le Champ du Midrash

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Qu'est-ce qu'un idolâtre ?

Qu'est-ce qu'un idolâtre ?

Dans les textes juifs, comme chez Saint Augustin, il n’est pas une page dans laquelle le Judéo-Christianisme ne porte une charge véhémente contre le paganisme ou l’idolâtrie.
Mais savons-nous vraiment ce que signifie le terme d’idolâtre et ce qu’on reproche au juste aux païens ?

Serait-ce leur immoralité ? Leur stupide croyance dans des idoles, leur refus de l’immortalité ou de l’au-delà ?
L’examen des sources ne permet pas une réponse simple. Pauline, épouse du chef du parti païen, Prætextat, écrit en 384:
Je suis heureuse puisque j’ai été tienne tant que j’ai vécu,
et que je le serai bientôt, après ma mort.
Voila pour le refus de l’au-delà. Même Saint Augustin qui reprend à son compte la condamnation rabbinique de l’idolâtrie est forcé d’en convenir. Un chapitre de la Cité de Dieu est consacré à ceux qui prétendent adorer les dieux (païens) en vue de la vie éternelle (6,1).
On pouvait donc adorer les dieux païens justement en vue de la vie éternelle.

Le polythéisme ? Symmaque, autre chef du parti païen, écrit à la même époque:
Reconnaissons, dit-il, que cet être, auquel s’adressent les prières de tous les hommes, est le même pour tous. Nous contemplons tous les mêmes astres ; le même ciel nous est commun ; nous sommes contenus dans le même univers. Qu’importe de quelle manière chacun cherche la vérité ? Un seul chemin ne peut suffire pour arriver à ce grand mystère.
Il faut peut-être se résoudre à abandonner la vision simpliste qui veut que les païens soient ces êtres un peu attardés qui passent leur temps à se prosterner devant des idoles dont ils pensent qu’ils voient, entendent et parlent. Quant à l’immoralité des païens, nous n’en parlerons même pas. Il suffit de considérer la haute moralité dont firent preuve les empereurs romains convertis au Christianisme, comme Constantin qui élimine son fils et son épouse, pour que l’affaire soit entendue.
En revanche, il est une chose essentielle que Juifs et Chrétiens reprochent aux païens : c’est la croyance au fatum.
Encore ne s’agit-il pas de tous les païens. Les Sages du Judaïsme ne pouvaient pas ignorer que l’Epicurisme, par exemple, refusait le fatum. Et qu’on pouvait donc être païen sans partager la position stoïcienne sur l’amor fati. Il est vrai que l’Epicurisme professait par ailleurs une idée absolument incompatible avec l’eschatologie judéo-chrétienne: celle d’une divinité qui n’intervient pas dans les affaires humaines. Ce pourquoi l’Epicurien (apiquros) serait devenu l’adversaire principal, au point d’être cité comme tel dans le traité Avot.
Le Christianisme opposera donc au fatum païen impersonnel, la providence divine personnelle: la divinité s’occupe de moi en personne. Saint Augustin qui développe cette conception de la Providence divine est en cela un moderne. Dire que Dieu intervient dans les affaires humaines, qu’il dirige l’Histoire et lui assigne un sens et une fin, qu’il a par exemple permis la prise de Rome par les Barbares, voila qui est incompréhensible pour l’Epicurisme ou le Stoïcisme. Cette rupture avec l’antiquité païenne est proprement moderne.

