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Les Actes de Thomas


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Les Actes de Thomas

• Vente et envoi en mission.


Les Actes de Thomas sont un des rares textes apocryphes à nous être parvenus en entier. On en a plusieurs versions, les variantes sont donc précieuses. Nous allons vérifier que les Actes de Thomas sont bien un midrash et qu’ils fonctionnent en permanence sous le régime de la double entente.
Le récit s’ouvre sur la vente de Thomas par Jésus, forme inhabituelle de l’envoi en mission d’un apôtre. Mais il s’agit ici de la mission d’Israël parmi les Nations. L’exil d’Israël est lu comme un envoi en mission.
1. En ce temps-là, nous étions, nous tous les apôtres, à Jérusalem, Simon qui est appelé Pierre, André son frère, Jacques le fils de Zébédée, Jean son frère, Philippe et Barthélemy, Thomas et Mathieu le douanier.
La "douane" ou l'impôt renvoient à l'idée de "redevance" et donc de circoncision.
Jacques fils d’Alphée et Simon le Cananéen, et Judas frère de Jacques, et nous divisions entre nous les régions de la terre habitée, afin que chacun de nous allât dans la région qui lui avait été assignée et chez le peuple auquel le Seigneur l’avait envoyé.
Situation de Josué avant l'entrée en Canaan et le partage de la terre.
Selon le sort donc, l’Inde fut la portion assignée à Judas Thomas, dit aussi Didyme.
L’Inde (hodu) est attribuée à Juda à cause de la sonorité du nom Yehuda. Il s'agit de Juda fils de Jacob
Il ne voulait pas y aller, disant qu’il ne le pouvait à cause de sa faiblesse corporelle, et : Je suis un hébreu : comment puis-je aller chez les Indiens prêcher la vérité ? Comme il était à raisonner et à parler ainsi, le Seigneur lui apparut pendant la nuit et lui dit : “n’aie pas peur Thomas, va dans l’Inde et prêche là-bas la parole : ma grâce est avec toi.” mais il refusait, disant : “Envoie-moi en quelque autre lieu où tu veuilles m’envoyer : car je n’irai pas chez les Indiens.”
Il arriva par chance qu’il y avait sur place un marchand venu de l’Inde, nommé Abbanès, envoyé par le roi Goundaphoros avec mission d’acheter et de lui amener un architecte. Le Seigneur le vit se promenant à l’agora à midi et lui dit : “Veux-tu acheter un architecte ?” Il répondit : “Oui.” Le Seigneur lui dit : “J’ai un esclave architecte et je veux le vendre-.” Sur ces mots, il lui montra de loin Thomas, et il fit avec lui un accord de vente pour trois litres d’argent non monnayé, et il écrivit l’acte- de vente comme suit : “Moi Jésus, fils de Joseph le charpentier, je reconnais avoir vendu mon esclave du nom de Judas, à toi, Abbanès, marchand du roi Indien Goundaphoros.” La vente achevée, le Seigneur prit à part Judas, dit aussi Thomas, et l’amena au marchand Abbanès. À sa vue, Abbanès lui dit : “Est-ce que celui-ci est ton maître ?” l’apôtre répondit “Oui, il est mon seigneur.” L’autre dit : “Je t’ai acheté à lui.” l’apôtre ne dit rien. (AcTh 2)
L’apôtre ne dit rien, il reste muet (Heresh). Or, ce terme hébreu signifie aussi architecte (Horesh). Nous retrouvons donc ici des effets de lexique et de midrash qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la formation des Évangiles canoniques. Et notamment sur Judas, personnage sur lequel on aimerait en savoir un peu plus. Or, Thomas est Judas. Il est donc intéressant de relever ce qui est dit à son sujet. Par exemple, à un moment, Thomas est engagé pour construire le palais du roi. Au lieu de construire ce palais, il distribue aux pauvres l’argent destiné à la construction. Il y a donc une nouvelle inversion. Judas avait vendu Jésus ; ici, Jésus vend Thomas. Judas était voleur ; ici, il distribue l’argent aux pauvres. Judas est ici lié à la construction du “palais du roi”. Il s’agit, par double entente ; du Temple de Jérusalem qui se trouve sur le territoire de Juda (la Judée).
Voici un autre passage significatif :
Abbanès examina l’apôtre. Il lui dit : “Quel travail sais-tu faire ?” Il dit : “En bois : des charrues, des jougs, des aiguillons, des navires, des rames de navire, des mâts, des poulies ; en pierre : des colonnes, des temples, des palais royaux
Ce passage vise à faire entendre l’expression “le bois et la pierre”, soit l’idolâtrie.
Les Actes de Thomas s’ouvrent sur un banquet. Le roi marie sa fille. On relèvera deux détails : le banquet est appelé joie (hébreu : simHa) et présenté ainsi :
Le roi a envoyé partout des hérauts pour inviter tout le monde à assister aux noces, riches et pauvres, esclaves et hommes libres, étrangers et citoyens. Si quelqu’un refuse et n’assiste pas aux noces, il en rendra compte au roi
Ce qui ressemble aux banquets eschatologiques. Or, c’est précisément au milieu de ce banquet que nous assistons à un épisode qui ressemble curieusement à la Passion.
Il (Thomas) prit la couronne qu’on lui avait apportée, de myrte et d’autres fleurs entrelacées, et il la posa sur sa tête, il prit la tige de roseau dans sa main et il la serra…..Tandis que l’apôtre gardait les yeux fixés vers le sol, l’un des échansons tendit la main et lui donna un soufflet. L’apôtre leva les yeux et, regardant celui qui l’avait frappé, il lui dit : “Mon Dieu te pardonnera cette faute dans le siècle à venir, mais dans ce monde-ci il fera voir ses merveilles, et je verrai dès aujourd’hui cette main qui m’a frappé traînée par les chiens.
La prophétie de l’apôtre s’accomplit :
L’échanson qui l’avait giflé descendit à la fontaine puiser de l’eau. Et il y avait là par chance un lion qui le tua, le mit en morceaux et laissa ses membres répandus sur le lieu. Des chiens aussitôt prirent ses membres, parmi lesquels un chien noir, tenant dans sa gueule sa main, l’apporta au lieu du festin.
L’échanson est celui qui est en charge de l’eau (de la Loi), il s’agit donc des Juifs. La prophétie qui suit vise la chute de Jérusalem, les chiens étant les païens qui ne sont que l’instrument du châtiment des Juifs. De même, Jésus avait rédigé un acte par lequel il vendait Thomas. C'est évoquer par double entente, l’exil des Juifs, considéré comme une vente définitive par Dieu de son peuple. Tout le sens du livre d'Esther sera d’établir que l'exil n'est pas définitif, que Dieu n'a pas vendu son peuple.
Le banquet initial des Actes de Thomas fait d'ailleurs penser à celui du livre d’Esther. L’Indien qui achète Thomas se nomme Abbanés dans la version grecque, mais Haban dans la version syriaque. Haban sonne comme Haman, le ministre qui "acheta" les Juifs au roi Assuérus. Il y a donc sans doute ici la trace d’une polémique entre Judaïsme et midrash chrétien : pour ce dernier, Dieu a (définitivement) vendu son peuple pour le punir et lui signifier son rejet. Voyez les premiers mots- du Pasteur d'Hermas : "Mon maître m'avait vendu…"
Thomas-Judas commence les fondations du Palais, mais ne termine pas son travail. Or cet item existe, on l’a vu, chez Luc.
Lc 14.28 - " Qui de vous en effet, s'il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi aller jusqu'au bout ? 14.29 - De peur que, s'il pose les fondations et ne peut achever, tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : 14.30 - "Voilà un homme qui a commencé de bâtir et il n'a pu achever !
Dans les paragraphes 30 à 35 nous trouvons cette formation midrashique : on découvre le cadavre d’un homme, puis on nous apprend que le serpent qui a tué cet homme est en fait une personnification de l’idolâtrie. On vérifie donc l’équivalence : mort = atteint par le paganisme. Ressuscité, le jeune païen renonce à l’idolâtrie. Ce qui confirme l’équation : résurrection = guérison = conversion. Toujours dans le même registre : à la place du serpent mort, Thomas propose de construire des auberges pour accueillir les “étrangers”.

