chapel Hill and London 1985, p.107 ; JANZ, Op. Cit., p.381.
(39) AC § 29.
(40) A la suite de Tolstoï dans Ma Religion, Nietzsche considère la phrase « ne résiste pas au méchant » comme la clé de la doctrine de Jésus (cf. AC § 29).
(41) « La haine instinctive contre la réalité : conséquence d’une propension extrême à la douleur et l’excitation, qui ne veut absolument plus être "touchée", parce qu’elle ressent trop profondément chaque attouchement. » AC § 30.
(42) D’où les nombreuses élucubrations, parfois très douteuses, sur les propos contradictoires de Nietzsche au sujet de Jésus-Christ, chez les commentateurs qui citent indifféremment les textes de différentes époques.
(43) Paul/Saul n’est, tout comme Josué/Jésus, qu’une figure eschatologique forgée par le midrash et non un personnage historique.
(44)APZ IV, Hors Service, trad. Geneviève Bianquis révisée par Paul Mathias, Flammarion (GF), Paris, 1996.
(45) AC § 17.
(46) APZ, Prologue, § 2.
(47) AC § 51.
(48) Richard Wagner à Bayreuth § 4 ; EH, La Naissance de la tragédie § 4 ; FP II*/KSA 8, 11[22], [47], [67], 1875.
(49) « A l’origine seul Apollon est dieu de l’art hellénique et c’est sa puissance qui apprit la mesure à Dionysos qui déferlait à partir de l’Asie, jusqu’à ce que puisse apparaître la plus belle union fraternelle. [...] Jamais pourtant, l’hellénité ne fut plus menacée que lorsque le nouveau dieu arriva en tempête. Jamais en regard, la sagesse de l’Apollon delphique ne se fit voir sous un plus beau jour. » (La Vision dionysiaque du monde, dans Ecrits posthumes, OPC I *, p.50-51/KSA 1, p.556).
(50) Cf. PBM § 202.
(51) EH, Pourquoi je suis un destin § 9. Cf. FP XIV/KSA 13, 14[89], 1888 : « le "Dieu en croix" est une malédiction jetée sur la vie, une invitation à s’en détacher – Dionysos mis en pièces est une promesse d’accès à la vie : il renaîtra éternellement et réchappera de la destruction. ».
(52) SALAQUARDA Jörg, « Der Antichrist », Nietzsche-Studien Band 2, De Gruyter, Berlin ; New York, 1973, pp.91-136. Un article de référence, malheureusement non traduit.
(53) Voir note 34.
(54) Lettre à Georg Brandes, début décembre 1888, probablement non envoyée par Nietzsche, KSB 8, pp.500-502. Cf. « Inversion de toutes les valeurs. Après cela, beaucoup de choses, qui jusqu’ici étaient libres, ne seront plus libres [...] Etre chrétien – pour ne citer qu’une conséquence – devient dès lors indécent. » (Lettre à P. Deussen, 14 septembre 1888, KSB 8, p.426)
(55) AC, Loi contre le christianisme.
(56) HEIDEGGER Parmenides G. A. Bd 54 p.77. cité par FRANK, Nietzsche et l’ombre de Dieu, p.37. Dans Chemins qui ne mènent nulle part (p.262), Heidegger prétend ainsi que Nietzsche, lorsqu’il se prétend « antimétaphysicien », reste dans « le cadre de la métaphysique ».
(57) AC § 2.
(58) Or, pour Nietzsche, dans le cas du chrétien « ce n’est pas l’ignorance de l’homme qui est pitoyable : ce qui est pitoyable, c’est l’homme ! » (FP IX/KSA 10, 4[49], 1882-1883).
(59) EH, Pourquoi je suis si avisé § 1, nous traduisons.
(60) AC § 47. Cf. FP XIII/KSA 13, 11[122], 1887-1888.
(61) VANINI Guilio Cesare, « Les Admirables arcanes de la nature, reine et déesse des mortels. Dialogue L : Dieu », Revue Kairos N&Mac251; 12, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 1997, p.19.
(62) « Le concept de "Dieu", inventé comme concept contraire à la vie, – en lui, tout ce qui est nuisible, empoisonné, négateur, toute la haine mortelle contre la vie, ramené à une scandaleuse unité ! » (EH, Pourquoi je suis un destin § 8, nous traduisons). Voir aussi FP XI/KSA 11, 34[204], 1885.
(63) FP XIII/KSA 13, 12[1 § 13], 1888.
(64) « Nouvelles luttes. – Après que le Bouddha fut mort, on montra encore des siècles durant son ombre dans une caverne – ombre formidable et effrayante. Dieu est mort : mais telle est la nature des hommes que, des millénaires durant peut-être, il y aura des cavernes où l’on montrera encore son ombre. – Et quant à nous autres – il nous faut vaincre son ombre aussi ! », GS § 108.
(65) GS § 344.
(66) APZ I, Des Contempteurs du corps, trad. Bianquis.
(67) AC § 47. Cf. FP XIII/KSA 13, 11[122], 1887-1888.
(68) CI, Comment, pour finir le « Monde vrai » devint fable.
(69) AC § 44.
(70) APZ IV, De l’Homme supérieur § 2, trad. Maurice Betz – Gallimard (Le Livre de poche). Paris 1966.
(71) EH, Avant propos § 2. Au sujet de Dionysos : « Zarathoustra va jusqu’à s’attester lui-même : "Je ne pourrai croire qu’à un dieu qui saurait danser"… Répétons-le : combien de dieux nouveaux sont encore possibles ! – Zarathoustra lui-même, il est vrai, n’est qu’un vieil athée. Qu’on le comprenne bien. Zarathoustra dit bien qu’il "pourrait croire" – ; mais Zarathoustra ne croira pas… » (FP XIV/KSA 13, 17[4], 1888).
(72) FP XIII, Notes et variantes p.420/KSA 14, p.750, trad. mod.
(73)Sur ce sujet voir AC § 61.
(74) AC § 61.
(75) Aurore § 60.
(76) « Que toutes les natures accomplies et généreuses se soucient sempiternellement de cet anémique saint de Nazareth, c’est contraire à l’histoire naturelle. » (FP XIV/KSA 13, 14[90], 1888).
(77) « Le désaccord entre l’exigence et la réalité est en tout temps le facteur dynamique du christianisme. » (Nietzsche et le christianisme, p.13). Jaspers voit ainsi en Nietzsche quelqu’un qui combat le christianisme réalisé au profit d’un christianisme idéal. Nietzsche ne serait selon lui qu’un hérétique.
(78) « L’anarchiste et le chrétien ont une seule origine » (AC § 57). Cf. CI, Divagations d’un "inactuel" § 34 ; GS § 5 ; FP XIV/KSA 13, 16[13], 1888.
(79) APZ IV, La Sangsue.
(80)APZ IV, Le Réveil § 2 et La Fête de l’âne § 1.
(81) EH, Pourquoi j’écris de si bons livres § 2, nous traduisons.
(82) AC § 8.
(83) DELEUZE Gilles, L’Abécédaire, Editions Montparnasse (Regards), Paris, 2004, DVD 2, – G comme Gauche.
(84) Lettres à Strindberg, 8 décembre 1888, KSB 8, p.508 et à Köselitz le 9, id., p.513.
(85) Lettre à Overbeck, 26 décembre KSB 8, p.551.
(86) Lettre à Köselitz, 26 mars 1879,


Date de création : 27/01/2007 : 23:45
Dernière modification : 13/05/2007 : 00:53
Catégorie : Colloque d'Etel

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