Caractériser l’eschatologie Judéo-Chrétienne comme moderne peut sembler paradoxal. Pourtant, c’est cette rupture avec l’antiquité classique qui fonde la modernité dont nous faisons encore partie.
L’antiquité païenne connaissait des mythes, récits qui fondent leur legitimité sur des événements du passé. Les Juifs introduisent le midrash eschatologique, un récit qui porte sur un événement à venir. Ce récit est celui d'une libération en marche du peuple, puis de l'humanité en général. Cette libération possède elle-même deux variantes, elle hésite entre un processus progressif (version rabbinique) ou catastrophique (version messianiste chrétienne).
L’eschatologie est au fondement du projet moderne: Emancipation par rapport au fatum d’abord. Puis émancipation consécutive de la raison. Emancipation ensuite du travail, progressive (version sociale-démocrate) ou catastrophique (version révolutionnaire léniniste). Salut progressif mais illimité grâce au progrès scientifique et résolution à terme de tous les problèmes (faim, sous-développement...) tel est le projet moderne.
Au XVIIIe siècle, l’idée de progrès va purement et simplement remplacer l’idée de providence. Tout vacillement touchant l’idée de progrès, le moindre doute sur son caractère illimité et inéluctable, ouvre un moment de crise de la modernité. Tout le débat sur la post-modernité réside dans ce dilemme : faut-il poursuivre le projet moderne qui n'aurait pas été mené à son terme ? Faut-il au contraire abandonner le projet moderne ? Et pour quel autre projet ?

Lorsque Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, utilise le mot fatum, ce terme désigne pour lui l'influence des astres sur la destinée humaine.
Le destin, en effet, dans le langage ordinaire, désigne l’influence
de la position des astres sur les événements, comme il arrive, dit-on, à la naissance d’une personne ou au moment qu’elle est conçue (Cité de Dieu 5,1)

Cette horreur de l’astrologie lui vient, on l’a vu, du Judaïsme. Ce que déteste le Judaïsme, ce n’est pas la conception philosophique du fatum, mais sa conception astrologique, d’origine babylonienne, qui a fini par s’implanter au cœur du paganisme antique. Quand on sait qu’une des expressions la plus courante du Judaïsme est “mazal tov” on peut même se demander si le fatum astrologicum n’a pas contaminé en profondeur le Judaïsme lui-même. Quant à l’Islam, il a renoncé assez vite à lutter contre les rémanences de ce fatum.

On entend par fatum astrologicum (destin astrologique) toute doctrine qui fait dépendre la destinée de l'homme de la position et de l'interaction des astres, planètes et corps célestes, et qui propose aux hommes d’utiliser au mieux cette connaissance. L'astrologie est à l'astromancie comme la théorie à la pratique : l'astrologie suppose une astromancie de type horoscopique ou autre. Cette conception affirme la prédestination de la temporalité par des êtres divins dont la volonté peut être révélée, voire contrecarrée, par des moyens divinatoires.

Saint Augustin combat plusieurs sortes de conceptions fatalistes: des conceptions philosophiques elles-mêmes diverses (le fatum stoïcien diffère de celui de Platon, d’Aristote, etc...) et le fatum astrologique issu de la religion babylonienne. Saint Augustin va pourtant combattre toutes ces conceptions en bloc, comme s’il sentait le danger de céder quoi que ce soit au Stoïcisme dont il sait pourtant la haute moralité.
Sur l'essentiel, le combat Judéo-Chrétien fut couronné de succès: l'Eglise réussit à éradiquer presque en totalité la divination sidérale dans le monde latin et à éliminer l'idée même de fatum de la conscience européenne durant un millénaire. Par le christianisme, l'homme est affranchi de l'esclavage que faisait peser sur lui le Destin. Les astres, en leur cours immuable, ne réglent donc plus implacablement les destinées. Tout homme possède un lien direct avec un Créateur dont les astres ne sont que les serviteurs. Plus besoin d’une Gnose réservée à une petite élite pour espérer, grâce à la révélation de quelques secrets, briser le cercle fatal : c'est l'humanité toute entière qui, dans sa nuit, se trouve illuminée et qui prend conscience de sa liberté. Le fatum est mort!

Une fois le terrain ainsi déblayé, le Christianisme va réintroduire sa propre notion de destin, mais défatalisée et dépaganisée.
Lorsque Saint Thomas d'Aquin dans sa Somme Théologique, se posera une 116e question: Le destin existe-t-il ? Il répond par l'affirmative : en tant que les choses qui arrivent ici-bas sont soumises à la providence divine qui les préordonne et en quelque sorte les dit d'avance, nous pouvons admettre le destin.