• Les Onagres

Au paragraphe 69, nous trouvons un autre passage instructif, celui relatif aux onagres, ces farouches chevaux sauvages du désert.
AcTh 69… Quand ils se furent avancés sur la route, il arriva que, par suite de la chaleur torride, les bêtes de trait furent fatiguées et ne purent absolument plus bouger. Le général en fut affligé et profondément découragé, pensant user de ses pieds pour courir et amener d’autres bêtes pour le service du char. L’apôtre dit : “Que ton cœur ne soit pas en trouble et en crainte, mais crois en Jésus-Christ que je t’ai annoncé, et tu verras de grandes merveilles.” Levant les yeux, il vit une troupe d’onagres qui passaient près de la route. Il dit au général : “Si tu as cru au Christ Jésus, avance-toi vers cette troupe d’onagres et dis : “Judas Thomas, l’apôtre du Christ le nouveau Dieu, vous dit : Que quatre- sortent d’entre vous, parce que nous en avons besoin.
Les Onagres sont comme le Cerf de la parabole, il n’est pas dans leur nature d’entrer avec le troupeau. Ce sont des bêtes sauvages, des païens. Ils vont remplacer maintenant les Juifs qui ont renoncé au joug. On notera la référence astucieuse au service du char, char au voisinage duquel, dans Ezéchiel, évoluent quelques bêtes. L’entrée des païens était donc prévue par Ezéchiel. Noter aussi l’insistance sur le nombre quatre qui est celui des païens.