Déjà Saint Augustin dans la Cité de Dieu (5,1):
Il est hors de doute, en effet, que c’est la providence de Dieu qui établit les royaumes de la terre; et si quelqu’un vient soutenir qu’ils dépendent du destin, en appelant destin la volonté de Dieu ou sa puissance, qu’il garde son sentiment, mais qu’il corrige son langage.
Le fatum semble donc difficile à extirper, il a tendance à faire retour: les Juifs detestent l’astrologie mais sont régulièrement infestés de pratiques suspectes, les Chrétiens brûlent les statues païennes mais remplissent le monde d’icônes, les Protestants brûlent les tableaux des Eglises, mais réintroduisent le serf-arbitre.
Pour Saint Augustin, soutenir que la course ou la position des astres est la cause des actes humains est absurde, même pour les païens. Car où tend cette opinion, si ce n’est à supprimer tout culte et toute prière ?
Il existe aussi une position moyenne pour qui la course des astres dépend elle-même de la volonté de Dieu. Dieu délègue en quelque sorte son autorité aux astres, leur donnant le pouvoir de décider à leur gré de la destinée et du bonheur des hommes. Mais dans ce cas, si les astres déterminent nécessairement les actions des hommes, que reste-t-il à la décision de Celui qui est le maître des astres et des hommes?
D’autres soutiennent que les étoiles ne tiennent pas de Dieu le pouvoir de disposer à leur gré des choses humaines, mais qu’elles se bornent à exécuter ses ordres. La position de Saint Augustin est que les étoiles ne sont pas la cause des événements, mais qu’elles les annoncent, elles sont des signes et non des causes. Saint Augustin doit en effet composer avec Matthieu 2,2 texte qui pourrait s’avèrer génant puisqu’un astre y annonce la venue du messie.

Quant à l’idée de fatum comme enchaînement des causes, elle est expédiée en une phrase: puisque cet enchainement est en définitif rapporté au Père suprême, les philosophes donnent simplement à Dieu le nom de fatum.
Saint Augustin doit maintenant défendre la prescience de Dieu. Dieu connaît en effet nécessairement tout ce qui doit arriver, la preuve en est qu’il peut le communiquer aux Prophètes.
Mais ce qui doit arriver, et qui est déjà connu de Dieu, donc écrit en Dieu, n’a pourtant rien à voir avec le fatum. A moins, nous dit Saint Augustin de reprendre l’étymologie de Varron et de faire dériver le mot fatum du verbe fari: parler. Dans ce cas, cela change tout, il s’agit du davar, de la parole divine qui existe de toute éternité et qui fait que ce qui a été dit ne peut pas ne pas se produire. Rien à voir avec le destin. C’est pourquoi Saint Augustin maintient le libre arbitre. Dieu qui connait par avance l’enchainement des causes distingue simplement certaines causes qui sont la volonté libre de l’home.
En résumé: Un homme ne pèche pas parce que Dieu a prévu qu’il pécherait; tout au contraire, quand il pèche, c’est de lui-même qu’il pèche, tout ce que l’on peut dire c’est que Dieu dans sa prescience infaillible avait prévu que son péché, loin d’être l’effet du destin ou de la fortune, n’aurait d’autre cause que sa propre volonté. Mais s’il décide de ne pas pécher, il ne pèche pas; et ce qu’on peut dire alors, c’est que Dieu avait simplement prévu qu’il refuserait de pécher. On ne peut donc pas dire que cette prévision de Dieu était la cause de ce refus de pécher.

L’exemple pris par Saint Augustin (celui du pécheur) laisse penser qu’il entend ici sauver le système pharisien de la rétribution. Là résidait peut-être le véritable enjeu de la guerre impitoyable menée contre le fatum.


Date de création : 01/02/2007 : 23:05
Dernière modification : 03/04/2007 : 09:01
Catégorie : Articles

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