AcTh 70. Le général s’en alla avec frayeur, car les onagres étaient nombreux. Et, cependant qu’il allait, les onagres eux-mêmes vinrent à sa rencontre. Quand ils furent tout près, il leur dit : “Judas Thomas, l’a-pôtre du nouveau Dieu, vous l’ordonne : “Que quatre sortent d’entre vous parce que j’en ai besoin.“ A ces mots, les onagres, d’un même mouvement, vinrent en courant près de lui, et, étant venus, ils lui firent la révérence. L’apôtre leur dit : “Paix à vous. Mettez-en sous le joug quatre à la place de ces bêtes qui ont renoncé.” Et chacun des onagres s’avança et ils acceptèrent de passer sous le joug. Il y avait là donc quatre- onagres solides qui furent mis sous le joug. Parmi les autres, les uns précédaient, les autres suivaient. Quand on eut fait un peu de route, l’apôtre congédia les onagres, disant : “Je vous le dis, à vous les habitants du désert, retournez à vos pâturages ; si j’avais besoin de vous tous, vous seriez tous venus avec moi. Mais maintenant retournez au lieu où vous habitez.” les onagres se retirèrent en tranquillité jusqu’à ce qu’ils fussent devenus invisibles.

Les païens accourent spontanément vers l’envoyé de Dieu et lui rendent hommage. Les bêtes qui ont renoncé au joug (à la Loi) sont, on l’a vu, les Juifs. On peut les appeler bêtes, comme les païens car ils ont précisément renoncé au joug de la loi. Les païens les remplacent puisque nous sommes à la fin des temps. Une fois que Thomas leur a fait “franchir les portes” (qu'il les a convertis) il les renvoie. Ce chapitre est une bonne illustration de ce que signifie l’expression “double entente”.


• Magdonia.

À partir du paragraphe 82 et jusqu’à la fin de l’ouvrage, les Actes de Thomas rapportent l’histoire de Magdonia. Cette histoire occupe donc une bonne centaine de chapitres, ce n’est donc pas un simple détail, mais plutôt le cœur de l’ouvrage. En quoi consiste cette intrigue qui constitue l’essentiel des Actes de Thomas ? Une femme, Magdonia (une païenne) venue entendre la prédication de Thomas est convaincue par l’apôtre. Classique. À partir de ce moment, elle se refuse- à son mari. Comment expliquer qu’une intrigue aussi simpliste soit au centre de notre ouvrage, qu’elle porte sur près de cent chapitres, et qu’on retrouve ce thème dans d’autres apocryphes ? Face à ce profond mystère, les spécialistes ont imaginé une solution qu’il faut bien qualifier de géniale : l’encratisme. Voici : contrairement aux Évangiles canoniques, les Apocryphes sont “encratites”. Mais qu’est-ce que l’encratisme, demanderez-vous ? Eh bien, c’est se refuser à son mari. Refuser les rapports sexuels, notamment. Trouvons-nous dans les Évangiles cette idée de refuser le mariage ? - Non. - C’est normal, c’est même la preuve que les Évangiles ne sont pas encratites. Mais les Apocryphes le sont. On voit tout de suite que la valeur explicative de cette théorie est sensiblement égale à celle de la vertu dormitive de l’opium. Nous avons proposé pour notre part une explication par un jeu de sens sur baal, qui signifie à la fois mari et dieu de l’idolâtrie. Les récits comme celui de Magdonia, sont de vastes formations midrashiques. Les peuples païens veulent “entendre”, et une fois qu’ils ont “entendu”, ils ne veulent plus rester prisonniers de leur idolâtrie, de leur baal. On figure cela par une séquence plus populaire : la femme séduite par la parole de l’apôtre ne veut plus obéir à son baal de mari, ou au baal de son mari.
Au chapitre 82, Magdonia ne parvient pas à s’approcher de l’apôtre à cause de la foule qui l’empêche d’avancer. On reconnaît là, le motif du grabataire- qui est obligé de passer par le toit, ainsi que la terminologie technique que l’on connaît déjà : approcher = leqarev signifie se convertir, de même qu’entrer. On vérifie que, comme dans les Évangiles, la fonction de la foule (juive) est d’empêcher les païens d’entrer ou de s’approcher (de se convertir, leqarev) de la Porte (la conversion)
Le mari de Magdonia est un parent du roi, on reconnaît là l’expression sous-jacente qarov le-malkhut. Magdonia, dans sa hâte d’approcher, demande une escorte pour écarter la foule. En s’adressant à elle, Thomas lui dit : vous qui êtes très loin, avez-vous hâte que se retirent ceux qui sont proches ? C’est une allusion au remplacement eschatologique des Juifs par les païens. Sur un registre parallèle, les Juifs, qui sont les guides des païens, sont aussi leurs “maîtres”, donc leur baal. D’où l’origine du nom de Magdonia, qui serait un nom calqué sur l’adjectif mekudan, asservi. Les Juifs sont les supérieurs des païens, du moins se croient-ils supérieurs, croyant détenir le privilège de la loi. Les Juifs imposent par ailleurs leurs conditions, leur loi aux païens et cette loi est lourde. C’est pourquoi, le texte grec de AcTh 83 nous dit :
Et, jetant les yeux sur les porteurs de Magdonia, il leur dit : “C’est pour vous qu’a été dite cette promesse de bonheur et cette admonition, qui a été annoncée aux gens d’alors, pour vous qui portez ces fardeaux lourds à porter et qui sur son ordre allez çà et là. Et, alors que vous êtes des êtres humains, ils vous imposent des fardeaux comme si vous étiez des bêtes, les gens qui ont pouvoir sur vous considérant que vous n’êtes pas des hommes comme eux, soit esclaves soit hommes libres. Car ni la possession ne servira de rien aux riches ni la pauvreté ne sauvera les pauvres du jugement. Ni nous n’avons reçu un commandement que nous ne pouvons porter, ni il ne nous a imposé une construction telle que les hommes en construisent, ni de tailler des pierres et de bâtir des maisons comme vos artisans le font par leur savoir. Voici le commandement- que nous avons reçu du Seigneur : ce qui nous déplaît infligé par un autre, cela, ne pas le faire à quelqu’un d’autre.
Suit une longue prédication de l’apôtre à l’issue de laquelle Magdonia s’exclame :
Disciple du Dieu vivant, tu es venu dans un pays désert. Car nous habitons dans un désert, semblables par notre conduite aux animaux sans raison.
Où l’on vérifie que le désert, terre sans eau, est la région de l’idolâtrie, tout juste bonne pour les païens. Magdonia se refuse ensuite à son mari Karish (ou Charisios selon les versions). C’était prévisible au vu de la théorie de l’encratisme, déjà évoquée. Karish se lamente donc sur ce retournement qui fait que sa femme ne lui est plus soumise. Certains critiques y ont vu là un certain courant féministe des Apocrypes.

Ce mauvais sort m’a tiré à bas de mes airs hautains et de ma vaine gloire- et de la grandeur et qu’il m’a projeté dans cette petitesse. (AcTh 99)
Karish va ensuite se plaindre au roi. En quels termes le fait-il ? Il accuse l’apôtre d’être un magicien.
Il leur enseigne un nouveau dieu et il leur impose de nouvelles lois… fais venir… Ce sorcier… et punis-le de mort, de peur que tous ceux de notre nation ne périssent.
Des Indes, nous sommes passés au salon de Caïphe. Thomas demande à Magdonia la raison de la colère de son mari (il n’en a aucune idée) :
Il a voulu hier soir me soumettre à lui et m’assujettir à la passion dont il est le servant.
Karish demande aussi à sa femme la raison de son changement d’attitude- à son égard (il n’en a pas la moindre idée) :
Rappelle-toi le jour où tu m’as rencontré pour la première fois. Dis la vérité. Est-ce que je n’étais pas plus beau à tes yeux en ce temps-là.
Et Magdonia de donner le fin mot de toute l’affaire :
Ce temps-là était le temps du début, et ce temps-ci est le temps de la fin.
La suite de l’histoire ressemble à du Pasolini. Nous ne dévoilerons pas cette fin pour que le lecteur puisse découvrir par lui-même ce qu’est un midrash.


Date de création : 10/02/2007 : 21:17
Dernière modification : 12/02/2007 : 00:22
Catégorie : Extraits d'ouvrages

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